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Jean Bastier de La Péruse · Renacimiento

Médée (La Péruse) — Acte III

francés

Creon:
Heureux celuy qui peut, cognoissant les augures,
Eviter les danger des fortunes futures;
Et plus heureux encor qui, des Dieux liberaux,
A eu l'heur de cognoistre et les biens et les maux!
Mais nous, gens aveuglez et en nos faicts mal sages,
Nous ne cognoissons pas de nos maux les presages.
D'où vient que je me semble estre toutes les nuis,
Loin des miens separé, et un lieu plein d'ennuys?
Et que, sus mon palais, le hibou se lamante
Et de son triste chant toute nuit m'espouvante?
D'où vient encor qu'offrant mes dons sur les autels
A Junon la Nociere et aux Dieux immortels,
J'ai veu, ô cas hideux et difficile à croire!
L'eau sacrée changer et prendre couleur noire,
Et le vin sur l'autel sainctement espanché,
Se changeant, m'a semblé de sang meurtry taché?
Tout cela m'espouvante, et j'ay peur que ces signes
Me soient avant-coureurs de quelques maux insignes.
J'ai peu, je crain, je doute, et mes troublez espris
Sont de nouvelle horreur effroyement surpris.
Medée me faict craindre; Absyrthe et le Roy Pele
M'enseignent que je dois tousjours avoir peur d'elle.
Qui une fois à vice a voulu s'adonner,
Une et une autre fois ne craint d'y retourner.
Des Roys et grans seigneurs la fortune se joue
Et tourne à leur malheur le plus souvent la roue.
La foudre rue bas les plus superbes tours,
Mais le toict du berger, sans peur, dure ses jours,
Si mes voisins vouloient contre moy faire guerre,
J'en serois adverty et deffendrois ma terre;
Mais ceste furieuse a moyen de vanger
Ce qui luy semble bon, ains qu'on peut le songer.
J'avois deliberé, pour oster toute crainte,
De la faire mourir, sans la juste complainte
Que m'en a faict Jason. Or', je luy ay mandé,
Et de pouvoir royal encore commandé,
Que prenant ses deux filz elle vuidast grand' erre,
Delivrant de danger moy, les miens et ma terre.
Toutes fois, comme on dit, son cœur est endurcy
Contre mon mandement: encore elle est icy.
J'ay crainte que sur nous quelque malheur ne brasse,
Car on m'a rapporté que sa fureur menasse
Moy, ma fille, et Jason, appellant les espris
Du Ciel et des enfers par d'effroyables cris.
Par quoy j'ay envoyé luy commander qu'ell' vienne
Soudain par devers moy, de peur qu'il ne survienne
Sur nous quelque meschef. Je jure par les Dieux
Qu'avant qu'il soit demain ell' vuidera ces lieux.
Mais la voicy venir grommellant sa furie,
Qui ne brasse rien moins que meurtre et tuerie.
Horrible, forcenée, ennemie des Cieux,
Furieuse Medée, et fureur des haus Dieux,
T'ay-je pas commandé que, sans aucune suitte
Fors de tes deux enfans, soudain prinses la fuitte?
Es-tu encore icy? ne fais-tu cas de moy?
Desdaignes-tu ainsi le mandement d'un Roy?
Je jure par le Ciel de n'aller autre voye
Qu'en miserable exil premier je ne t'envoye.

Medée:
Qu'ay-je commis, Creon? En quoy ay-je forfaict?
Quel horrible peché, quel enorme meffaict
Me condamne à fuir?

Creon:
O la femme innocente!
On luy fera grant tort, s'il faut qu'elle s'absente!
C'est trop peu de fuir un estouffant noyer,
Un brusler en seroit le merité loyer.
Ores de ton partir justes raisons demandes?

Medée:
Si du pouvoir royal ainsi tu le commandes,
C'est à moy, Roy Creon, à tes dits obeyr:
Mais, si avant juger il te plaisoit m'ouyr,
Puis equitablement me rendre mon merite,
Comme tout equité à ce faire t'invite,
Quoy que lors m'en avint, ce seroit justement.

Creon:
Soit droit, soit tort, il faut que mon commandement
Soit faict, c'est trop parlé, soudain qu'on se depesche,
Et que d'oresnavant jamais on ne m'en presche.

Medée:
Regne sans equité n'est pas long temps durable.

