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Anne-Marie du Boccage · Romanticismo

Le premier chant

francés


SAgesse, don du Ciel, soutiens mon harmonie :

Je chante du Très-haut la puissance infinie.

Dis comment sa parole enfanta l’Univers :

Prête-moi tes couleurs pour peindre dans mes vers

Le sort du premier Homme en des lieux de délices :

De son fier ennemi, dis-moi les artifices.

Quels funestes récits ! O Mortels, écoutez,

Apprenez le destin des Anges révoltés,

L’Eternel les plongea dans l’infernal abîme :

Le Remords dans ce gouffre est toujours près du crime,

La Paix n’habite point ce séjour odieux,

L’espoir en est banni, lui qu’on trouve en tous lieux.

Dans les feux y gémit la douleur renaissante :

Ici la vie expire, & la mort est vivante.

Satan tombé du Ciel en ces fleuves brûlans,

Souléve avec effort les flots étincelans,

Et son énorme corps armé pour la vengeance,

En sortant de ce gouffre y laisse un vuide immense ;

Son front cicatrisé par le foudre vengeur

De son premier éclat a perdu la splendeur.

Tel paroît le Soleil à travers un nuage,

Ou lorsqu’à ses rayons dérobant le passage,

La Lune est entre nous & l’astre lumineux.

D’un vol appesanti dans les airs sulphureux,

Le rébelle entouré de feux & de fumée

S’arrêtant au sommet d’une roche enflammée :

Quoi ! c’est donc-là, dit-il, mon éternel séjour !

Ne reverrai-je plus la lumiére du jour ?

De ces feux souterrains les flammes ténébreuses

Offrent tous les objets sous des formes affreuses.

Mais du moins dans l’horreur de ce monde infernal,

Je ne découvre point mon trop heureux rival.

Que d’Esprits je retrouve à ma fureur fidéles !

Cette onde a moins d’écueils, ces feux moins d’étincelles.

Trois fois j’aurois franchi l’immensité des Cieux,

Depuis que nous roulons dans ce gouffre odieux ;

Y verrai-je à jamais s’abîmer mes phalanges !

Levez-vous, leur dit-il, suivez le chef des Anges ;

Que d’un bonheur passé perdant le souvenir,

L’espoir tienne nos yeux fixés sur l’avenir.

La constance & le tems plus puissans que les flammes

Rendront un jour ce feu l’élément de nos ames :

Suivez-moi : sans gémir, supportons nos tourmens,

Et d’un Thrône en ces lieux jettons les fondemens.

Votre choix m’a remis l’autorité suprême ;

Qui pourroit m’envier ce brûlant Diadême ?

La jalousie expire à l’aspect des malheurs,

Le bonheur seul l’excite, & désunit les cœurs :

La concorde rendra cet Empire invincible ;

Quel pouvoir soumettroit notre Esprit inflexible ?

En moi-même je puis par des efforts divers,

Faire un Ciel de l’Enfer, ou des Cieux les Enfers.

Loin des coups du Tyran, nous en bravons l’atteinte ;

Ici sans l’admirer nous regnerons sans crainte :

Il dit : le fier Moloc impétueux Géant

Préférant au repos les horreurs du Néant,

Saisi de désespoir, inspiré par la haine,

Se dégage des feux, & dévorant sa chaîne

Fait entendre ces mots : que plûtôt la fureur

De vos sens accablés rappelle la vigueur,

Bannissez les regrets, la souplesse, & la ruse,

À tout déguisement mon orgueil se refuse.

Brisons nos fers, sortons de ces horribles lieux :

Osons à force ouverte escalader les Cieux :

Leur Monarque sur nous épuisa son Tonnerre,

Saisissons cet instant pour rallumer la guerre,

Lançons à notre tour contre ce Dieu jaloux

Les foudres & les feux qu’il a lancés sur nous,

Que les débris du Ciel remplissant ces abîmes,

Portent au Firmament nos Guerriers magnanimes.

Qui peut, dit Belzébut, en forcer les remparts ?

Pour changer notre sort, tentons d’autres hazards.

