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Jean Bastier de La Péruse · Renacimiento

Médée (La Péruse) — Acte II

francés

Le Gouverneur des enfans:
J'ay peur, je crain, je prevoy le danger
Où ceste femme, en se voulant vanger,
Se gettera. Hé, Dieux! bons Dieux! j'ay crainte
Qu'elle ne soit d'une fureur attainte.
O Dieux! quels mots! quels propos! quel maintien!
Quels yeux flambans! tout asseuré je tien
Que, si son mal violent ne s'alente,
Veu ses regrets et sa fureur ardante,
Elle fera au Roy Creon sentir
Que d'un tort faict on se doit repentir.
Je la cognoy, je l'ay veüe marrie
Par plusieurs fois, je l'ay veüe en furie
Remurmurant ses vers; mais maintenant
Elle a tracé je ne sçay quoy plus grand;
Mais maintenant une rage felonne
Plus de devant ses espris espoinçonne;
Plus que devant, par ses cris furieux,
La miserable importune les Dieux.
Ombre n'y a ne rage eschevelée
Dans les enfers qui n'y soit appelée.
Le grand Serpent en nœux tortillonné,
Oyant ses vers, se taist, tout estonné;
Puis, en siflant, sa triple langue tire,
Prest à vomir au gré d'elle son ire;
Hecate y est, et tout ce que les Cieux
Et les enfers tiennent de furieux.
Brief, il n'y a venin dessus la terre
Que par son art diligemment ne serre,
Entremeslant tant effroyablement
Je ne sçay quel furieux hurlement,
Qu'il semble à voir que Corinthe perisse.
Dieux! qu'est cecy? je crain qu'ell' ne meurdrisse
Ses propres filz; je crain que ce tourment
Ne la maistrise, et furieusement
Arme ses mains d'une brutale audace
Contre le sang de sa plus proche race.
Qui eust pensé, bons Dieux, ce que je voy?
Ha! que je suis en grand et grand esmoy
Pour ces enfans, et leur aage trop tendre
Ne peut encor son grand malheur entendre.
Que pleust aux Dieux (mais de ce qui est faict,
Bien peu nous vaut le contraire souhaict),
Pleust aux grans Dieux que la Grecque noblesse
Ne fut jamais sortie de la Grece,
Et que Jason, ce faux Jason, fut mort
Premier qu'aller en Colches prendre port!
Pleust aux grans Dieux que ceste barque fée
Ne fut jamais en Colches arrivée,
Mais, s'abismant aux gouffres plus profons,
N'eust point passé les Simplegades monts!
Jamais Medée, au fond du cœur blessée,
N'eust follement sa terre delaissée;
Jamais, jamais elle n'eust de leger
Laissé les siens pour suivre un estranger.
Son frere Absyrte et le vaillant Pelie,
Sans ses malheurs, eussent encore vie.
Et vous, enfans, enfans mon dur soucy,
Vous n'eussiez veu ce triste jour icy;
Ou pour le moins quelque estoille meilleure
Vous eust veu naistre à quelque plus douce heure:
Car que vous sert, ainsi abandonnez,
Du noble sang des grans Roys estre nez?
Au diamant et à la pierre dure
Celuy seroit semblable de nature
Qui de vous deux n'auroit compassion.
Que pleust aux Dieux que mon intention
Sortit effect! vous porteriez couronne
Comme l'honneur de vostre sang l'ordonne.
Mais cestuy-là qui plus deust avoir soin
De vous ayder, vous desfaut au besoin.

Le Chœur:
Ces pleurs, ces plaints, dont Medée dolente
Mouille ses yeux, sa poitrine tourmente,
D'où viennent-ils? Est-ce point pour autant
Que son Jason ainsi la va quittant?
O, si ses espris
Elle avoit repris
Pour y penser bien,
Elle auroit apris
Que ses pleurs et cris
Ne servent de rien!

Le Gouverneur:
Non-seulement pour estre delaissée
De son Jason, Medée est offensée,
Mais, Dames, las! mais, trop cruellement,
Le Roy Creon a faict commandement
Qu'ell' print ses filz, et delaissast grand' erre
(Si mieux n'aymoit souffrir mort) ceste terre.
Voire ce Roy felon contre elle est tant despit
Qu'il ne luy veut laisser une heur de respit:
Ains veut que, tout soudain et sans aucune guide,
La pauvre abandonnée avecq' ses enfans vuide.

