Le Messager:
Mon Dieu, tout est perdu!
Le Chœur:
Qu'a cest homme esperdu?
Le Messager:
Un nouveau feu charmé cruellement devore,
Ains a ja devoré Glauque, et son pere encore,
Avecq' tout leur palais.
Le Chœur:
Quel feu? mon Dieu! comment?
Le Messager:
Je vous le conteroy; mais que, premierement,
Mes espris esgarez par la froyeur soudaine
Revenans dedans moy, j'aye reprise alaine.
Le Chœur:
Bien a due t'espouvanter
De voir un cas si hideux,
Veu que le seul raconter
Nous dresse ja les cheveux.
Le Messager:
Or sçachez doncq' que desja la journée
Proche advenoit, qu'on avoit ordonnée
A la Colchide, afin de s'enfüir,
Lors que voicy ses deux enfans venir
Devers la fille à Creon, pour luy faire
Le riche don de la part de leur mere.
Ne sçay comment, alors que contre nous
Le destin tache exercer son courroux,
Quelque Daimon tousjours nous admoneste
Taisiblement de la proche tempeste.
Comme si Glauque eust cogneu que mortelle
Luy eust esté ceste couronne belle,
Ell' la refuse, et, se tournant, monstroit
Assez combien tel don peu luy plaisoit:
Enfin, Jason: "Ostez, dit-il, m'amie,
Tous ces desdains, et ne soyez marrie
Si tous ceux là qui de moy sont cheris,
Je veux de vous estre aussi favoris.
Recevez doncq' ce don que vous veut faire
La mienne race, et envers vostre pere
Faictes pour eux, pour les recompenser,
Que hors d'icy ne les vueille chasser."
De son espoux les propos l'ont esmeue,
Et retournant sa plus amiable veue
Vers les enfans, plus gracieusement
Les recueillit, tant que non seulement
Elle receut ce beau don, mais encore
Aussi soudain son chef blond en decore.
Tantost apres, mignardée au regard
D'un miroër, par maint geste mignard,
Pompante ainsi d'une honteuse gloire,
Par le palais, traçoit ses pas d'ivoire,
Se promenant, et or' d'un petit clin
Jettoit ses yeux dessus son col marbrin,
Or' regardoit de son gentil corsage,
Pour façonner ses pas, l'ombre volage.
Mais, hé, mon Dieu! que tout ce beau deduit
Un cas hideux, un cas horrible ensuit:
Car tout soudain, tout soudain la pauvrette,
Changeant couleur et devenant muette,
Tremblant la teste et regrinssant les dents,
Deçà, delà, tourne ses yeux ardans,
Et puis menant contre soi-mesme guerre,
Tout roidement se lança contre terre.
Alors un feu dans son chef commença
A s'alumer, qui guere ne cessa
Qu'en tout le corps sa flamme eust espandue.
Dieu sçait combien alors fut esperdue
Toute la court: l'un pour l'aider taschoit
S'en approcher et la toucher n'osoit,
L'autre crioit, l'autre jettoit des larmes,
L'autre couroit annoncer ces alarmes
Au pauvre Roy, qui soudain a couru
Devers le lieu; comme tout esperdu
Il l'aperceut, meu d'amour paternelle,
Pour l'embrasser vient se lancer sur elle,
Blasmant les Dieux, qui le privoient ainsi
Sur ses vieux ans de son plus cher soucy,
Et, detestant une mort si cruelle,
Mourir pourtant desiroit auecque elle.
Le seul guerdon qu'a sa pitié receu,
C'est le trespas, car lors qu'il a voulu
Lever de là son corps d'aage debile,
Il l'a senty à la chair de sa fille
Estre attaché d'un gluau mal-heureux,
Par la vigueur du feu contagieux.
Ainsi tous deux, en une mesme flamme
Se debatans, ils ont rendu leur ame.