Voici le tems prédit où du Néant doit naître

Un Univers soumis aux Loix du premier Etre ;

Par force ou par adresse envahissant ces lieux,

Armons leurs habitans contre un Maître odieux.

Sa main a dû former de nouvelles substances,

Des Etres moins parfaits que nos pures essences,

En détruisant l’ouvrage outrageons son auteur.

L’espoir de nous venger charme déja mon cœur ;

De l’espace inconnu perçons le vuide immense…

Ce projet vous surprend. Tous gardent le silence !

À vous déterminer ne perdez point d’instans…

Qui voudra se charger de ces soins importans ?

Moi seul, reprit Satan, en cherchant des victimes

J’oserai de la nuit traverser les abîmes :

Esprits qui m’écoutez, approuvez-vous mon choix ?

Le Conseil infernal applaudit à sa voix,

Et par un bruit semblable à celui du Tonnerre

Qui de loin dans la nue épouvante la terre,

Pour la premiére fois, sur ces lugubres bords,

On entend de la joie éclater les transports.

Rempli de ses projets, le Prince des Ténébres

Vole, arrive aux confins des Royaumes funébres :

Aux portes des Enfers soudain il vient s’offrir ;

Deux Monstres les gardoient, chargés de les ouvrir ;

Il ose en saisir un d’une main menaçante :

Crois-tu me retenir en la prison brûlante ?

Quel est donc, lui dit-il, ton nom & ton emploi ?

Tu revois dans mes traits un fils digne de toi,

Reconnois le Péché ; je suis ce monstre horrible,

Qui sortit de tes flancs dans le moment terrible,

Où ton ame conçut l’espoir ébloüissant,

De braver dans les Cieux les Loix du Tout-puissant,

Son foudre le vengea : tu devins sa victime :

Avec ta troupe & toi, je tombai dans l’abîme,

La clef de ces remparts fut remise en mes mains :

Bientôt cet autre Monstre, enfant des noirs destins,

En sortant de mon sein effraya la Nature ;

C’est la mort, le Vautour de toute créature,

Dieu seul peut éviter ses traits empoisonnés.

Compagnons de mon sort, enfans infortunés,

Reprit le séducteur, je viens briser vos chaînes,

De mes tristes Etats j’abandonne les rênes,

Pour regner avec vous dans un séjour heureux ;

Tout y satisfera votre haine & vos vœux,

Les Monstres à ces mots prennent les clefs fatales,

Font gémir sur les gonds les portes infernales,

Et percent avec lui l’abîme de la nuit.

Le profond labyrinthe où l’espoir les conduit,

Du ténébreux cahos reconnoissoit l’Empire :

Dans le trouble & l’effroi que la discorde inspire,

Guidé par le hazard Ministre du cahos,

Forçant les Elémens, accablé de travaux,

Egaré mille fois dans sa vaste carriére,

Satan voit luire enfin une foible lumiére ;

Il la suit, & son cœur goûte le doux transport

Qu’on sent après l’orage en découvrant le Port.

À l’orbe du Soleil ce rayon seul le guide :

Par l’ordre du Très-Haut Uriel y préside.

À ses yeux l’Imposteur se montre en Séraphin,

Lui demande sa route, & voile son dessein.

Sur lui le Créateur exerçant sa vengeance,

De transformer ses traits lui laissa la puissance,

Et voulut seul connoître, à ses dehors trompeurs,

L’hypocrisie adroite à surprendre les cœurs ;

En cet instant fatal, elle ébloüit la vûe

D’un Archange dont l’œil perce à travers la nue,

Il montre à l’Ennemi l’ordre de l’Univers,

Et dans l’infinité de tant d’astres divers,

Découvre à ses regards le Globe de la Terre,

Aussi prompt que les vents, où les feux du Tonnerre.

Le Prince des Enfers vole aux terrestres bords ;

L’ardeur de se venger ranime ses efforts ;

L’espoir de perdre l’homme, & le flate, & l’agite,

Mais il voit les dangers du projet qu’il médite ;

Son immortalité que le Ciel offensé

Lui laissa pour punir son orgueil insensé,

Présente à sa mémoire une image effrayante :

Il gémit du passé, l’avenir l’épouvante ;

Au moment décisif la crainte, la fureur,

Le doute, le remords s’emparent de son cœur :

Sur lui-même il revient : tels on voit sur la terre

Frémir & reculer les foudres de la guerre,

À l’instant où leur feu part & porte la mort.

