I
De quels horizons noirs ou de quels lointains d'or
Accourez-vous au seuil du cloître aride et terne,
Grands ascètes chrétiens, qui seuls tenez encor,
Debout, votre Dieu mort, sur le monde moderne?
Toi, moine âpre et superbe et grand, moine-flambeau,
Moine silencieux, dont l'âme exaspérée
Et ténébreuse a pris le cloître pour tombeau,
Depuis que Dieu parut dans ta vie effarée,
Comme une torche en feu sur l'horizon des soirs,
Ta volonté d'airain superbement maîtresse
A dompté tes désirs, à bridé tes espoirs
Et fait crier ton coeur d'angoisse et de détresse.
Mais ton humilité, c'est encor de l'orgueil:
Tu restes roi, dans ta servitude claustrale,
Dans ton obéissance à tous et dans ton deuil.
La règle en sa vigueur grave et préceptorale,
Dont les convers pieux suivent les sentiers d'or,
Tu l'exagères tant que c'est toi qui domines.
Ton front est fier, tes yeux victorieux encor,
Les lins de tes manteaux ont des blancheurs d'hermines,
Tu porteras, un jour, la crosse et le camail,
Et tes frères craindront tes images catholiques,
Loup superbe, rentré géant dans le bercail.
Oh! quel effondrement d'espoirs hyperboliques,
Et quels rêves tués doivent joncher ton coeur,
Et quel rouge brasier doit enflammer ton torse,
Et quel étreignement doit te saisir, vainqueur,
Et te sécher la langue et te briser la force
Quand tu songes, le soir, aux jours qui sont passés!
Tu montais autrefois aux palais de la vie.
Le cerveau grandiose et les sens embrasés;
Les beaux désirs ainsi qu'une table servie
S'étalaient devant toi sur des terrasses d'or;
Des escaliers, dont les marches comme des glaives
Tournoyaient en spirale au fond du grand décor,
Servaient aux pieds ailés et joyeux de tes rêves,
Des sites langoureux et les vagues halliers,
Où flottaient doucement les écharpes des brumes,
Se découvraient du haut de superbes paliers,
Et des femmes, traînant leurs robes en écumes
Derrière elles, penchaient sous des vélums lascifs
Toute leur chair vers tes amours et tes victoires.
Oh ! que de seins tendus et de corps convulsifs
Tes beaux bras ont plies dans leurs étreintes noires
Et tes baisers mordus pendant tes nuits d'ardeur!
Quel cortège voilé de pâles amoureuses
Ton souvenir éclaire à son flambeau rôdeur.
Et quels sanglots plaintifs d'éternelles pleureuses
Ton âme entend là-bas, au fond des soirs, gémir!
Mais tous ces désespoirs et toutes ces colères
Tu les veux, tu les dois, hors de ton coeur, vomir,
Et ton torse puissant, chargé de scapulaires,
Ne peut plus rien garder de sa folie en soi.
L'Église te proclame et t'appelle et t'élève;
Demain tu seras fort et solennel, la foi
Sera, comme un drapeau gonflé d'orgueil, ton rêve.