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Théophile Gautier · Romanticismo

Le champ de bataille

francés

En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et
naquerres.
MANDEVILLE.

Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
Quant est des cors, ils sont pourryz.
Le grand Testament de Villon.

De dars i ot grant lanceis
Et de pierres grant jeteis
Et de lances grand bouteis
Et d'espées grant capleis.
Li romans du Brut.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,
Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;
La brise secouant son aile parfumée
A dissipé les flots de l'épaisse fumée,
Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;
Comme aux jours de la paix tout est silencieux.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

La lourde artillerie et les fourgons pesants
Ne creusent plus la route en profondes ornières;
On ne voit plus flotter les poudreuses bannières
Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
Sous les pieds des soldats courant à la maraude,
Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,
Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,
Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles

Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,
De leurs membres pétris dans le sang et la boue
Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,
Et vers le champ de mort en immenses volées
Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,
De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,
Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.
L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie
A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,
Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,
A leurs petits béants sur le bord de leurs aires
Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau
De ces corps lacérés et restés sans tombeau.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,
Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette
S'égrène le muguet, fleurit la violette,
La mousse parasite entoure un crâne ouvert.
Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,
Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,
Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

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Autor
Théophile Gautier (1811–1872) · Wikidata Q183713
Título
Le champ de bataille
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-champ-de-bataille--theophile-gautier-e7a59a
Cita recomendada
Théophile Gautier, «Le champ de bataille», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-champ-de-bataille--theophile-gautier-e7a59a.html

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