La Nourrice:
Dieux, qu'est cecy! voulez-vous point cesser?
Voulez-vous point ces propos delaisser?
Quelle fureur! quelle manie extresme!
Quel desespoir vous met hors de vous-mesme?
Las! ces souspirs, ces arrachez sanglots,
Tesmoins certains du dueil au cœur enclos,
Et ce marcher d'une hastée alleure,
Ces yeux ardants, et ceste cheveleure
Effroyment herissée, et ce front
Que vos courroux ainsi refrongner font,
Menacent fort: tout cela m'espouvante,
Tant j'ay grand' peur que le malheur s'augmente.
Que voulez-vous? que sert tant se douloir,
Quand par douleur on ne peut mieux valoir?
Cessez, Medée, et de vostre courage
D'oresnavant estrangez ceste rage.
Medée:
Cesser, chere Nourrice? avant les luisans jours
Deviendront noires nuis, et les celestes cours
On verra se changer; avant des eaux la course
On verra roidement retourner vers sa source;
Avant la Mer sera sans poissons et sans eaux,
Et ne souffrira plus le voguer des bateaux;
Avant le feu et l'eau ne seront plus contraires;
Avant les vrais amis deviendront adversaires;
Avant tout l'univers son ordre changera,
Et ce qui est possible impossible sera.
Que j'oublie le tort et la cruelle injure
De Creon, Roy cruel, et de Jason parjure!
Quel Scylle, quel Carybde, et que gouffre profond
Engloutissant les eaux qui bouillonnent en rond,
Et quel Ætne bruslant, pourroient devorer l'ire
Qui de mes ennemis la vangeance desire?
Le roide cours des eaux, ny le feu allumé,
Quand par le soufflement des vents est animé,
Ny le temps devorant, qui à soy tout attire,
Ne me pourroient oster la rage qui m'empire.
Bref, je me veux vanger; je veux ruyner tout:
Je veux que mon sçavoir soit cogneu à ce coup.
Je ne puis plus celer le mal qui m'espoinçonne,
Et l'eschauffé courroux qui dans mon cœur bouillonne.
La Nourrice:
Or gardez bien qu'en vous voulant vanger
Ne vous mettiez vous-mesmes en danger.
Mais voy-je pas Jason?
Medée:
C'est luy, chere Nourrice,
Le traistre vient vers nous pour farder sa malice.
Que cherches-tu, Jason? viens-tu icy pour voir
Celle que par ta faute on met au desespoir?
Jason:
Medée, ton courroux et ton hautain courage
Ne t'ont pas seulement icy porté dommage,
Mais maintes fois ailleurs: je ne le dy pour moy,
Qui ne te puis hayr; je le dy pour le Roy,
Que tes propos cruels ont irrité, en sorte
Que, sans l'amour de moy, tu fusses desja morte.
Doncq', si tu as du mal, tu l'as bien merité:
Follement du sujet est son Prince irrité.
Medée:
O meschant desloyal! cœur rempli de faintise!
Est-ce la loyauté que tu m'avois promise?
As-tu bien eu le cœur, parjure, de laisser
Celle par qui tu vis? as-tu osé penser
Un si lasche forfaict? as-tu eu le courage
De violer les droits du sacré mariage?
Sont-ce les propos faints qu'en Colches me tenois
Quand, mal-heureuse, las! le moyen t'aprenois
D'aquerir la toison, aymant trop mieux te suivre
Qu'avecque mes parens honorablement vivre?
Jason:
Ne me reproche plus les biens que tu m'as faicts,
Si tu ne veux ouyr raconter tes forfaicts.
Medée:
Ha, meschant! les forfaicts me rendent miserable,
Mais tu en es aussi et plus que moy coupable.
Je les ay faicts pour toy; tu en as le plaisir,
Et j'en ay le reproche, et j'en ay desplaisir.
Bien doy-je detester la funebre lumiere
Qui à mes tristes yeux te monstra la premiere.
