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Ulysse-François-Ange de Séguier · Modernismo

Épodes (Horace, Séguier)

francés

Donc, cher Mécène, au péril de la vie

De César défendant les jours,

Tu vas lancer tes nefs de Liburnie

Sur des vaisseaux armés de tours.

Moi, que ferai-je, heureux quand tu subsistes,

Infortuné si tu péris ?

A des loisirs qui sans toi seront tristes

Dois-je résigner mes esprits,

Ou partager ces fatigues sublimes,

Comme il sied aux gens valeureux ?

Partageons-les : sur les alpestres cimes,

Dans le Caucase rigoureux,

Aux derniers bords de la Bretagne humide

Je te suivrai d'un cœur dispos.

Demandes-tu comment, faible et timide,

Je puis seconder tes travaux ?

A tes côtés, j'aurai moins d'amertumes,

Car l'absence accroît nos tourments:

Ainsi l'oiseau pour ses petits sans plumes

Redoute plus les noirs serpents,

Lorsqu'il s'éloigne, et pourtant sa présence

Ne leur serait d'aucun soutien.

Dans tous les camps, oui, je suivrai ta chance,

Afin de mieux devenir tien,

Et non pour voir ma terre plus fournie

De socs puissants, de vifs taureaux,

Voir de Calabre aux bois de Lucanie,

Avant l’été, fuir mes troupeaux,

Puis ma villa se dérouler splendide

Jusqu'aux murs du fils de Circé.

Assez de biens me valut ton égide:

Je ne veux point d'or amassé

Pour l'enfouir, comme un Chrémès sordide,

Ou le perdre en jeune insensé.

Heureux qui, loin du tracas des affaires,

Et semblable aux premiers humains,

Guide ses bœufs dans le champ de ses pères

Sans s'occuper de tristes gains !

Comme soldat nul clairon ne l'appelle ;

Il nargue les flots courroucés,

Fuit le Forum et la porte rebelle

Des citoyens trop haut placés.

Tantôt il joint des ceps encor fragiles

Au tronc propice des ormeaux,

Et, serpe en main, court aux branches stériles

Pour enter de meilleurs rameaux;

Tantôt il voit, dans le vallon sonore.

Errer ses troupeaux mugissants;

Ou de miel pur il remplit mainte amphore.

Ou tond ses agneaux innocents.

Lorsque l'automne élève son trophée

De fruits brillants et savoureux.

Que bien il cueille et la poire greffée

Et le raisin aux tons pourpreux !

Ô bon Priape, ô Sylvain tutélaire,

Il vous les offre avec raison.

Veut-il l'abri d'un chêne séculaire,

Préfère-t-il l'épais gazon:

L'eau qui bondit entre ses hautes rives,

Le chant des oiseaux bocagers,

Quelque fontaine à cadences plaintives,

Tout l’invite aux sommes légers.

Dès que l'hiver ramène pluie et neiges,

Au gré de Jupiter tonnant,

Lâchant sa meute, il pousse dans ses pièges.

Le sanglier entreprenant.

D'amples réseaux sur de fines baguettes

Lui livrent le tourde glouton;

En ses lacets tombent, douces conquêtes,

Grue errante et lièvre poltron.

Parmi ces jeux qu'enfante la campagne,

Amour, qui n'oublierait tes maux ?

Que, d'autre part, une chaste compagne

Soigne le toit et les marmots,

Comme en Sabine ou dans l'actif ménage

De l'Apulien basané ;

Que du bois sec s'allume au foyer sage,

Quand l'époux rentre surmené ;

Du troupeau gras, au parc qui le recueille,

Qu'elle vide les seins lestés,

Au dolion puise un vin d'une feuille,

Serve des mets inachetés :

Non, de Lucrin les parfaits coquillages,

Ni le turbot, ni le sarget,

Si d'Orient jusques à nos rivages

Une tempête en dirigeait ;

Non, la pintade et le coq d'Ionie

Ne seraient pas plus succulents

Pour mon palais - que l'olive fournie

Par le plus riche de mes plants,

L'oseille née en terres prairiales,

La mauve d'un effet si doux,

L'agneau qu'on tue aux fêtes Terminales,

Ou le chevreau sauvé des loups.

