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Sully Prudhomme · Modernismo

Poésie - Fragment, le Bonheur

francés

FAUSTUS.

Dans ces lis qu’elle incline on ne discerne plus

Leurs lentes flexions des plus chastes saluts,

Et pourrait-on jurer qu’il ne tremble personne

Dans le feuillage ému de ce bois qui frissonne ?

Ah ! quelle aménité dans la communion

De l’âme et du zéphir, du cœur et du rayon !

STELLA.

Une autre, puis une autre, en sonores fusées

Par temps égaux jaillirent de ce bois ;

Puis, d’un essor qui s’essayait, la voix

Préluda vaguement par roulades brisées.

Tu t’arrêtas, le doigt sur la bouche, et me dis :

« Le rossignol chante ! prêtons l’oreille. »

Avidement tu l’écoutais, pareille

A quelque ange en exil au seuil du paradis.

La nuit mélancolique achevait de descendre.

Et semblait sur le parc avec lenteur tomber

Comme d’un fin tamis une légère cendre.

En noyant les contours qu’elle allait dérober ;

L’écharpe du zéphir frissonnait sans murmure

Et molle s’affaissait sur les prés assoupis,

Le ciel, obscur enfin, couvrit la terre obscure

Comme un dais somptueux parsemé de rubis.

Et le chant déchira, plus large et plus sonore,

De l’azur assombri les voiles plus épais,

De monde en monde allant plus haut, plus haut encore,

Troubler de l’infini l’inaccessible paix.

L’étoile au cœur de feu qui tressaille et palpite

Paraissait écouter avec étonnement

La lyre si puissante et pourtant si petite

Qui vibrait au gosier de son terrestre amant.

Ah! que ces notes sanglotantes,

Ces beaux cris épars, où souffrait

L’oiseau blessé d’un mal secret,

Caressaient nos âmes, flottantes

Du vœu stérile au vain regret !

Nous pleurions, nous croyions entendre

Tour à tour triompher, gémir,

Douter, croire, espérer, frémir,

Dans cette voix vaillante et tendre,

Le genre humain prince et martyr.

Car un mal aussi le tourmente

Quand, sous les riches nuits d’été,

Par l’appel de l’immensité

A fuir sa planète inclémente

Il sent qu’il est sollicité,

Mais que, trop fragile et trop brève.

L’aile d’Icare audacieux

Jusqu’au seuil effleuré des cieux

À cette fange ne l’enlève

Que pour l’y précipiter mieux.

Nous revînmes, gagnés par un trouble indicible,

Nous parlant du bonheur qui ne sera possible

Qu’ailleurs, plus tard, très loin, très haut...

Dans un astre où l’amour sans mensonge et sans tache.

D’incorruptibles cœurs indissoluble attache,

Respirera l’air qu’il lui faut !

Puis dans le vieux salon désert, calme retraite

Qu’éclairait mollement une lune discrète,

Tu t’assis à ton clavecin :

Une gamme rapide en émut chaque touche,

Et tu laissas éclore et vibrer sur ta bouche

L’angoisse qui gonflait ton sein.

Tu repris d’une voix pénétrante et fiévreuse,

Pour en approfondir la douceur douloureuse,

Tous les trilles du rossignol ;

Ton art en fit monter jusqu’à Dieu l’harmonie

Sur les ailes qu’aux sous prête l’humain génie

En les accouplant à son vol !

J’écoutais, tour à tour lente ou vive, ta plainte

Descendre, s’élever, puis retomber éteinte.

Puis ardente se ranimer;

Écho vivant, mon cœur en sentait chaque phrase,

A ton gré, tour à tour, le ravir dans l’extase.

Dans la détresse l’abîmer...

Ton chant s’évanouit comme un baiser qui tremble,

Et sous tes doigts tendus, arrêtés tous ensemble.

Expira le dernier accord ;

Et pâle, les yeux clos, la tête renversée,

Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :

« Après la mort, après la mort ! »

Maintenant que je touche à la suprême vie,

Aux biens que de si loin la race humaine envie,

Maintenant qu’immortels mon sang, ma chair, mes os

Goûtent après la tâche un souverain repos,

Que ce monde à mon cœur par tous mes sens envoie

Avec de purs plaisirs une innocente joie.

Qu’enfin je suis heureux sans trouble, entièrement ;

Il ne se mêle en moi plus de vague tourment,

D’aspiration vaine, à la douceur d’entendre

L’onde fraîche des sous par tes lèvres s’épandre

Des profondeurs de l’âme aux profondeurs du ciel ;

L’amertume terrestre en altérait le miel.

Ah ! je comprends pourquoi j’en redoutais l’ivresse

Comme une jouissance excessive et traîtresse.

