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Jean Bastier de La Péruse · Renacimiento

Médée (La Péruse) — Acte Premier

francés

Medée:
Dieux, qui avez le soin des loix de mariage,
Vous aussi qui bridez des vents esmeus la rage,
Et quand libres vous plaist les lascher sur la mer,
Faictes hideusement flots sur flots escumer;
Dieu, vangeur des forfaicts, qui roidement desserres
Sur le chef des meschans tes esclatans tonnerres;
Dieu qui, chassant la nuit, tes clairs rayons espars
Dessus tout l'univers, luisans de toutes pars;
Dieu des profons manoirs, toy, sa chere rapine,
Coulpable de mes maux, Deesse Proserpine;
Vous, ô Dieux, que jura le parjure Jason,
Par moy, meschante, helas! seigneur de la toison,
Je vous atteste tous, tous, tous je vous appelle
Au spectacle piteux de ma juste querelle!
Et vous, ombres d'Enfer, tesmoins de mes secrets,
Oyez ma triste voix, oyez mes durs regrets!
Furies, accourez, et dans vos mains sanglantes
Horriblement portez vos torches noircissantes!
Venez en tel estat, tel horreur, tel esmoy,
Que vinstes à l'accord de Jason et de moy,
Les yeux estincelans, la monstreuse criniere
Siflante sur le dos d'une horrible maniere!
Mettez le desloyal en si grande fureur
Par vos serpens cheveux que, vangeant son erreur,
Luy-mesme de ses mains bourrellement meurtrisse
Ses filz, le Roy, sa femme, et que tousjours ce vice
Becquette ses poumons, sans qu'il puisse mourir,
Mais, par lieux incogneus, enragement courir
Pauvre, banny, craintif, odieux, miserable,
Ne trouvant homme seul qui luy soit favorable;
Qu'il pense en moy tousjours, tousjours cherche à m'avoir,
Et toutes fois jamais il ne me puisse voir;
Mais tant plus il vivra, plus de maux il endure;
Encor sera-ce peu pour punir telle injure;
Et, comme non-ouy et ce forfaict icy,
Un non-ouy tourment il doit souffrir aussi!

La Nourrice:
Mais que sert-il, ô chere nourriture,
De rechercher par tant de fois l'injure
Que vous a faict ce desloyal Jason?
Mais que sert-il rafreschir l'achoison,
Dure achoison, qui tant d'ennuy vous porte,
Et hors de vous, Medée, vous transporte,
Seigneuriant brusquement vos espris?
Espris, helas! d'une fureur surpris,
Fureur qui a dans vostre fantasie
Enraciné l'ardante jalousie
Qui tant vous poingt, qui cause la douleur,
Qui causera, apres douleur, malheur,
Apres malheur, malheur encore pire,
Si n'apprenez à dissimuler l'ire
Qu'avez à droit contre ce desloyal.
Où est ce cœur, cœur constant, cœur royal,
Cœur tousjours un, cœur fort, cœur immuable,
Cœur que fortune, ou dure ou favorable,
N'a jusqu'icy peu faire balancer?
Voulez-vous doncq' maintenant commencer
De vous soumettre à fortune contraire
Quand la vertu vous est plus necessaire?
Et que plustost ceste griesve douleur
Devriez tenir secrette en vostre cœur,
Dissimulant, la prendre en patience!
Du mal caché l'on peut prendre vangeance;
Mais qui ne sçait tenir son dueil enclos,
Ains le tesmoigne avecq' pleurs et sanglots,
Pour se vanger celuy n'a autres armes
Que pleurs, soupirs, regrets, ennuys et larmes.
Le mal venu, il le faut endurer
Bon gré, mal gré; rien n'y sert murmurer.
Mais, par avant qu'il vienne, l'homme sage
Peut par conseil devancer son dommage.

Medée:
Trop leger est le mal où conseil est receu:
Courroux tel que cestuy ne peut qu'il ne soit sceu.
Sus doncq', Medée, sus, je veux que tous le sçachent!
Il est bien mal-aisé que les grans maux se cachent;
Il est bien mal-aisé que les humaines loix
Empeschent le destin de la race des Roys.
Le sort fatal regist les Roys et leur emprise;
Conseil n'a point de lieu où fortune maistrise.
Non, non, Nourrice, non; ny conseil, ny raison,
Ne me sçauroient vanger du parjure Jason.