Et quel plaisir de compter, de sa table,

Les moutons repus et lassés,

De voir ses bœufs revenir à l'étable,

Cou languissant, socs renversés,

Puis ses valets, capital respectable,

Autour du feu rire pressés ! »

Ainsi parlait, rêvant terre et provendes,

L'aimable usurier Alfius :

Il fit rentrer aux Ides ses écus....

Pour les replacer aux Calendes.

Si jamais fils, d'une exécrable main,

Étrangla sa mère chenue,

Qu'il goûte à l'ail pire que la ciguë.

Ô moissonneurs ! boyaux d'airain !

De quel toxique en moi court l'incendie ?

Dans cette herbe a-t-on infusé

Du sang d'aspic ? Est-ce un plat composé

A mon insu par Canidie ?

Lorsque Médée eut distingué Jason

Parmi l'élite de ses hommes,

Pour qu'il domptât les taureaux ignivomes

Elle l'oignit de ce poison.

Ainsi des dons offerts à sa rivale,

En fuyant sur un monstre ailé.

Jamais le sol en Pouille n'a brûlé

Sous plus de chaleur sidérale.

Jamais l'enduit d'un trop jaloux présent

N'embrasa mieux l'actif Hercule.

Si, quelque jour, pareil mets te stimule,

Je veux, ô Mécène plaisant,

Qu'à tes baisers ta belle s'opposant

Jusqu'au bord du lit se recule.

Autant l'agneau par instinct hait les loups,

Autant pour toi j'ai de la haine,

Esclave au dos stigmatisé de coups,

Aux pieds encor noirs de la chaîne.

Dans ta richesse en vain tu t’es carré;

L'or ne refait pas les personnes.

Lorsque tu vas sur le chemin sacré,

Traînant ta robe de six aunes,

N'entends-tu pas le concert de haros

Que soulève un dégoût suprême?

« Lui, qu'ont cinglé les fouets triumviraux

Jusqu'à lasser le crieur même,

A dans Falerne aujourd'hui mille arpents,

Galope en la voie Appienne,

Siège au milieu des chevaliers pimpants,

Malgré notre loi Roscienne.

Pourquoi lancer tant de braves rameurs

De nefs à proue éperonnée,

Contre un ramas de serfs et d'écumeurs,

Quand il est, lui, tribun d'armée? »

« Au nom des dieux qui de là-haut gouvernent

Et la terre et le genre humain,

Que veut ce bruit, ce groupe féminin

Dont les visages me consternent ?

Toi, par tes fils, si Lucine jamais

A béni tes couches réelles,

Par cette pourpre, égide des plus frêles,

Par Jovis vengeur des méfaits,

Dis, pourquoi donc ces prunelles malignes

De marâtre, d'ours acculé ? »

L'enfant, qui tremble, ayant ainsi parlé,

Est dépouillé de ses insignes.

Ce tendre corps, pris dans un guet-apens,

Eût amolli le cœur d’un Thrace.

Mais Canidie, à la hideuse face,

Au front garni de courts serpents,

Fait préparer un bûcher d’ifs funèbres,

De caprifiguiers sépulcraux,

Mêle a des œufs teints du sang des crapauds

L'aile d'un oiseau de ténèbres,

Joint aux poisons que produit Iolcos,

A ceux dont l'Ibérie abonde,

Des os repris à quelque chienne immonde:

Tout s'embrase aux feux de Colchos.

Sagane alors, robe troussée, hispide

Comme un oursin, un sanglier

Serré de près, dans le logis entier

De l'Averne épand l'eau fétide.

Véia, toujours insensible aux remords,

Maniant une lourde bêche,

En haletant creusait la terre fraîche

Où plongé, le menton dehors,

Tel qu'un nageur dont la tête s'élève

Au-dessus du large courant,

L'enfant doit voir, trois fois le jour durant,

Des mets servis fuir comme en rêve.

