Aux kermesses pourtant les paysans font fête,
Même les plus crasseux, les plus ladres. Leurs gars
Y vont chercher femelle et s'y chauffer la tête.
Un fort repas, graissé de sauces et de lards,
Sale à point les gosiers et les enflamme à boire.
On roule aux cabarets, goussets ronds, coeurs en feu,
On y bataille, on y casse gueule et mâchoire
Aux gens du bourg voisin, qui voudraient, Nom de Dieu!
Lécher trop goulûment les filles du village
Et gloutonner un plat de chair, qui n'est pas leur.
Tout l'argent mis à part y passe—en gaspillage,
En danse, en brocs offerts de sableur à sableur,
En bouteilles, gisant à terre en tas difformés.
Les plus fiers de leur force ont des gestes de roi
A rafler d'un seul trait des pots de bière énormes,
Et leurs masques, plaqués de feu, dardant l'effroi,
Avec leurs yeux sanglants et leur bouche gluante,
Allument des soleils dans le grouillement noir.
L'orgie avance et flambe. Une urine puante
Mousse en écume blanche aux fentes du trottoir.
Des soulards assommés tombent comme des bêtes;
D'autres vaguent, serrant leurs pas, pour s'affermir;
D'autres gueulent tout seuls quelques refrains de fêtes
Coupés de hoquets gras et d'arrêts pour vomir.
Des bandes de braillards font des rondes au centre
Du bourg; et les gars aux gouges faisant appel,
Les serrent à pleins bras, les cognent ventre à ventre,
Les lâchant, les cherchant, dans un assaut charnel,
Et les tombent, jupons levés, jambes ruantes.
Dans les bouges—où la fumée en brouillards gris
Rampe et roule au plafond, où les sueurs gluantes
Des corps chauffés et les senteurs des corps flétris
Étament de vapeur les carreaux et les pintes—
A voir des bataillons de couples se ruer
Toujours en plus grand nombre autour des tables peintes,
Il semble que les murs sous le heurt vont craquer.
La soûlerie est là plus furieuse encore,
Qui trépigne et vacarme et tempête, à travers
Des cris de flûte aiguë et de piston sonore.
Rustres en sarreaux bleus, vieilles en bonnets clairs,
Gamins hâves, fumant des pipes ramassées,
Tout cà saute, cognant des bras, grognant du groin,
Tapant des pieds. Parfois les soudaines poussées
De nouveaux arrivants écrasent dans un coin
Le quadrille fougueux qui semble une bataille.
Et c'est alors à qui gueulera le plus haut,
A qui repoussera le flot vers la muraille,
Dût-il trouer son homme à longs coups de couteau.
Mais l'orchestre aussitôt redouble ses crieries
Et, couvrant de son bruit les querelles des gars,
Les mêle tous en des fureurs de sauteries.
On se calme, on rigole, on trinque entre pochards,
Les femmes à leur tour se chauffent et se soûlent.
L'acide du désir charnel brûlant leur sang.
Et dans ces flots de corps sautants, de dos qui boulent.
L'instinct lâché devient à tel point rugissant
Qu'à voir garces et gars se débattre et se tordre,
Avec des heurts de corps, des cris, des coups de poings,
Des bonds à s'écraser, des rages à se mordre,
A les voir se rouler ivres-morts dans les coins.
Se vautrant sur le sol, se heurtant aux bossages.
Suant, l'écume blanche aux lèvres, les deux mains.
Les dix doigts, saccageant et vidant les corsages,
On dirait—tant ces gars fougueux donnent des reins.
Tant sautent de fureur les croupes de leurs gouges—
Des ardeurs s'allumant au feu noir des viols.
Avant que le soleil n'arde de flammes rouges,
Et que les brouillards blancs ne tombent à pleins vols,
Dans les bouges, on met un terme aux soûleries.
La kermesse s'épuise en des accablements,
La foule s'en retourne, et vers les métairies
On la voit disparaître avec des hurlements.
Les vieux fermiers aussi, les bras tombants, les trognes
Dégoûtantes de bière et de gros vin sablés,
Gagnent, avec le pas zigzaguant des ivrognes,
Leur ferme assise au loin dans une mer de blés.
Mais au creux des fossés que les mousses veloutent,
Parmi les plants herbus d'un enclos maraîcher,
Au détour des sentiers gazonnés, ils écoutent
Rugir encor l'amour en des festins de chair.
Les buissons semblent être habités par des fauves.
Des accouplements noirs bondissent par dessus
Les lins montants, l'avoine en fleur, les trèfles mauves,
Des cris de passion montent; on n'entend plus
Que des spasmes râlants auxquels les chiens répondent.
Les vieux songent aux ans de jeunesse et d'ardeurs.
Chez eux, mêmes appels d'amour qui se confondent.
Dans l'étable où se sont glissés les maraudeurs,
Où la vachère couche au milieu des fourrages,
Dans l'auge, dont les gars font choix pour le déduit,
Mêmes enlacements, mêmes cris, mêmes rages,
Mêmes fureurs d'aimer rugissant dans la nuit.
Et dès qu'il est levé, le soleil, dès qu'il crève
De ses boulets de feu le mur des horizons,
Voici qu'un étalon, réveillé dans son rêve,
Hennit et que les porcs ébranlent leurs cloisons
Comme allumés par la débauche environnante;
Crête pourpre, des coqs se haussent sur le foin
Et sonnent le matin de leur voix claironnante;
Des poulains attachés se cabrent dans un coin;
Des chiens bergers, les yeux flambant, guettent leurs lices;
Et les naseaux souillants, les pieds fouillant le sol,
Des taureaux monstrueux ascendent les génisses.
Alors vautrés aussi dans leur rut d'alcool,
Le sang battant leur coeur et leurs tempes blêmies,
Le gosier desséché de spasmes étouffants,
Et cherchant à tâtons leurs femmes endormies,
Eux, les fermiers, les vieux, font encor des enfants.