La Nourrice:
Mais veuillez doncq' un peu ceste fureur refraindre;
L'ire d'un Roy, Medée, est grandement à craindre.

Medée:
Mon pere estoit aussi hautain et puissant Roy,
Et son courroux pourtant n'a rien gaigné sur moy.

La Nourrice:
Souvent fortune aux hommes favorise
Pour renverser puis apres leur emprise.

Medée:
Qui se sent favory de fortune et des Cieux
Doit oser davantage, esperant tousjours mieux
Ceux qui osent beaucoup sont crains de la fortune;
Mais les hommes coüars tousjours elle importune.

La Nourrice:
Je ne voy point que puissiez esperer.

Medée:
Cil qui n'espere rien ne doit rien desperer.

La Nourrice:
Qui ne despere rien follement tout hasarde.

Medée:
Advienne que pourra, un seul poinct je regarde;
Je ne puis avoir mieux: c'est mon dernier recours,
C'est l'espoir des vaincus n'attendre aucun secours.

La Nourrice:
O mal-heureuse et mal-heureuse amante,
De qui le mal de jour en jour s'augmente!
O pauvre femme! ô douleur! ô pitié!
O faulce-foy! ô ingrate amitié!
O cruauté! ô rigueur rigoureuse!
O nourricière amante mal-heureuse!
N'estoit-ce assez qu'il te fallut ranger
Dessoubs les loix de ce peuple estranger?
N'estoit-ce assez que d'avoir asservie
Au vueil d'autruy ta miserable vie,
Abandonnant pere, parens, amis,
Pour demeurer entre tes ennemis?
N'estoit-ce assez, ô faict trop inhumain!
D'avoir occis Absyrthe ton germain?
D'avoir laissé ton pere Roy pour suivre
Un incogneu? d'avoir mieux aymé vivre
Loin des tiens, pauvre, ô trop legere foy!
Qu'en ton païs avecq' un riche Roy?
N'estoit-ce assez que tu fusses sujette
Au Roy Creon, fille du Roy Acete,
Sans que Jason, Jason remply d'injures,
Accreust encor le mal que tu endures?
Sans que Jason, infidelle, menteur,
De tous ces maux seul moyen, seul aucteur,
Anonchalant ceste main pitoyable,
Qui tant luy fut au besoin favorable,
Te desdaignast? et cruel, sans pitié,
Cruellement fit nouvelle amitié?
N'ayant point craint, tant a lasche courage,
De violer les droits de mariage;
N'ayant point craint d'oublier celle-là
De qui il tient le mieux de ce qu'il a;
N'ayant point craint, ô inhumaine chouse!
D'abandonner ses filz et son espouse.
Ainsi, ainsi, miserable, celuy
Qui te devroit estimer plus que luy,
Qui de toy tien sa fortune et sa vie,
Est le premier qui a sur toy envie.
Ainsi tu est ja-ja preste à mourir
Par ce Jason qui te deust secourir.
Ainsi Jason, trop ingrat, te moleste,
Ainsi des biens un seul bien ne te reste.

Medée:
Je reste encor, Nourrice, et en moy tu peux voir
Assemblez tous les maux que le Ciel peut avoir,
Pour punir griesvement les enormes injures
Des amans faulce-fois et des maris parjures.
Non, non, Nourrice, non, ne crains point qu'en danger
Tu me voyes tomber, sans m'en pouvoir vanger.
Voicy, voicy la main, main forte et vangeresse,
Main qui nous vangera des Heroës de Grece.

La Nourrice:
Baillez un peu à vostre esprit repos
Et delaissez ces menaçans propos.
N'irritez plus contre vous la fortune,
Ne soyez plus à vous-mesme importune;
Rompez l'ennuy qui vous consomme et ard,
Rompez le dueil, rompez le soin rongeard,
Rompez, Medée, et l'amitié et l'ire
Qui vostre cœur diversement martyre.
Oubliez tout; oubliez et le Roy,
Et Glauque aussi, et Jason faulce-foy;
Ayez, sans plus, de vous-mesme memoire,
Sans tant chercher sur vos haineux victoire;
Ayez, sans plus, et la vie et l'honneur
De vos enfans emprainte en vostre cœur.

Medée:
Ny l'amour de mes filz, ny l'amour de ma vie,
Ne sçauroient empescher ce de quoy j'ay envie.
Mais, que je puisse perdre et Jason et le Roy,
Peu de perte feroy perdant mes filz et moy.