Comme un cruel délice ! Aujourd’hui je comprends

Les rêves à la fois suaves et navrans

Qu’inspire la musique aux hommes sur la terre ;

La coupe qu’elle y tend jamais n’y désaltère,

Coupe à la fois offerte et refusée au cœur.

Dont il sent le parfum sans goûter la liqueur.

STELLA.

Il n’y passe plus de frisson

Comme au temps de l’amour fragile

Où sans cesse un doute, un soupçon

Menaçaient l’idole d’argile ;

Il n’y tinte plus de sanglot

Comme sur la terre où tout passe,

Où toute beauté meurt sitôt,

Où si fuyante est toute grâce !

Ici j’exhale en notes d’or

Dont la douceur est sans mélange.

Dont plus rien n’entrave l’essor,

Un amour qui jamais ne change,

Un bonheur sans borne, éternel!

Et sous l’irrésistible empire

Du besoin d’en remplir le ciel,

Je le chante comme on respire.

Parcourant l’échelle sans fin

D’une neuve et sublime gamme,

L’hosanna d’un orgue divin

Monte en ma poitrine de femme !

Je veux t’emporter aux sommets

Où mes propres chants m’ont ravie !

Sois deux fois heureux à jamais,

La musique double la vie,

Car dans leurs mouvemens égaux

L’âme et la voix vibrent ensemble,

Les notes se font les échos

Du sentiment qui leur ressemble,

Et par son incantation

La Mélodie au cœur rappelle

La tendre ou vive passion

Dont l’accent se réveille en elle,

Ou, n’évoquant rien du passé,

Elle ouvre une immense avenue

A son grand vol jamais lassé

Dans le suprême azur sans nue!

Mon chant va te bercer, égal et lent d’abord

Comme un chant de nourrice,

Pour te faire oublier des blessures du sort

Même la cicatrice,

Pour effacer en toi du récent souvenir

La tache encore noire,

Pour qu’il ne reste plus même une ombre à bannir

Du fond de ta mémoire,

Pour qu’un rêve calmant délivre ton cerveau

De la pensée ancienne,

Et que des vieux soucis rien dans ton cœur nouveau

Désormais ne revienne !

Dans les profondes eaux d’un murmurant Léthé

il faut que tu te plonges.

Comme il faut bien dormir pour être visité

Par l’essaim des beaux songes ;

Et quand des jours mauvais ne te hantera plus

L’image évanouie,

Tu goûteras entier le bonheur des élus

Révélé par l’ouïe !

Alors tu sentiras se lever doucement

L’opaque et lourd rideau qui te voile à toi-même,

Éclore dans ton âme une aube vague et blême,

Puis croître et resplendir l’intime firmament.

Grand comme l’autre ciel, celui-là se déploie

Ensoleillé d’amours, et d’espoirs étoile,

Ouvrant de toutes parts, comme l’autre peuplé,

À d’innombrables vœux des abîmes de joie !

Ces amours, ces espoirs dormaient inaccomplis,

Et ma voix de leur tombe en vibrant les exhume ;

La musique ressemble au soleil, qui rallume

Les spectres des objets dans l’ombre ensevelis ;

Ce qu’en l’espace font la lumière et la flamme

Qui donnent à la fois couleur et force au corps,

Pour donner forme et vie aux rêves, les accords,

Émules des rayons, le font aussi de l’âme !

O musique, soleil du monde intérieur,

Montre à mon bien-aimé tout le fond de mon être,

Qu’il puisse, au fond du sien me reflétant, connaître

Ce que j’ai de plus beau, ce que j’ai de meilleur!

Fais que par ta vertu sympathique éveillées,

Les fibres de son cœur répètent mon émoi.

Qu’il sente en lui frémir ce qui frémit en moi.

Que nos ailes enfin battent appareillées !

Alors, couple parfait, d’un vol harmonieux

Nous irons explorer l’infini côte à côte,

Du plus profond amour à la paix la plus haute,

L’infini du bonheur, impénétrable aux yeux !

Stella se tait. Au loin son regard semble lire.

Caressant d’une main qu’agile son délire

Les cheveux du jeune homme assis sur le gazon,

Et de l’autre attestant le sublime horizon.

Debout, la bienheureuse en extase s’arrête.

Puis, avec un sourire, elle penche la tête.

Sur sa poitrine croise et presse ses deux mains.

Et pour se préparer aux cantiques prochains.

Elle songe, et tout bas recueille sa pensée.

Puis d’une voix d’abord lentement cadencée.

Elle chante...

O merveille ! ô fête ! Hélas ! quels mots

Seront jamais d’un chant les fidèles échos?

Quels vers diraient du sien l’indicible harmonie?

Toute l’œuvre possible au langage est finie

Quand il a seulement fait signe au souvenir,

Symbole indifférent, impropre à contenir

Le moule et le miroir des choses qu’il doit rendre,

A qui n’en connaît rien il n’en peut rien apprendre;

Or, dans l’air d’ici-bas que seuls nous connaissons.