Et quand la mort enfin clora ses yeux

Las de l'horrible duperie,

Son foie aride et sa moelle appauvrie

Formeront un philtre amoureux.

Naples l'oisive et les cités voisines

Disent qu'à ce drame inouï

Vint Folia, rebut de Rimini,

Un monstre d'ardeurs masculines,

Qui ferait choir, d'un mot thessalien,

Lune et soleil sur notre sphère.

Que ne dit point Canidie, en l'affaire,

Tout en rongeant son pouce ancien,

D'une dent noire ? « Ô vous, de mes pratiques

Les témoins sans cesse discrets,

Diane, ô Nuit, qui de voiles secrets

Entourez les œuvres magiques,

Venez, venez, sur des toits ennemis

Tournez votre ire et vos justices !

Aux bois affreux alors qu'avec délices

Gisent les fauves endormis,

De leurs abois que les chiens de Subure

Suivent l'adultère vieillard,

Hué par tous, et parfumé d'un nard

De ma recette la plus sûre.

Qu’arrive-t-il ? Est-ce là ce poison

Dont Médée, à l'âme infernale,

Tua de loin sa superbe rivale,

La fille du puissant Créon,

Lorsque sa robe, amer présent de noces,

A de tels sucs prit feu soudain ?

Pourtant point d'herbe échappée à ma main,

Nul arbre aux lieux les plus atroces.

Il dort tranquille en un lit saturé

Du morne oubli de toute amante.

Ah ! ah ! il marche... une autre, plus savante,

De mes chaînes l'a délivré.

Ô fier Varus, quels pleurs tu vas répandre

Par des philtres inusités

Tu reviendras, et tes sens hébétés,

Point de Marse pour te les rendre.

J'apprêterai, ma main te versera

Une mixture souveraine,

Et sous les mers je veux que le ciel traîne,

Tandis qu'aux cieux la terre ira,

Si ton cœur sec ne se brûle à mes flammes

Comme ce bitume à ces feux ! »

Ici l'enfant n'adressa plus de vœux

Ni de soupirs à ces infâmes;

Mais, concentrant son âme dans sa voix,

Il éclate en nouveau Thyeste:

« Tous vos poisons d'un Destin manifeste

Ne changeront jamais les lois.

Je vous maudis, femmes ! par nulle hostie

L'anathème n'est détourné.

Oui, dans ce bouge à peine exterminé,

J'accourrai, nocturne Furie.

Mon ombre ira vous déchirer les chairs,

C'est le privilège des Mânes;

Je m'assiérai sur vos gorges profanes,

L'horreur tiendra vos yeux ouverts.

De rue en rue, ô vieilles avilies,

Le peuple vous lapidera.

Sur vos lambeaux le loup s"acharnera,

Avec l'oiseau des Esquilies ;

Et ma famille, en ses mélancolies,

De ce spectacle jouira ! »

Pourquoi vexer des étrangers paisibles,

Chien sans vigueur devant les loups?

Tourne vers moi tes menaces risibles,

Mords, si tu peux, qui rend les coups.

Tel qu'un molosse, un laconien fauve,

Solide appui des pastoureaux,

L'oreille droite, et par monts et par vaux

J'atteins la bête qui se sauve.

Toi, quand tes cris ont effrayé les champs,

A l'os qu'on t'offre tu t'arrêtes.

Garde toi bien, car j'ai des cornes prêtes

A transpercer tous les méchants,

Comme l’a fait le gendre de Lycambe

Ou l'ennemi de Bupalus.

Si quelque chien me déchire la jambe,

Crois-tu que je geigne en perclus?

Où courez-vous, cruels ? Pourquoi ces glaives,

Hier en paix dans vos logis?

De sang romain les champs, l'onde et les grèves

Ne sont-ils pas assez rougis?

Vous n'allez point de Carthage abhorrée

Escalader les fières tours,

Mener captif, sur la route Sacrée,

Le Breton rebelle toujours,

Mais faire voir, le Parthe le souhaite,

Rome-expirant grâce aux Latins.

