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Émile Verhaeren · Modernismo

Au loin

francés

Eau qui s'égoutte en des sous-sols, pleurs de lumières.
Sous des porches de fer, où s'engouffrent des voix,
Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes larmières
Et gouttières régulières, au long des toits;
Et blocs de fonte et crocs d'acier et cols de grues
Et puis, au bas des murs, dans les caves, l'écho
Des pas et des chevaux, sur le pavé des rues
Et sur les ponts dont les piles cassent le flot;
Et le vaisseau plaintif, qui dort et se corrode,
Dans les havres, et souffre, et les poumons criards
Des machines et le mystérieux exode
Des navires silencieux, vers les hasards
Des caps et de la mer affolée en tempête;
O mon âme, quel s'en aller et quel souffrir!
Et quel vivre toujours, pour les rouges conquêtes
De l'or, quel vivre et quel souffrir et quel mourir!

Pourtant regarde au loin s'illuminer les îles,
Fais ton rêve d'encens, de myrrhe et de corail,
Fais ton rêve lascif vers de roses asiles,
Fais ton rêve éventé, par le large éventail
De la brise océane, au clair des étendues;
Et songe aux Orients et songe à Benarès,
Songe à Thèbes, songe aux Babylones perdues,
Songe aux siècles tombés des Sphinx et des Hermès;
Songe à ces Dieux d'airain debout au seuil des porches,
A ces colosses bleus broyant des léopards
Entre leurs bras, à ces processions de torches
Et de prêtres, par les forêts et les remparts,
La nuit, sous l'œil dardé des étoiles australes;
Oh mon âme d'adieux de rêve et de lointain!
Songe aux golfes, songe aux déserts, songe aux lustrales
Caravanes, en galop blanc dans le matin,
Songe qu'il est peut-être encor, par la Chaldée,
Quelques pâtres, hagards de soir et d'infini,
Dont la bouche jamais n'a pu crier l'idée;
Et va, par ces chemins de fleurs et de granit,
Et va si loin et si profond dans ta mémoire,
Que l'heure et le moment s'abolissent pour toi.

Impossible!—voici la boue et puis la noire
Fumée et les tunnels et le morne beffroi
Battant son glas dans la brume et qui ressasse
Toute ma peine tue et toute ma douleur,
Et je reste, les pieds collés à cette crasse,
Dont les odeurs montent et puent, jusqu'à mon cœur.

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Autor
Émile Verhaeren
Título
Au loin
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-au-loin--emile-verhaeren-eba920
Cita recomendada
Émile Verhaeren, «Au loin», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-au-loin--emile-verhaeren-eba920.html

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