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Sully Prudhomme · Modernismo

Pour le troisième centenaire de la naissance de Descartes

francés

Fier du loisir conquis, son salaire et sa gloire,

L’homme osa détourner son regard des sillons,

Et, s’enivrant d’abord de science illusoire,

Il courut, l’âme ouverte, au-devant des rayons !

Dupé par les couleurs dont l’Etre se décore,

Du conseil de Socrate, hélas ! vite oublieux,

Au monde intérieur qu’il dédaignait encore,

Crédule, il préférait le monde offert aux yeux.

Les contours le leurraient, car la forme s’altère,

Et la main n’y perçoit que le vide ou qu’un mur ;

Il sentait dans les sons soupirer un mystère.

Tous les signaux des sens ne sont qu’un chiffre obscur.

Leur témoignage ondoie, et leur félon service,

Loin d’éclairer, voilait l’assuré fondement

Où pourra la pensée asseoir son édifice,

Tour de bronze où le Vrai veille éternellement.

Quelle étrange odyssée avait longtemps fournie

La raison confiante en ces traîtres appuis,

Quand, douteur par prudence et croyant par génie,

Descartes proclama : « Je pense, donc je suis ! »

Descartes, c’est ton être, où point ta conscience

Qui le nomme à lui-même et l’impose à ta foi.

Tu dis, forçant le doute à fonder la croyance :

« Puis-je douter sans être ? Il me faut croire en moi. »

Fort d’un titre avéré tu fouilles ton domaine,

Et voilà que tu sens au mur de ton cerveau

Heurter un visiteur plus grand que l’âme humaine,

Un muet formidable, étrangement nouveau.

D’où vient-il ? — Aussitôt d’inébranlables suites

Surgissent par degrés de ton premier aveu,

Et ces marches d’airain sur le granit construites

Escaladent le ciel du fond de l’âme à Dieu !

Les fronts ont salué, tous, du portique au temple,

Dans l’angoisse levés ou posés sur l’autel,

La preuve, désormais plus profonde et plus ample,

D’un soupirail ouvert sur le monde éternel.

Je t’envie humblement le merveilleux poème

Où, pour douer l’esprit d’un infaillible essor,

L’Algèbre, les yeux clos, transposant le problème,

Aux secrets de l’espace ajuste sa clé d’or,

Le rêve est l’inventeur ! et c’est être poète

Qu’apparier le songe et la création !

Tu rôdes, mais la roche où ton ongle s’arrête

Conserve à tout jamais la marque du lion !

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Autor
Sully Prudhomme
Título
Pour le troisième centenaire de la naissance de Descartes
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-pour-le-troisieme-centenaire-de-la-naissance-de--sully-prudhomme-9e333a
Cita recomendada
Sully Prudhomme, «Pour le troisième centenaire de la naissance de Descartes», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-pour-le-troisieme-centenaire-de-la-naissance-de--sully-prudhomme-9e333a.html

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