Jamais entre eux de rage si complète

Loups ni lions ne sont atteints.

Qui vous entraîne? Une aveugle démence?

L'enfer? Vos crimes? Répondez !

Chacun se tait, la stupeur est immense,

Tous pâlissent intimidés.

N'en doutons plus: pour un noir fratricide

Le Sort accable les Romains.

Oui, de Rémus l'assassinat perfide

Au meurtre encor pousse nos mains !

Dans ton palais, ô fortuné Mécène,

Pour célébrer César vainqueur,

Quand boirons-nous —Zeus l'approuve sans peine—

Ce cécube, ton vin d'honneur,

Aux doux accords des flûtes de Pergame

S'unissant au luth dorien ?

Ainsi fut fait, quand, ses vaisseaux en flamme,

S'enfuit le chef neptunien

Qui menaçait nos bras des mêmes chaînes

Qu'il ôtait aux serfs ses amis.

Las ! des Romains, ô fabuleuses scènes !

D’une femme soldats soumis,

Osent porter et le casque et l'épée,

Sous des castrats à flasques peaux,

Et le soleil près d'un vil conopée

Voit se balancer nos drapeaux !

N'y tenant plus, lors deux mille Galates

Tournent bride, acclamant César,

Et sur la gauche aussitôt les pirates

Cherchent un port à tout hasard.

Io triomphe ! où sont tes chars d'ivoire,

Tes bœufs que le joug respecta ?

Io triomphe ! Octave a plus de gloire

Que le dompteur de Jugurtha,

Que l'Africain qui fonda sur Carthage

Sa renommée et son tombeau.

Notre ennemi, vaincu sur toute plage,

Change sa pourpre en noir manteau.

Peut-être il court vers la Crète aux cent villes,

Jouet constant des vents amers ;

Peut-être il fuit jusqu'aux Syrtes mobiles,

Ou bien sans but il bat les mers.

Apporte, enfant, de plus larges calices,

Puis du Chio, puis du Lesbos;

Pour que l'ivresse ait des suites propices,

Verse le cécube à propos.

Je veux, Bacchus, noyer dans tes délices

Mes alarmes pour mon héros.

Ce vaisseau part sous un mauvais auspice:

Il porte l'infect Mévius.

Ne manque pas, Auster, de courir sus;

Contre ses flancs que l'eau bondisse.

Que l’Eurus noir sur les flots turbulents

Disperse rames et cordages.

Que le Nord souffle ainsi qu'aux monts sauvages

Lorsqu'il brise les pins tremblants.

Que, dans la nuit, nul astre ne le guide,

Au coucher du triste Orion.

Qu'il ait le sort qu'aux vainqueurs d'Ilion

Réserva le gouffre liquide,

Quand des remparts Pallas tourna ses coups

Sur Ajax et sa nef impie.

Oh! par tes gens la fatigue subie!

Et toi, quel deuil, quels regards fous,

Quels vœux abjects, quelle prière vaine

A Jupiter n'écoutant rien,

Dès qu'aux récifs du golfe ionien

Le Notus rompra ta carène !

Va, que ton corps, d'une roche pendant,

Offre aux plongeons de grasses fêtes,

Et, de ma main, je dévoue aux Tempêtes

Une brebis, un bouc ardent.

Ô Pettius, je ne saurais écrire,

Comme autrefois, des chansons:

Vénus me tient sous son empire,

Et me choisit, entre ses nourrissons,

Pour aimer avec délire

Jeunes beautés, tendres garçons.

Trois fois décembre a séché la verdure,

Depuis que j'ai secoué

D'Inachia la chaîne impure.

Combien je fus dans Rome bafoué !

J'en porte encor la blessure.

A quel repentir m'ont voué

Tous ces banquets où langueur et silence,

Et soupirs jetés soudain

Trahissaient mon ardeur intense !

