Près de Psyché, l’Amour devint un sentiment.
. . . . . . . . . . . . . . . Il fut séduit par les yeux gris de la pensée,
Par la chair d’âme que ne put vaincre sa chair divine.
Il l’étreignait, sans la connaître, et sans lasser
L’angoisse humaine, forte et sournoise sur sa poitrine !
La rafale a froissé les frondaisons et les tente.
Par un geste qui retrousse leur trop traînantes garnitures
Les bras nus ont ployé dans la lenteur des détentes ;
En ses poses le bois craque sous les aisselles des ramures.
Le plaisir fait crier tout le squelette et les feuilles :
Tourner vite sur les aines ! Meurtrir l’écorce par les chocs !
S’allonger, osciller dans le péril et l’orgueil
Des beaux muscles, des longs torses, du grand spectacle qui disloque !
Soudain, droit, arrogant, comme arcbouté sur des hanches,
Un corps raide se soulève dans ses verdures libertines,
Et brandit des bras noirs avec emphase hors des manches !
Et s’élance sur les pointes épouvantables des racines !
L’intolérant orgue roi, jaloux du bruit, s’enfle, refoule :
Ses fugues vivaces se poursuivent et s’enchevêtrent, roulent,
se foulent.
Et longtemps elle écoute, en haletant sur l’échine
Tout l’orchestre de la danse qui la provoque dans ses
ombres.
Deux cloches choquantes, tempêtent, tracassent, se pressent sans cesse
Et sonnent, monotones, les craintes, les plaintes, les haines prochaines,
La horde des laides, des grandes, des lourdes, démentes tristesses !
Que les bois ont l’air dur, inexorable, immobile,
Dans ces heures invincibles de force inerte, chaude et grise :
Sans lueur qui zigzague ou rien qui passe et s’irise,
Ils se tiennent formidables par le prestige survenu.
Le feuillage en suspens, inextricable et menu,
S’éternise dans l’angoisse de ces silences d’attitude.
Un repos si nombreux a les douleurs d’une étude
Surprenante dans les touffes, les fouillis sombres et les jets !
On voyait travailler les ressorts secs et l’acier
De ces feuilles métalliques qui se déplissent et se plissent…
Qu’ils sont forts et pareils, exorbitants et farouches,
Les troncs d’arbres, les troncs d’hommes avec des feuilles ou des mains !
Qui ne sent qu’à son heure un idéal convenu
Donne aux frustes silhouettes des accents justes et du style !
Que les troncs aujourd’hui sont douloureux ! qu’ils s’effilent !
Quelle angoisse dans la force des apparences immobiles !
Vingt-deux rangs de statues y présidaient le parcours.
Près des bornes, un quadrige, fier des lointaines origines,
Dédaigneux par le cuivre et l’or épais ajouté.
Ces chevaux, en voyant l’index se tendre et pointer.
Caracolent ! Ils se cabrent ! Ils broient le socle ! Déracinent
Leurs sabots ! Ils ont peur des fouets futurs sur leurs
reins !
Le pied fort et léger qui va serein sur les eaux,
Il dételle en pleine eau le char branlant elle cale,
Met en pièces les roues riches et si prodigieuses en colonnes
Étayant l’édifice avec les fûts qui scintillent.
. . . . . . . . . . . . . . .
Sur l’un d’eux, orgueilleux du bel élan et du saut.
Toujours noble, plein d’arcanes, inexpugnable, démoniaque.
Le Lion de Saint-Marc est désormais à l’affut.
Or quand Marc eut mis l’ordre et l’harmonie dans les fûts,
Il fit place sur le porche de la récente Basilique
Au quadrige immobile en plein travail et fumant,
Arrêté dans l’ampleur d’un immortel mouvement.
Le jardin san-Vital est somptueux et maudit :
Les verdures y moisissent avec des miasmes d’épouvante,
Il y monte un secret et des parfums érudits
Pleins de choses mémorables et de menaces émouvantes.
………
Sous la treille en tonnelle où dort le fruit, deux Romains
Violentent leurs Sabines parmi les feuilles de citrouilles.
Le plus noble arrondit un bras pompeux et sans main.
Sur eux tombe par bavures un jour de ruines et de rouilles.
………
Ah ! ce bras du Romain, quel étonnant modelé !
Tout son torse se boursoufle comme un bandage sur ses
ouates !
Son échine au hasard creuse un sillon potelé
Et la hanche s’exagère pour que la cuisse se déboîte.
Ces statues sur le sol sans piédestal ni gradin
Ont des taches dramatiques, des blancheurs brusques et
funestes,
Et jouent là, sous la treille, un cauchemar de jardin,
Fantastiques de misère par le prestige qui leur reste.
Car la vie est trop proche et les atteint dans leurs nus.
Dans leurs grâces maladroites et leur noblesse si baroque,
Et le lierre en grimpant sur le héros malvenu
Fait plus lourdes et bizarres les élégances de l’époque.
Car le lierre et la courge et chaque été qui s’étale.
Les tomates, l’aubergine, le chat qui passe dans son rêve.
Les fouillis frémissants de l’entrelacs végétal.
Les minutes qui palpitent avec la sève chaude et brève.
Pulsations, éclosions, fils animés, frôlements.
Tout les fixe par contraste, ces statues frustes et faciles.
Dans la pose impossible et l’éternel groupement,
Sous les spectres du treillage qui se transforment et vacillent.
………