La Nourrice:
Je crain beaucoup, las! que vostre langage
Vos ennemis n'aigrisse d'avantage;
Je crain beaucoup que ce vostre courroux
N'irrite encor la Grece contre vous,
Et que de vous vostre malheur ne sorte.
Mais j'ay ouy quelqu'un ouvrir la porte:
Face le Ciel que soit tel messager
Qui vous et moy mette hors de danger!

Le Messager:
Le Roy Creon vous faict commandement
De desloger hors d'icy promptement,
Vous et vos filz, et qu'en ceste contrée
Vous ne soyez, huy passé, rencontrée.
Allez ailleurs pour demeure choisir,
Vuidez soudain, car tel est son plaisir.

La Nourrice:
Est-ce le Roy qui la fuitte commande?
Ou si c'est Glauque? ou Jason qui le mande,
Espoinçonné par nouvelles amours
De luy jouer, ingrat, ces lasches tours?

Le Messager:
C'est le Roy mesme, il faut qu'elle obeisse.
Il cognoit trop Medée et sa malice;
Il cognoit trop que de rien ne luy chaut,
Qu'elle est cruelle, et qu'elle a le cœur haut,
Qu'elle menace, et d'une fiere audace
Quelque malheur contre la Grece brasse.
Qu'ell' face doncq', quell' face sans tarder,
Ce qu'il a pleu au Roy lui commander.

Medée:
Soleil luisant, qui vois toutes choses humaines,
Et toy, sœur de Jupin, coulpable de mes peines;
Neptune, Dieu marin, et toy qui le premier
De voguer sur la mer fis Tiphe coustumier;
Toy, Hecate, aux trois noms, par les cantons hullée,
Quand l'horreur de la nuit a la terre voilée;
Vous, Rages, qui mettez les meschans en esmoy;
Et vous aussi les Dieux qui eustes soin de moy,
Je vous supplye tous, que mon dueil vous incite
A la juste pitié que mon malheur merite.
Si entre vous là haut se loge la pitié,
Si vous n'approuvez pas une ingrate amitié,
Si vous vangez le tort qu'on faict en mariage,
Si sur les faux amans vous dardez vostre orage,
Si des amans deceus vous avez quelque soin,
Tous et chascun de vous j'appelle pour tesmoin.
Oyez, oyez mes cris, Dieux, entendez mes plaintes,
Et ne permettez pas que vos loix soient enfraintes
Par ce traistre meschant, qui en son esprit faint
Que vous ne pouvez rien, et nul de vous ne craint;
Mais, en despit de vous et de vostre justice,
Delaissant la vertu, s'abandonne à tout vice!
Vangez, vangez ce tort! punissez ce meschef!
Dardez, ô Dieux! dardez vos foudres sur son chef!

La Nourrice:
Tant et tant plus que le mal-heureux songe
En son malheur, plus son malheur le ronge;
Plus il se fasche, et moins se peut cacher
L'occasion qu'il a de se fascher:
Et par autant, ma chere nourriture,
Si j'ay jamais eu de vous quelque cure,
Si tout le temps qu'avecq' vous j'ay esté
Avez en moy trouvé fidelité,
Je vous supply', oubliez la tristesse
Qui vostre cœur ja trop malade blesse
Si griesvement, que je doute bien fort
Qu'elle ne soit cause de vostre mort.

Medée:
Mort! las, je veux mourir! la mort m'est agreable.
Ores la seule mort me seroit favorable.
Je veux, je veux mourir, j'ay trop long temps vescu,
Puis que par avarice amour je voy vaincu.
O desloyal Jason! quelle estoit mon offence?
Qui ta peu esmouvoir à faire autre alliance?
Qui t'a peu inciter à me laisser ainsi
En tourmens et ennuys, en peine et en soucy,
Pauvre, lasse, esplorée? ô que folles nous sommes
De croire de leger aux promesses des hommes!
Nulle d'oresnavant ne croye qu'en leur cœur,
Quoy qu'il jurent beaucoup, se trouve rien de seur!
Nulle d'oresnavant ne s'attende aux promesses
Des hommes desloyaux: elles sont menteresses!
S'ils ont quelque desir, pour en venir à bout
Ils jurent terre et Ciel, ils promettent beaucoup;
Mais, tout incontinent qu'ils ont la chose aymée,
Leur promesse et leur foy s'en vont comme fumée.
O desloyal Jason! où est ores la foy
Qu'en Colches me promis, quand me donnoy à toy?
Où est l'amour constant, où est le mariage
Dont ta langue traistresse allechoit mon courage?
O infidelle foy! ô grand' desloyauté!
O langue menteresse! ô dure cruauté!
O Jason trop ingrat! ô maudit Hymenée!
O moy, soubs le soleil la plus defortunée!
Mais, puisque de toy vient la cause des malheurs,
Je te feroy sentir douleurs dessus douleurs,
Employant le sçavoir qui t'a mis hors de peine
A te violenter et à t'estre inhumaine.
Autant que te fus douce en ferme loyauté,
Autant seroy cruelle en dure cruauté.