Mais non content encore, s'esprenant
Plus fort, ce feu est allé forcenant
Par tous les lieux du grand palais, en sorte
Que ce n'est plus rien qu'une cendre morte
De ce qui fut naguere un Roy Creon,
Glauque sa fille et toute sa maison.
Le Chœur:
Vrayment fille mal-heureuse,
Et pere plus mal-heureux,
Bien la fortune envieuse
S'est moquée de vous deux,
La Nourrice:.
Fuy-t'en d'icy, fuy-t'en, ma nourriture chere,
Fuy-t'en, mais vistement; Glauque et le Roy son pere
Et le palais royal sont desja tout en feu,
Pour le mortel present que de toy ils ont eu.
Medée:
Quoy fuir? quand desja en fuite je seroye,
Pour voir de si beaux yeux encor je reviendroye.
Ils sont doncques bruslez! ô desirez propos!
J'auroy doresnavant en mon esprit repos.
On ne dira jamais, courageuse Medée,
Que sans te revanger un meschant t'ait blessée
Que reste-il plus, sinon que massacrer les filz
Qu'avecq' ce desloyal mal-heureuse je fis?
La Nourrice:
Dieux immortels! avez-vous donc enuie
De mettre à mort ceux qui par vous ont vie?
Medée:
Ils mourront, ils mourront: tout cœur est trop coüart.
Vray est qu'ils sont mes filz, mais Jason y a part.
Jupiter, qu'est cecy? quels flambeaux noirs m'estonnent?
Quelles rages d'Enfer de si pres me talonnent?
Quels feux et quels fleaux? quelle bande de nuit
Ainsi de toutes parts siflante me circuit?
Quel serpent est icy? quelle horrible Megere?
Quelle ombre desmembrée? hà, hà, hà, c'est mon frere.
Je le voy, je l'entens, il veut prendre vangeance
De moy, cruelle sœur, il veut punir l'outrance
Que je lui fis à tort; il est ores recors
Que trop bourrellement je demembroy son corps.
Non, non, mon frere, non: voicy ta recompense.
Jason traistre me fist te faire ceste offense,
Voicy, voicy ses filz. Renvoye les furies,
Renvoye ces flambeaux, sans que tu m'injuries;
La main qui te meurtrit mesme te vangera;
Pour mon frere tué, mon filz tué sera.
Tien doncq', frere, voicy pour apaiser ton ire,
Je t'offre corps pour corps: je t'en vay l'un occire.
J'ay ouy quelque bruit, on nous vient courir sus,
Nourrice, pren ce corps, allons, fuyons lassus
Au plus hault du logis. Que te servent ces larmes?
Jason:
Sus, sus, apres, amis, sus chascun coure aux armes!
Allons, qu'on mette bas promptement la maison
Et qu'on vange l'injure et l'enorme poison.
Medée:
Tous tes propos sont vains, tu ne me sçaurois nuire,
Car Phebe mon ayeul me garde de ton ire.
Menace donc ton saoul, quand voudroy m'en aller,
Le chariot ælé me guidera par l'aër.
Tien, voilà un des filz.
Jason:
L'autre au moins me demeure,
Ou je meure avecq' luy!
Medée:
Sans toy je veux qu'il meure.
Jason:
Qu'il vive! je te pri' par celuy mesme flanc
Qui le porta.
Medée:
Non, non, il mourra: c'est ton sang!
Jason:
Helas! moy mal-heureux! mal-heureuse ma vie!
O Dieux! que vous avez dessus mon bien envie!
Qu'ay-je doncques forfaict? quel est mon si grand tort?
Medée:
Tien, voilà l'autre filz; or' l'un et l'autre est mort.
Encore vivras-tu, mais proche est la journée
Qu'es rüines d'Argon t'attent ta destinée.
Tandis mon chariot en l'aër m'emportera,
Et en ce triste espoir ton esprit languira,
Pauvre, seul, sans enfans, sans beau-pere et sans femme.
Qui aura desormais de faux amant le blasme,
A l'exemple de toy se garde du danger
Par qui j'apren mon sexe à se pouvoir vanger!