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Théophile Gautier · Romanticismo

Les trois graces de Grenade

francés

A vous, Martirio, Dolorès, Gracia,
Sœurs de beauté, bouquet de la tertulia,
Que tout fin cavalier nomme à la promenade
Les Nymphes du Jénil, les perles de Grenade,
A vous ces vers écrits en langage inconnu
Par l'étranger de France à l'Alhambra venu,
Où votre nom, seul mot que vous y saurez lire,
Attirera vos yeux et vous fera sourire,
Si, franchissant flots bleus et monts aux blonds sommets,
Ce livre jusqu'à vous peut arriver jamais.

Douce Martirio, je crois te voir encore,
Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore,
Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté,
Comme une pêche intacte au duvet velouté,
Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène,
Et ta bouche d'œillet épanouie à peine,
Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser,
Même quand elle rit, que le quart d'un baiser.
Je te vois déployant ta chevelure brune,
Et nous questionnant pour savoir si quelqu'une
Dans notre France avait les cheveux assez longs,
Pour filer d'un seul jet de la nuque aux talons.
Et toi qui demeurais, ainsi qu'une sultane,
Dans un palais moresque aux murs de filigrane,
Dolorès, belle enfant à l'œil déjà rêveur,
Que nous reconduisions,—ô la douce faveur!
Sans duègne revêche et sans parents moroses,
Prés du Généralife où sont les lauriers-roses,
Te souvient-il encor de ces deux étrangers
Qui demandaient toujours à voir les orangers,
Les boleros dansés au son des séguidilles,
Les basquines de soie et les noires mantilles?
Nous parlions l'espagnol comme toi le français,
Nous commencions les mots et tu les finissais,
Et, malgré notre accent au dur jota rebelle,
Tu comprenais très-bien que nous te trouvions belle.

Quoiqu'il fît nuit, le ciel brillait d'un éclat pur,
Cent mille astres, fleurs d'or, s'entr'ouvraient dans l'azur
Et, de son arc d'argent courbant les cornes blanches,
La lune décochait ses flèches sous les branches;
La neige virginale et qui ne fond jamais
Scintillait vaguement sur les lointains sommets,
Et du ciel transparent tombait un jour bleuâtre
Qui, baignant ton front pur des pâleurs de l'albâtre,
Te faisait ressembler à la jeune péri
Revenant visiter son Alhambra chéri.

Pour toi les derniers vers, toi que j'aurais aimée,
Gracia, tendre fleur dont mon âme charmée,
Pour l'avoir respirée un moment, gardera
Un long ressouvenir qui la parfumera.
Comment peindre tes yeux aux paupières arquées,
Tes tempes couleur d'or, de cheveux noirs plaquées.
Ta bouche de grenade où luit le feu vermeil
Que dans le sang du More alluma le soleil?
L'Orient tout entier dans tes regards rayonne,
Et bien que Gracia soit le nom qu'on te donne,
Et que jamais objet n'ait été mieux nommé,
Tu devrais t'appeler Zoraïde ou Fatmé!

Grenade, 1842.

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Autor
Théophile Gautier (1811–1872) · Wikidata Q183713
Título
Les trois graces de Grenade
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-trois-graces-de-grenade--theophile-gautier-81ea6f
Cita recomendada
Théophile Gautier, «Les trois graces de Grenade», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-trois-graces-de-grenade--theophile-gautier-81ea6f.html

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