Creon:
On ne peut aux meschans n'estre point equitable.

Medée:
Meschanceté jamais ne logea dans mon cœur.

Creon:
Pelie le sceut bien, esprouvant ta douceur.

Medée:
Par moy Pelie est mort, mais Jason est coulpable:
Celuy faict le peché qui le sent profitable.
Mais dy-moy, ô Creon, me vint-il jamais gain
De tant d'actes cruels que j'ay faicts de ma main,
Sinon que j'ay tousjours, ô folle pretendue,
Voulu gaigner celuy par qui je suis perdue?

Creon:
Tes mots emmiellez n'auront pas le credit
De faire que, par eux, je revoque mon dit.
Je te commande encor que tu te mette en voye,
Et que dans mon païs jamais on ne te voye.

Medée:
Tu m'es tenu, Creon, et pour juste loyer,
Hors d'icy, sans secours, tu me veux envoyer.
Rens-moy mon conducteur, encor qu'il me desdaigne;
Qui m'a conduitte icy au retour m'accompaigne!

Creon:
Je te suis doncq' tenu? Mais viens ça doncq', dy-moy,
Medée, en quel moyen suis-je tenu à toy?

Medée:
Tous les Heroës Grecs que la toison dorée,
De tant d'hommes hardis à l'enuy desirée,
Fit mettre sur la mer, ne fussent retournez,
Sans mon secours, au lieu auquel ils estoient nez.
Ores, par mon moyen, la fleur de la noblesse
Et la race des Dieux triomphe dans la Grece.
Ny les freres jumaux, ny Lince cler-voyant,
Ny celuy qui vangea Phinée larmoyant,
Ny celuy qui du son de sa jasarde lire
Les touffues forests et les pierres attire,
Ny tous les Miniens, sans avoir mon support,
Ne fussent revenus en Grece prendre port.
Je me tay de Jason, car toute l'autre bande
Comme vostre prenez, cestuy seul je demande.
Voy maintenant, Creon, en quoy j'ay peu pecher
Et ne l'ay pas voulu; or' me viens reprocher
Tout ce que tu voudras: un seul poinct je confesse,
C'est que, par moy, Argon est reflotée en Grece.

Creon:
Ny vertu, ny honneur, te fit les secourir,
Mais l'impudiq' amour qui te faisoit mourir.

Medée:
Fain que je n'eusse point aymé Jason: la Grece
N'eust jamais recouvré sa plus grande noblesse;
Mesme, sans mon amour, ce tien gendre nouveau
Eust esté devoré du pied d'ærain toreau.
Advienne que pourra, je ne suis point marrie
Que de moy telle gent ayt esté favorie.
Voy la force d'amour, voy le bien que j'ay faict,
Et compare les deux avecque mon forfaict;
Et, contrebalançant le bien avecq' le vice,
Fay-moy, à tout le moins, equitable justice.
Je ne veux pas nier qu'il n'y ayt faute en moy,
Je ne veux point aussi m'excuser devant toy;
Seulement je te veux prier, par la fortune
Qui n'est pas moins aux Roys qu'aux plus petis commune,
Puis que de ce lieu-cy il me faut estranger,
Que tu m'ottroye ailleurs un lieu pour me loger.
Ce n'est pas grand' faveur, Roy, je ne te demande
Ou palais, ou chasteau, ou quelque ville grande,
Cela ne veux-je point; seulement donne-moy
En ta terre, à ton choix, une place à requoy.

Creon:
Bien que je soye Roy, pourtant le miserable
Ne me trouva jamais autre que pitoyable:
Jason en est tesmoin, et maint autre affligé,
Que j'ay en ses malheurs maintes fois soulagé,
Quand son mal ne venoit d'une achoison meschante,
Mais des effects douteux de fortune inconstante.
Mais toy, qui de poisons et de meurtrier peché
As ja la plus grand' part de la Grece taché,
Qui tes meurtrieres mains et ta brutale audace
As impiteusement employé sur ta race,
Va, va chercher pitié, va chercher autres lieux,
Et là de tes beaux arts importune les Dieux.

Medée:
Où iroy-je, Creon, sans aucune conduitte,
Pauvre, seule, esplorée? où prendroy-je la fuitte?
Bons Dieux! qui eust pensé qu'une fille de Roy
Peut quelques fois tomber en un tel desarroy?
O riche toison d'or, du dragon mal gardée!
O Fortune! ô Amour! ô Jason! ô Medée!
O Junon! ô Hymen! ô promesses! ô foy!