« Du pauvre, eh quoi ! le dévouement certain

Contre l'or est sans puissance ? »

Disais-je, en pleurant sur ton sein,

Lorsque Bacchus, troublant ma faible tête

De sa plus chaude liqueur,

Déliait ma langue indiscrète.

Oh ! si jamais bouillonne dans mon cœur

Un courroux que rien n'arrête,

Et si je livre au vent moqueur

Mes désespoirs, remèdes inutiles,

Honteux de pareils rivaux,

Je finis ces luttes stériles ! »

Après l’éclat de sentiments si beaux:

« Rejoins tes lares tranquilles »,

M’ordonnais-tu. Moi, d'un pied faux,

Je retournais à la porte mutine,

Au seuil rude où j'ai meurtri

Mon flanc en vain et ma poitrine.

Or, maintenant, Lycisque est mon chéri,

Lui, de grâce féminine

Plus qu'aucune femme pétri.

Ce doux lien, il n'est rien qui le tranche,

Ni les conseils généreux,

Ni la censure la plus franche:

Rien, si ce n'est un autre amour fougueux

Pour quelque vierge à peau blanche,

Ou quelque éphèbe aux longs cheveux.

Une horride tempête a contracté les cieux ;

Jupiter fond en pluie, en neige.

Sous Éole et son cortège

Mugissent mer et bois. Amis, saisissons mieux

L'occasion au vol rapide:

Tant que la jambe est valide,

Et qu'il nous sied, laissons la tristesse aux fronts vieux.

Toi, sers le vin qui de Torquate,

Mon consul, porte la date.

Quant au reste, il suffit. Peut-être un dieu clément

Sauvera la chose romaine.

Ores du nard d' Achémène

Il faut nous parfumer, puis dissiper gaîment,

Aux sons des cordes mercuriques,

Nos soucis patriotiques.

Du Centaure au Phtien c'était l'enseignement:

« Héros fait pour mainte prouesse,

Fils mortel d'une déesse,

Un sol nouveau t'attend, le sol d'Assaracus

Qu'arrose le faible Scamandre,

Où Simoïs court s'épandre.»

Mais la Parque te nie, en ses fils exigus,

Le retour: ta mère azurée,

N’en charmera ta contrée.

Là, soulage du moins les chagrins trop aigus

Par du vin, des chansons fleuries

Et d’aimables causeries.

Ami, c'est me tuer que demander sans cesse

Pourquoi la molle oisiveté

M'ôte le souvenir de ma vieille promesse,

Comme si du morne Léthé

J'avais tari d'un coup les eaux soporifiques.

Un dieu seul, un dieu m'interdit

D'amener à sa fin le recueil d’ïambiques

Dont ma verve te répondit.

Ainsi brûla, dit-on, pour le Samien Bathylle

L'amoureux vieillard de Téos,

Qui sur sa lyre courbe, en un mètre facile,

Soupira tant de doux propos.

Las ! tu brûles toi-même, et plus bel incendie

N'embrasa Troie antiquement.

Bénis donc ton destin: moi,j'aime une affranchie,

Phryné, qui veut plus d'un amant.

C'était la nuit, Phébé dans le clair firmament

Brillait parmi de moindres sphères,

Quand toi, près d'offenser les dieux, témoins sévères,

Tu répétais ce mien serment,

Tes bras mieux enlacés à ma taille fébrile

Qu'un lierre au tronc d'un svelte ormeau:

« Tant qu'Orion, l'hiver, sera rude au vaisseau,

A tout bercail le loup hostile,

Tant que Phébus au vent livrera ses cheveux,

Notre flamme vivra sincère. »

Que tu vas regretter mon courage, ô Néère,

Car si Flaccus est vigoureux,

Il ne souffrira point qu'un autre use ta couche

Et courra se pourvoir ailleurs.

Ne crois pas que je cède à tes charmes trompeurs,

Quelque peine enfin qui te touche.

Et toi, qui que tu sois, émule préféré

Qui marche fier de sa déveine,

Tu peux avoir troupeaux et maint vaste domaine ;

Par le Pactole être doré

D'Euphorbe-Pythagore en familier t'inscrire,

Vaincre en prestance Niréus,

Bientôt tu pleureras tes amours disparus:

Lors ce sera mon tour de rire.