Jason:
Medée, il n'est pas temps de parler longuement,
Mais il te faut pourvoir à ton departement.
Medée:
De mon departement point ne faut que te chaille,
J'y pourvoiroy assez avant que je m'en aille.
Jason:
Encore je te pri', Medée, de laisser
Ce courroux et ce deuil, et à ton faict penser.
Medée:
Mais pense à toy, Jason, et encore te souvienne
Du dragon non dormant, gardant la riche laine;
Pense encore, Jason, et mets devant tes yeux
Du toreau pied-d'ærain le regard furieux,
Et fay que dans ton cœur encore soit emprainte,
Ainsi qu'elle fut lors, la froyeur et la crainte
Qui saisit tes espris, quand des sillons semez
Nasquirent promptement mille freres armez,
Lesquels, incontinant estre partis de terre,
Firent, par mon moyen, l'un contre l'autre guerre;
Et pense encore au gain de la riche toison
Que par moy tu conquis; pense encore, Jason,
A la cruelle mort d'Absyrte, et encor pense
Au Roy, qui, soubs espoir de r'entrer en jouvence,
Fut miserablement par ses filles recuit.
Pense encore à beaucoup auxquels mon art a nuit,
Pour toy tant seulement. Ores pour recompense,
Tu as, me desdaignant, faict nouvelle alliance.
Ores je m'en iroy: car, pour m'infortuner,
Ce n'est assez de toy me voir abandonner,
Il faut pour m'achever qu'encore sans conduitte,
O miserable moy! d'icy je prenne fuitte.
Jason:
Puis qu'ainsi plaist au Roy, il le faut vrayement.
J'en suis marry; mais quoy! ce n'est injustement;
Tu l'as bien merité. C'est par trop grande audace
De menacer ainsi et le Roy et sa race:
Dy-moy tant seulement de quoy auras besoin,
Afin que d'en fournir ores je prenne soin.
Medée:
Je ne veux rien qu'un point. Sans plus, fay que je donne
A ta nouvelle espouse une riche couronne,
Qui jadis du Soleil le chef doré orna,
Puis à son aimé filz mon pere la donna:
Afin que desormais de moy il luy souvienne,
Et nos pauvres enfans comme siens elle tienne.
Jason:
Cela me plaist tres-bien, et à ce j'aperçoy
Que ton courroux s'appaise: or sçache que le Roy
Le trouvera fort bon. Si tu m'en crois, Medée,
Fay que par nos enfans elle soit presentée.
Medée seule:
Or ay-je le moyen de me vanger du tort
Que l'on m'a faict; or puis-je ensemble mettre à mort
Le Roy et Glauque aussi; quant est de mon parjure,
L'heure assez tost viendra que sa peine il endure.
Mais pour son beau parti, j'enclorroy dedans l'or
Du sang de Nesse mesme, et enclorroy encor
Au dedans du present, de la bruslante aleine
Du toreau soufle-feu, que j'arrachoy à peine
De son gosier ardant, quand ce traistre Jason
Eust, par mon art, conquis la colchique toison.
Puis par mon art magiq' (qui, si oncq', à ceste heure
Au besoin m'aidera), toy la noire demeure
De l'Averne profond, et vous les hautains Cieux,
Ensemble appeleroy d'un cri tout furieux.
Là, si oncques jamais, o lumiere nocturne,
Là je t'invoqueroy soubs l'horreur taciturne,
Et toute eschevelée, et ayant les pieds nus,
Par les travers secrets des bois les plus feuillus,
Je courroy grommellant, et appellant sans cesse
De suitte tes trois noms: tu m'oirras, ma Deesee,
Et de mes cris ouys signe me donneras,
Quand soudain en palleur ta clarté changeras.
Ainsi ce don cruel je charmeroy de sorte
Que quiconque premier dessus son chef le porte
Sera soudain bruslé, et qui s'approchera
Pour luy donner secours encore bruslera:
Plus on y jettera son element contraire,
Plus il s'enflammera. De ma belle adversaire
Je seroy donc vangée. Allons, Medée, allons,
Importunons le Ciel, tout l'Enfer appellons.