Creon:
C'est trop parlé, qu'on vuide.

Medée:
Au moins ottroye moy
Que mes filz innocens vivent avecq' leur pere.
Le filz ne doit souffrir pour le mal de la mere.

Creon:
Va, je les retiendroy.

Medée:
O Roy plein de pitié,
Encor je te supply', par la mesme amitié
De ta fille et Jason, qu'un seul jour tu m'ottroye
Pour prevoir à mon faict, ains que me mettre en voye.
Ainsi puisses-tu voir prosperer tes amis
Et tout malheur tomber dessus tes ennemis!

Creon:
Pour brasser quelque mal tu quiers cest advantage.

Medée:
Pour faire quelque mal faut du temps davantage.

Creon:
Qui pretend faire mal n'a jamais peu de temps.
Toutes fois, pour ce jour, fay ce que tu pretends;
Mais premier que demain la matinalle Aurore
De jaune rougissant le ciel bleu recolore,
Va-t'en, et de danger delivre ceste place:
Je le dy, je le veux, et me plaist qu'on le face.

Medée:
Doncques je m'en iroy? doncq' vivra sans danger
Ce desloyal Jason? doncques sans me vanger
Je m'en iroy ainsi? et Glauque glorieuse
Prendra heur de celuy qui me faict mal-heureuse?
Non, je m'en vangeroy; je feroy que la Grece
Cognoistra combien peut Medée vangeresse.
Eussé-je bien prié ce tiran inhumain,
Eussé-je bien voulu le toucher main à main,
N'eust esté soubs espoir d'avoir loisible espace
De me vanger de luy et de toute sa race?
Sus doncq', Medée, sus, repren tous tes espris,
Pratique maintenant ce que tu as apris,
Recherche les secrets de la saincte science
Dont tu as maintes fois faict mainte experience;
Fay que de ton malheur et ton triste fuïr
Nul de tes ennemis se puisse resjouir.
N'as-tu pas autres fois arresté la carriere
Des fleuves ondoyans? n'as-tu pas en arriere
Destourné maintes fois tous les celestes cours?
N'as-tu sauvé Jason par ton magiq' secours,
Charmant les yeux veillans par ton remasché carme
Et armant contre soy le Terre-né gendarme?
N'as-tu pas maintes fois par tes vers murmurez
Tiré des monuments les espris conjurez?
C'est trop peu que cela; ce sont faicts de pucelle:
Tu ne sçavois pour lors que c'est d'estre cruelle.
Hausse-toy maintenant, horrible ta fureur;
Tes faicts facent aux Dieux et aux hommes horreur!

Le Chœur:
Tousjours le vent tempestant
Sur la mer Ægée
Ne va l'onde tourmentant
De rage enragée,

Et de l'eau fiere l'effort
Qui tanse sa rive
N'empesche tousjours qu'au port
La barque n'arrive.

Mais la tranquilité suit
En son rang l'orage,
Et tousjours sur mer ne bruit
La venteuse rage.

Le jour chassé de la nuit
Faict place à la lune,
Puis encor le soleil luit
Chassant la nuit brune.

Soubs le ciel les choses sont
Toutes inconstantes,
Et par rang vont et revont
Leur ordre changeantes.

Mais, Medée, ta rigueur
Constante demeure,
Et prend nouvelle vigueur
Croissant d'heure en heure.

Comme femme insensée,
De corps ny de pensée
Elle ne prend repos;
Forcenée de rage,
Soy-mesme ell' s'acourage
Par ses mal-sains propos.

O que je crain que la furie,
Ains qu'elle soit d'icy partie,
Au Roy Creon face sentir,
Et à sa fille et à son gendre,
De leur outrageux entreprendre
Un miserable repentir!

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Autor
Jean Bastier de La Péruse
Título
Médée (La Péruse) — Acte III
Lengua
francés
Época
Renacimiento
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-medee-la-peruse-acte-iii--jean-bastier-de-la-peruse-c9c091
Cita recomendada
Jean Bastier de La Péruse, «Médée (La Péruse) — Acte III», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-medee-la-peruse-acte-iii--jean-bastier-de-la-peruse-c9c091.html

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