Hélas ! le monde est plein de menaces sinistres,
De clameurs, de bruit sourd, de cris tumultueux ;
Le temple déserté voit pâlir ses ministres,
L’espoir faillit au cœur du vieillard soucieux.
Sous de brûlants éclairs toute pensée avorte,
L’embryon sur la tige et le grain dans l’épi.
Le vent des passions arrache, tue, emporte
L’ambitieux qui veille et l’enfant assoupi.
Dans le fétide étang où clapissent nos haines,
Le vieux corps social va retremper ses chaînes ;
Regardez au-dessus : ― Le Pouvoir, grand rayon
Où monte en bourdonnant l’ardente ambition,
Est bafoué, voilé, sous de larges nuages
Que soufflent les partis à travers leurs orages ;
Les ennuis, les chagrins, l’insomnie et l’effroi,
Sont les premiers sujets qui couronnent un roi.
Les agitations, les luttes, les colères,
L’intrigue soulevant des vagues populaires,
De graves étourdis amassant autour d’eux
De tout aveuglement les groupes ténébreux,
Aux coins des carrefours vont embusquer l’émeute
Qui court, aboie et mord comme une sombre meute.
En haut, en bas, partout l’État est obstrué ;
Corps grêle, corps flétri, vieillard exténué
Qui, laissant retomber ses mains appesanties
Sur des hommes sans foi, dévorantes orties,
Trébuche, et tâtonnant, frappé de cécité,
Se heurte aux vieux débris qui rongent la cité.
Assez de sang coula sur nos pavés déserts….
La balle qui se glisse en déchirant les airs,
A mutilé, troué, trop de poitrines nues !…
Quand l’insurrection se tordant dans nos rues
Faisait crouler les murs avec bruit sous ses pieds,
Quand tremblaient dans nos bras nos enfants effrayés,
Quand nos femmes pleuraient, quand les cloches funèbres
Appelaient la terreur au plus fort des ténèbres,
Ah ! nous l’avons blâmée au fond de notre cœur
Cette insurrection qui colportait la peur.
Oui, quand elle courait, sanglante, échevelée,
En répandant l’effroi dans la ville troublée,
Nous, nous avons pleuré sur ce corps en haillons
Qui se ruait ainsi sur de forts bataillons ;
Sur ce corps, dont le sang partout laissa des traces,
Dans nos vieux carrefours, sur les ponts, dans nos places,
Au seuil de nos maisons, qui vint, tout en lambeaux,
Dans des convulsions, mourir aux hôpitaux.
Oui, nous avons ouvert les urnes lacrymales
En voyant des soldats étendus sur les dalles,
De jeunes gens tués sur des tas de pavés,
Pavés que l’eau du ciel n’a point encor lavés !
En voyant tout un peuple en proie à l’Euménide,
Comme un autre Caïn devenir fratricide.
Pour écouter, ô grands ! le peuple désarmé,
Qui vous aurait bénis si vous l’eussiez aimé.