Le Chœur:
Trop hardy fut celuy
Qui, premier, sur la mer
Asseura son appuy,
Et premier sceut ramer:
Plusieurs en ont depuis
Enduré maints ennuys.

L'homme a sus soy envie
Qui, jaloux de ses ans
Abandonne sa vie
A la merci des vents,
Et semble qu'il vueille chercher
A perdre ce qu'il a plus cher.

O combien l'homme ambitieux
Est à son mal ingenieux!
Combien l'avarice rongearde
Et l'insatiable desir,
Cruels bourreaux de tout plaisir,
A cent maux nos vies hasarde!

O que nos peres vieux
Vivoient heureusement
Quand, sans desirer mieux,
Avoient contentement,
Ne cognoissans encor
La richesse de l'or!

O que celuy est sage
Qui vit chez soy content,
Et l'estranger rivage
Cognoistre ne pretend!
O bien-heureux qui, en ses champs,
Passe ses vieux et jeunes ans!

Depuis l'invention des naux,
Un infiny nombre de maux
Est survenu au monde.
C'est à l'homme legereté
De penser trouver fermeté
Sur l'inconstant de l'onde.

Quand la navire prophette,
Qui des Grecs chargée estoit,
Apres l'emprise parfaicte,
Vers la Grece reflotoit,
Mesme Tiphe devint blesme,
Sur son luth Orphée mesme
Ne pouvoit mouvoir les doigts,
Quand la monstrueuse chienne,
Sur la mer Sicilienne,
Lascha ses hideux aboys.

Les filles d'Achelois,
Aux gorges nompareilles,
Avoient ja, par leurs voix,
Aleché les oreilles
Des princes estrangers,
Ja ja mis aux dangers
Sans le luth resonnant
D'Orphée mieux sonnant.

Quand les Cianées monts,
Comme toreaux furieux,
S'entrehurtoient fronts à fronts,
Haussant les eaux jusqu'aux Cieux,
Argon, la barque prophette,
De froyeur devint muette,
Et le filz d'Alcmene eust peur
Quand les humides campaignes
Ressembloient mille montaignes
Effroyement du plus seur.

Ains que de cirée toile
Tiphe, trop audacieux,
Eust faict porter mainte voile
Aux mats voisinans les Cieux,
Y reglant à son usage
Des vents forcenez la rage;
Nul lors ne sçavoit nommer
Les vents soufflans sur la mer,
Nul aussi n'eust lors sceu dire,
Des clairs flambeaux de la nuit,
Lequel bon ou mauvais luit
A la vogante navire.

Encore les tourbillons,
Virevoultans pesle-mesle
Sur les humides sillons
Martelez de grosse gresle,
Et l'impetueux orage,
Tesmoin du futur naufrage,
Les cœurs effroyez n'avoient
De nos pere, qui, sans vice,
Vivoient exans d'avarice,
Contans de ce qu'ils avoient.

Mais ores la convoitise,
Qui nos cœurs ne laisse point,
Sur nostre poitrine aguise
Un esguillon qui la poingt;
Mais ores une avarice,
Seule mere de tout vice,
Nous manie tellement,
Que nous laissons, tant fous sommes,
La terre laissée aux hommes
Pour chercher l'autre element.

Medée, trop heureuse
Et hors de tous regrets,
Si par mer fluctueuse
N'eusse suivy les Grecs!

Encore plus heureuse
Si ton mal-heureux sort
Ne t'eust faict amoureuse
De l'aucteur de ta mort!

Encor plus fortunée
Si, sans plus long sejour,
Tu fusses morte et née
En un et mesme jour!

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Autor
Jean Bastier de La Péruse
Título
Médée (La Péruse) — Acte Premier
Lengua
francés
Época
Renacimiento
Sala
La Biblioteca
Identificador
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