Jamais pareils transports n’émurent pareils sons.

Ah! ton art est cruel, misérable poète,

Nul objet n’a vraiment la forme qu’il lui prête;

Ta muse s’évertue en vain à les saisir,

Les mots n’existent pas que poursuit son désir;

Si beau que soit un vers par le souffle et le nombre,

La beauté qu’il décrit n’y laisse que son ombre.

On voit les brumes du matin,

Que disperse la tiède Aurore,

En légers lambeaux de satin

Sur les prés se traîner encore,

Errer sous la brise un moment.

S’allonger, s’éclaircir, s’étendre,

Puis disparaître entièrement

Dans l’azur gai, limpide et tendre;

Faustus voit ainsi le passé,

Aux douceurs du chant qui commence,

Se fondre et se perdre, effacé

Dans la béatitude immense.

Son regard étonné trahit

Combien cette paix sans mélange

Qui le pénètre et l’envahit

Lui semble doucement étrange ;

Avait-il jamais pu goûter

Rien de bon, depuis sa naissance,

Qu’une amertume à redouter

N’en corrompît pour lui l’essence?

Mais à mesure que décroît

Le nuage ancien qui l’obsède,

Avec moins de surprise il croit

Au calme ignoré qu’il possède.

Il sent enfin s’évanouir

Du souvenir les derniers restes,

Il peut boire aux urnes célestes.

Certain de n’en rien laisser fuir.

Pendant qu’il s’abandonne au suave bien-être

Qui partout comme un baume apaisant le pénètre,

Et que, dans un linceul de joie enseveli,

La paupière abaissée il savoure l’oubli,

Le bonheur le plus vif, le plus doux, le plus rare,

Pour lui ravir les sens et le cœur, se prépare.

Stella, qu’il ne voit pas, debout à son côté.

Revêt une nouvelle et suprême beauté.

Elle n’est plus la femme à la grâce fragile,

Fleur pâle, ouvrage obscur de la terrestre argile,

Qui, sous des cieux changeans par la brume couverts,

Disputait sa fraîcheur à l’affront des hivers,

Et, battue âprement par la pluie et la bise,

Penchait sa tige frêle aux tourmentes soumise.

Vulnérable autrefois et mortelle, sa chair,

Offerte maintenant à la tiédeur de l’air,

S’y peut épanouir à l’aise, enfin rendue

A son moule éternel qui l’avait attendue.

Elle l’a tout à coup, du premier jet, rempli :

Un col fier, un front lisse à tout jamais sans pli,

Que ne courbera plus une vie inquiète.

De l’ancienne exilée ont ennobli la tête,

Et sur sa tempe court, délicat comme un fil.

Le bleuâtre réseau d’un sang vif et subtil.

Le trait de ses sourcils, déjà si pur, décore

La voûte de ses yeux d’un arc plus pur encore ;

L’azur de sa prunelle encor plus ingénu

Qui, sur terre déjà, montrait son âme à nu

A travers l’infini reflété, la dévoile

Plus sereine et plus neuve, inextinguible étoile

Que baigne avec douceur comme un soir qui descend

De ses longs cils soyeux l’ombrage caressant.

Aux senteurs qu’un Avril durable a composées

Palpitent de plaisir ses narines rosées ;

Une lueur d’ivoire avive le carmin

De ses lèvres qu’entr’ouvre un souris plus qu’humain.

Sa chevelure, au bord de l’oreille mignonne.

Comme un sable d’or fin qui ruisselle et rayonne,

Ondule étincelante, et jusques à ses pieds

Retombe, somptueuse, à flots multipliés,

Et sur ce rideau blond qui l’embaume et le flatte,

Son corps renouvelé, frais et splendide, éclate !

A sa voix, dont l’appel tinte mélodieux,

Faustus tourne vers elle à demi clos ses yeux.

Tel Adam se réveille étonné devant Eve,

Devant cette beauté que le bonheur achève

Il se dresse ébloui. L’idéal imprévu

Prend, comme son regard, son âme au dépourvu ;

Muet, dans sa stupeur peu s’en faut qu’il ne tremble,

Il blêmit, sa surprise à la frayeur ressemble.

STELLA.

FAUSTUS.

Ah! que de chères découvertes

Dans ta pure essence, aujourd’hui,

Par tes divins contours sont à mon cœur offertes,

Pour te révéler toute à lui!

STELLA.

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Sully Prudhomme
Título
Poésie - Fragment, le Bonheur
Lengua
francés
Época
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Cita recomendada
Sully Prudhomme, «Poésie - Fragment, le Bonheur», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-poesie-fragment-le-bonheur--sully-prudhomme-d19b2f.html

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