Le Chœur:
Las, helas! qu'un dueil
Ne vient jamais seul!
Las! que la fortune
De divers travaux,
De maux suyvans maux,
Tous nous importune!
Femme miserable,
Ton sort pitoyable
Me creve le cœur.
O amitié fainte!
O Roy de Corinthe!
O grande rigueur!

Medée:
O Terre! ô Mer! ô Ciel! ô Foudres pleins d'encombres!
O Deesses! ô Dieux! ô infernales Ombres!
O Lune! ô Jour! ô Nuit! ô Fantosmes volans!
O Daimons! ô Espris! ô Chiens d'enfer hurlans!
Venez, courez, volez; et, si avez puissance
De prendre d'un meschant execrable vangenace,
Monstrez-la ceste fois! arme toy, Jupiter,
Contre ce desloyal qui ne craint t'irriter!

Le Gouverneur:
Fuyons, enfans, je crain qu'en sa furie
Mesmes à vous elle fit fascherie.
Mais, ô mon Dieu! quelle nouvelle ardeur
De plus en plus renforce sa fureur!

Medée:
Ciclopes courageux, horriblez vostre ouvrage,
Martelans d'ordre esgal un rougissant orage,
Poly d'esclairs brillans et de coins tous fendans!
Entremeslez parmi des tonnerres grondans!
Forgez des dards agus à la pointe estoffée,
Comme ceux que Jupin foudroyoit sur Tifée!
Trempez-les au profond des Avernales eaux,
Et que les pennes soient de Stimphales oiseaux,
Ou bien des chiens aislez, Harpies ravissantes
Le peché de Phinée horriblement vangeantes!
Et vous, Dieux des enfers, Ixion desliez
Et avecque Junon encor le r'aliez!
Laissez hausser les eaux à l'alteré Tantale
Et du fruict desiré permettez qu'il avalle!
Permettez que Sisiphe hausse sa pierre au mont
Sans que du haut encore elle retombe au fond!
Et ne permettez plus qu'en vain les Danaïdes
Dans le tonneau percé gettent les eaux humides!
Relaschez encor ceux qui, dedans vos enfers,
Les tourments meritez sont jusqu'icy souffers!
Et, de tous ces tourments, faictes-en un terrible
Qui, seul, soit plus que tous cruel et plus horrible;
Puis vueille Jupiter ce tourment envoyer
Sur Creon et Jason, pour leur juste loyer!
Mais c'est peu pour fournir à ma juste querelle;
Je veux encor trouver vangeance plus cruelle.

Le Chœur:
De flamme allumée
Des vents animée,
Du trait descoché
Et du foudre vite,
Maint et mainte evite
Qu'il ne soit touché.

Et quand la riviere
Hors de ses bors, fiere,
Son cours libre a pris,
Le voisin s'absente
Pour de l'eau courante
N'estre point surpris.

Mais quand une femme,
Jalouse, s'enflamme
Contre son mari,
Sa fureur est pire
Que feu, qu'eau, que l'ire
De Juppin marri.

Medée, insensée,
Couve en sa pensée
Dix mille sanglots:
Un feu la consume
Et, dedans, luy hume
L'humeur de ses os.

Comme la pretresse,
Que la fureur presse
Sous le devin Dieu,
Secoue la teste
En vain, et n'arreste
Jamais en un lieu:

Avecq' telle mine,
Medée chemine
Et n'arreste point:
Ainsi la furie
Qui la seigneurie
Sa poitrine espoingt.

La mere felonne,
Toutes fois sœur bonne,
Revangeant la mort
Des siens, pleine d'ire,
Ose bien occire
Meleagre à tort;

Mainte mere encore
Souffre qu'on devore
Ses filz, sans mercy;
Nulle, en son courage,
N'a eu telle rage
Comme ceste-cy.

Sa face ternie,
Son pas de furie,
M'espouvantent fort:
Semblable destresse
A grand' peine cesse
Sans suitte de mort.

Deitez clamées,
Qui nos destinées
Tenez en vos mains,
De ces folles rages
Faictes les presages
Devenir tous vains!

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Autor
Jean Bastier de La Péruse
Título
Médée (La Péruse) — Acte II
Lengua
francés
Época
Renacimiento
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-medee-la-peruse-acte-ii--jean-bastier-de-la-peruse-9cd62a
Cita recomendada
Jean Bastier de La Péruse, «Médée (La Péruse) — Acte II», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-medee-la-peruse-acte-ii--jean-bastier-de-la-peruse-9cd62a.html

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