Il voit Eden, l’admire, & déplore son sort ;

D’un air sombre & jaloux, élevant sa paupiére,

Vers l’astre qui répand en tous lieux la lumiére,

Après de longs soupirs, il éclate en ces mots :

O toi ! qui de la nuit fais pâlir les flambeaux,

Qui de cet Univers paroîs l’Etre suprême ;

Au-dessus de ta sphère, & plus grand que toi-même,

Jadis de ta splendeur j’eusse éclipsé les traits :

Soleil, qui m’ébloüis, je t’admire, & te hais ;

Que ton éclat me blesse ! il peint à ma mémoire

Le triste souvenir de ma premiére gloire,

Et l’abîme de maux creusé par mes fureurs :

L’ambition causa mon crime, & mes malheurs ;

Sur des êtres parfaits regnant par mon essence,

Je voulus de Dieu même égaler la puissance,

Et briser les liens d’un éternel devoir ;

Remercier sans cesse, & toujours recevoir !

Quel fardeau rigoureux ! quel esclavage extrême !

Si ce Dieu m’eût créé moins semblable à lui-même,

Moins en proie à l’orgueil qui dévore mon cœur,

Je joüirois encor de mon premier bonheur.

Ah ! maudissons plûtôt ma volonté funeste,

Qui choisit un parti qu’en secret je déteste ;

Que n’ai-je en sa naissance étouffé ce dessein !

Pour moi tout est l’enfer, l’enfer est dans mon sein ;

D’affreux mugissemens toujours s’y font entendre ;

De l’horreur qui me suit je ne puis me défendre ;

Pour éviter mes maux, je fais de vains efforts,

Mon cœur est déchiré de haine & de remords.

Le Souverain des Cieux ne peut-il plus m’absoudre ?

À fléchir son couroux ne puis-je me résoudre ?

L’orgueil me le défend ; que diroient ces Esprits,

Que par un vain espoir mon adresse a surpris ?

Pour me les asservir, je leur osai promettre

De triompher du Dieu qui vouloit les soumettre ;

Leurs yeux avec envie admirent ma grandeur ;

Ah ! qu’ils pénétrent peu le trouble de mon cœur :

Elevé sur le Thrône, & ceint du Diadême,

Je n’ai rien d’éminent, que mon supplice extrême ;

(Des cœurs ambitieux tels sont les maux secrets :)

N’importe : sans fléchir poursuivons nos projets ;

Quand le Ciel appaisé me rendroit ma puissance,

Je reprendrois soudain l’espoir de la vengeance ;

Mon respect seroit feint, ainsi que mes sermens ;

En est-il de sacrés au milieu des tourmens ?

Rien ne peut adoucir la douleur qui m’accable :

Renonçons à la Paix : ma haine est implacable,

Vainement j’offrirois des hommages trompeurs ;

Dieu voit dans l’avenir & lit au fond des cœurs.

Etouffons nos remords, & montrons-nous sans feinte :

En perdant l’espérance, on perd aussi la crainte :

Le bien m’est interdit, que le mal soit mon bien ;

Peut-être mon Empire égalera le tien,

Tyran. Je soumettrai l’homme & ce nouveau Monde ;

Sur le crime & la mort que mon Regne se fonde.

Il dit : mais de son cœur les sentimens secrets,

Tour à tour malgré lui se peignent dans ses traits.

L’Inventeur de la fraude, errant sans défiance,

Laisse trop éclater l’ardeur de sa vengeance ;

Du séjour lumineux observant son maintien,

Uriel l’apperçoit sur le Mont Syrien,

Et ne reconnoît plus dans ses regards funestes,

La Paix & la douceur des substances célestes,

Il suit de l’œil ses pas, & voit l’Ange odieux

Diriger vers Eden son vol audacieux.

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Anne-Marie du Boccage
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