Encore un âge en proie aux guerres domestiques,

Rome périt sous sa propre grandeur.

Elle qui triompha de ses voisins Marsiques,

Des noirs Toscans de Porsenne en fureur,

Du Capouan jaloux, de Spartaque aux mains rudes,

De l’Allobroge aisément factieux;

Elle qui des Germains chassa les multitudes,

Même Annibal, effroi de nos aïeux,

C'est nous qui la perdons, race impie et maudite,

Et son beau sol aux fauves reviendra.

Un barbare vainqueur, dans la ville détruite,

Sur notre cendre au galop passera,

Et du grand Quirinus — ô comble des outrages ! —

Hors du sépulcre il balaiera les os.

Vous cherchez tous peut-être, ou du moins les plus sages,

Par quel moyen échapper à ces maux ?

Eh bien, que nul avis sur le mien ne prévale:

Comme jadis, en leur mâle courroux,

Les Phocéens ont fui, laissant terre natale,

Temples et dieux aux sangliers, aux loups,

Cheminons au hasard, voguons, n'importe l'onde,

Au gré des vents ou du Sud ou du Nord.

Est-ce bien ? A-t-on mieux ? L'augure nous seconde:

Pourquoi tarder de s'élancer à bord ?

Mais faisons ce serment: « Quand sur l'algue marine

Les rocs tiendront, rentrer sera permis.

Vers Rome l'on pourra cingler, lorsque Matine

Sous l'Eridan noiera son front soumis ;

Lorsque de l'Apennin la mer joindra le faîte;

Qu'un rut terrible, un monstrueux élan

Au tigre accouplera la biche satisfaite ;

Quand la colombe aimera le milan;

Que les bœufs aux lions se mêleront d'eux-mêmes ;

Que boucs sans poils boiront aux flots salés. »

Après ce pacte fier, cent autres anathèmes

Qui du retour nous confisquent les clés,

Partons tous, ou du moins les meilleurs; que le reste,

Troupeau sans âme, erre aux foyers maudits.

Vous les hommes de cœur, trêve au chagrin funeste,

Et loin du Tibre allez, colons hardis !

L’Océan nous attend. Gagnons ces champs superbes,

Ces champs féconds, ces îles de bonheur

Où Cérès sans effort étale mille gerbes,

Où le cep croît, vierge du sécateur,

Où l’arbre de Pallas prodigue son olive,

Où du figuier le fruit est incessant,

Où le chêne distille un doux miel, où l'eau vive

Du haut des monts tombe en retentissant.

La chèvre, dans ces lieux, s'offre à qui doit la traire ;

Le bon troupeau revient, les seins bénis.

L'ours du soir au bercail n'accourt pas sanguinaire ;

Point de couleuvre exhaussant d'affreux nids.

Quels miracles encor ! Là, d'une pluie intense,

Jamais l'Eurus n'abîme les moissons.

Jamais un sol brûlant n'y flétrit la semence:

Le roi des cieux sourit aux deux saisons.

Là n'abordèrent point la nef des Argonautes,

Ni de Colchos l'impudique beauté.

Les marins de Sidon n'ont pas fouillé ces côtes,

Pas même Ulysse et son camp ballotté.

Nulle contagion, aucun astre contraire

Ne sévit là sur le bétail serein.

Jupiter aux cœurs purs réserva cette terre,

Quand l'âge d'or fit place aux jours d'airain.

L'âge de fer suivit, mais l'on peut s'y soustraire

En pratiquant mon avis souverain.

Enfin je cède à ton art tout-puissant !

Canidia, par la reine des Ombres,

Par la déesse au terrible croissant,

Par ces recueils dont les formules sombres

Peuvent du ciel détacher les flambeaux,

Grâce, fais trêve à ta nénie hostile ;

Tourne au rebours, tourne tes prompts fuseaux.

