Fantôme féodal, vieux squelette de pierre,
Dont les pieds délabrés sont rongés de poussière,
Toi qui répands sur nous une ombre du passé,
Alors que l’œil gravit ton cadavre affaissé,
Pourquoi ne voit-on plus à tes hautes tourelles
Le visage rêveur des frêles demoiselles,
Leurs beaux cheveux tombant en anneaux longs et noirs,
Où se joue en passant la brise tous les soirs,
Et leurs bras arrondis et leur tête pensive
Nonchalamment posée aux parois de l’ogive,
Quand leurs doigts effeuillant des fleurs sans le savoir,
Ont cessé de broder le chiffre du sautoir ?
Pourquoi ne voit-on plus le seigneur, au front grave,
Gentilhomme de fer, si courtois et si brave
À la fois, traverser silencieusement
Tes larges ponts jetés sur un gouffre béant ?
Et pourquoi le soldat, dans sa pesante écaille,
N’est-il plus là debout sur la haute muraille
Muet, l’oreille au guet, l’arquebuse à la main,
Lançant un regard fauve aux angles du chemin,
Jetant de temps en temps à la brise plaintive,
En allongeant la voix, de farouches : qui vive ?
Où sont tes ponts-levis, tes spacieuses cours,
Tes herses, tes fossés, tes donjons et tes tours,
Et tes grands murs à pic qui t’étreignaient la taille,
Qui recevaient pour toi plus d’une rude entaille ?
Où sont tes souterrains, tes voûtes, tes créneaux,
Tes cachots redoutés tout semés de réseaux ?
Où sont tes longs couloirs, tes lourds verrous, tes chaînes,
Tes portes qu’ontaillait dans le cœur des vieux chênes,
Enfin tout cet amas de fer et de granit
Qu’un seigneur, aigle altier, prit pour bâtir son nid.
II
Le roseau qui se plaint aux algues dans la nuit,
La naïade qui pleure, enfin un peu de bruit…
III
Un vieillard gigantesque et qui marchait pieds nus
Sur les débris épars qui lui semblaient connus.
Après avoir longtemps remué leur poussière,
Il s’assit en pleurant sur un éclat de pierre,
Se voila le visage avec ses longs cheveux,
Et prit dans chaque main ses genoux anguleux :
Hélas ! murmura-t-il, où sont-elles allées
Mes tours aux larges flancs hautes et crénelées,
Mes lourds quartiers de roc broyant l’invasion,
Ténébreuse limace au pied du bastion,
Mes abîmes ouverts, mes bascules chéries,
Mes citernes sans fond, mes vastes écuries,
Et mon riche arsenal, mes armes, mes champs clos ?
Hélas ! il s’arrêta suffoqué de sanglots.
Qui sur son faîte aride osa placer le phare,
Et faire contempler au peuple encor barbare,
Ce flambeau des humains, Civilisation ?
Et ce code aussi beau que la religion,
Que trois mots complétaient dans leur trinité sainte :
Honneur, foi, loyauté, qu’on observait sans crainte,
Qui le donna ? c’est nous ; qui partagea les champs,
Du tranchant de l’épée, aux vassaux indigents ?
C’est nous ; qui fut chercher, pour doter la patrie,
Les arts qui bouillonnaient dans le fond de l’Asie ?
Qui fit jaillir les mœurs du feu purifiant
Dérobé par les preux au soleil d’Orient ?
Qui défendit le sol ? qui protégea l’Église,
La femme dont l’amour féconde et civilise ?
Toujours nous ! Ce château qui nous a vu finir,
Fut le premier degré dressé pour l’avenir ;
La pierre protégea les cabanes de chaume,
Ces feuillets qui plus tard complétèrent un tome,
Où l’on incrusta : France ! ― aux jours d’éruptions,
Une lave de sang des révolutions,
Ce flot brutal où rien ne monte à la surface,
De ce glorieux livre emporta le préface.
Adieu, mon vieux manoir, mes bons vassaux obscurs ;
Un sanglant météore a submergé nos murs…
Et le vieillard tomba sur les dalles muettes.
― On entendit alors l’aigre voix des chouettes,
Quelques chauves-souris rentraient leurs corps hideux,
Inquiètes du jour, dans leurs nids ténébreux.