Et vous, enfans mal-nez, la couronne mortelle
De ma part porterez à l'espouse nouvelle.
Le Chœur:
Quand la regretable Equité,
Ce monde ingrat ayant quitté,
En la saincte montaigne
La derniere des Dieux vola,
Avecques elle s'en alla
La Sagesse compaigne.
Depuis (comme malgré la Nuit
Du vice aveuglant, qui nous suit,
L'esprit suivant son esme
Luy beau, cherche ce qui est beau)
Maints ont employé leur cerveau
A chercher elle-mesme.
Mais ne pouvant plus trouver rien,
En ce bas estre, d'un tel bien
Qu'une ombre menteresse,
Chascun s'est faint à son plaisir,
Comme l'a mené son desir,
Une propre sagesse.
Or cestuy-là sus le soucy,
Sus la Liberté cestuy-cy,
La Sagesse aura mise:
Quelcun pour bien dissimuler,
Quelque autre pour amonceler
Les biens que chascun prise.
Avecque ceux s'arangera
Que sages l'on estimera;
Mais, si de la prudence
Il nous reste encor quelque peu,
Tout à toy je l'estime deu,
O sage deffiance.
Heureux qui t'a sceu embrasser,
Et que tu as daigné dresser
Soubs ta seure conduitte:
Il n'a veu sus son chef muni
Tomber de son traistre ennemi
La tempeste despite.
Mais qui, sans la guide de toy,
Trop simple et peu songneux de soy,
A bien eu esperance
De pouvoir trouver ici bas
La foy, qui ores n'y est pas,
A trouvé repentance.
Sans toy le guerrier paresseux,
S'assommant au soir, ocieux,
Avant que l'avoir veue,
Sent bien souvent de l'ennemi
Dedans son gosier endormi
Entrer l'arme pointue.
Sans toy, par l'infame poison,
Dans quelque envieuse maison
Meslée au doux breuvage,
Souvent voit devenir plus cours,
Qu'il n'estoit ordonné, ses jours,
Le banqueteur peu sage.
Mais avecq' toy le fin guerrier,
De l'espion avanturier
Trompe l'attente vaine:
Mais avecque toy, l'hoste seur,
De l'execrable bouconneur
Rompt l'emprise mal-saine.
Si le peu caut Epimethé
Couvert de ton aile eust esté,
Quand l'infelte Pandore
Enfarcina ce monde bas
Des pestes, qui jusqu'au trespas
Nous aguettent encore,
La fievre, au maintien tremblotant,
N'iroit point ainsi dementant
Du jeune homme malade
L'aage abandonnant sa vigueur,
D'un gris cheveu, d'une maigreur,
Et d'une couleur fade.
La tarde goute ne feroit
Qu'en un foyer s'assoupiroit
La force abatardie
Du soldat, dont l'horrible bras
Seul eust peu foudroyer là bas
Mainte presse ennemie.
Trop constante alors tu suivis
Promethé du plus sage avis,
De qui ne valut guere
Vers toy, de son frere aller voir,
Ny vers luy, de te recevoir,
L'importune priere.
Il eust donc fiance au maintien
Du Tu-Arge Cillenien
Par qui la Tout-donnée
Des Dieux, pour nous donner tout mal
Soubs un visage liberal,
Luy estoit amenée.
Quelle simplesse de pouvoir,
Quelle folie de vouloir
Croire en la saincte mine
Des hommes, qui jamois au front
Ne vont escrivant ce qu'ils ont
Caché dans la poitrine!
Mais par sus tous est esventé,
Mais par sus tous a merité
Qu'on l'escrive au long rolle
Des sots, qui de son malveillant
Peut accepter le faux-semblant
Et la Grecque parolle.
Fille à Creon, si tu m'en croy,
Le don, bien que beau, ne reçoy
De la main ennemie,
De crainte que ne soit caché
Le serpent de venin taché
Dessoubs l'herbe fleurie.