Jadis Télèphe émut le cœur d'Achille,

Et cependant ses Mysiens jaloux

Avaient sur lui fait pleuvoir mille coups.

Lorsque Priam, sortant de ses murailles,

Eut embrassé les genoux du Phtien,

Hector reçut d'honnêtes funérailles,

Lui qu'attendaient le vautour et le chien.

D'un crin soyeux les compagnons d'Ulysse

Virent leurs corps délivrés par Circé :

Langue et cerveau reprirent leur office ;

Sur chaque front revint l'honneur passé.

Assez longtemps j'éprouvai ta vengeance,

Ô toi l'amour des marins, des commis.

De mes os secs émigre la jouvence ;

Ma peau se ride, et mes traits sont blêmis.

Sous tes odeurs blanchit ma chevelure,

Aucun repos n'allège mon tourment ;

Le jour paraît, la nuit retombe obscure,

Et mon sein reste oppressé constamment.

Va, je crois tout ; mon orgueil capitule:

Un chant samnite évoque les chagrins,

La tête éclate aux marsiques refrains.

Es-tu contente ? Ô terre ! ô mer ! Je brûle

Comme jamais sur son bûcher Hercule,

Ni dans l'Etna la lave en rugissant

N'ont pu brûler. Sorcière de Colchide,

Tu n'éteindras ton creuset menaçant

Qu'aux vents moqueurs n'ait fui ma cendre aride.

Quand cessera ma misère ? A quel prix ?

Parle : aussitôt je subirai ma peine

Fidèlement. Faut-il une centaine

De taureaux noirs ? Veux-tu des chants fleuris

Et mensongers ? Ô chaste et sainte femme !

Étoile d'or, tu vas briller aux cieux.

Les fiers Gémeaux, qu'aigrit un vers infâme

Contre leur sœur, au chantre audacieux

Qui s'amenda rendirent ses deux yeux.

Imite-les: rends-moi mon âme entière !

Car tu le peux, toi, noble par le sort,

Vieille inhabile à ravir la poussière

Des indigents, neuf jours après leur mort.

Ton bras est pur, ta douceur recherchée;

Tes fils sont tiens: oui, c'est ton propre sang

Que la matrone enlève au drap récent,

Quand hors du lit tu cours, leste accouchée.

De vains appels pourquoi me fatiguer ?

Les rocs battus en hiver par l'orage

Seraient moins sourds aux clameurs d'un naufrage.

Impunément, quoi ! tu pourrais narguer,

Trahir Cotys, le rit de l'amour libre,

Et, juge altier du magique Esquilin,

Faire mon nom odieux sur le Tibre ?

Que servirait d'acheter mon venin

Au Pélignum, d'en doubler la puissance ?

La mort sera moins prompte que tes vœux :

Tu traîneras une lourde existence,

Pour voir tes maux sans cesse plus affreux.

C'est le repos qu'invoquent et Tantale,

Dupe éternel d'un attrayant festin,

Et Prométhée, au vautour intestin,

Et ce Sisyphe à sa roche fatale

Toujours poussant: Souffrez ! dit le Destin.

Dans les dégoûts de ta vie anémique,

Toi, tu voudras t'élancer d'un sommet,

Ou te percer d'une lame norique,

Ou, mais en vain, t'étrangler au lacet.

Moi, cavalier enfourchant ton épaule,

Le monde alors me semblera petit.

Quoi ! sous ma main la cire marche et vit, —

Tu le sais bien, argus ! — du divin pôle

Je peux, d'un cri, jeter la lune à bas,

Je puis des morts animer les reliques,

Élaborer mille agents cupidiques,

Et sur toi seul mon art n'agirait pas !

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Por su autor
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Expediente

Autor
Ulysse-François-Ange de Séguier
Título
Épodes (Horace, Séguier)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-epodes-horace-seguier--ulysse-francois-ange-de-segu-cc1e87
Cita recomendada
Ulysse-François-Ange de Séguier, «Épodes (Horace, Séguier)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-epodes-horace-seguier--ulysse-francois-ange-de-segu-cc1e87.html

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