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PoetósferaLa BibliotecaAuguste Barbier

Auguste Barbier · Modernismo

Silva — 06

francés

Le ciel était voilé de longs nuages gris,

Un vent froid coupait l’air, et des champs défleuris

Les étés avaient fui vers un plus doux rivage.

C’était l’automne, non l’automne au front paré

Des verdures du pampre et du raisin doré,

Mais l’automne pâlie au terme du voyage.

Une teinte rougeâtre enveloppait les bois,

L’herbe des sentiers verts était sombre, et la voix

Des oiseaux se taisait aux cimes des feuillées ;

Nul bruit dans la forêt excepté le bruit sourd

Des vents qui, des grands fûts berçant le dôme lourd,

Faisaient voler dans l’air mille feuilles rouillées.

Assis au pied d’un hêtre et seul, au sifflement

De l’air froid je prêtais l’oreille, et tristement

Contemplais le déclin des choses de nature,

Lorsqu’un craquement sec dans l’arbre épais et haut

Retentit, et je vis à mes pieds aussitôt

Tomber en tournoyant un débris de ramure.

Ce fragment, détaché du faîte gémissant,

Avait fini de vivre, et flétri, jaunissant,

Allait se perdre au sein d’une aride poussière,

Et pourtant au milieu de ses sœurs couleur d’or

Une feuille encor verte et toute fraîche encor

Brillait comme aux beaux jours de la fleur printanière.

Son apparition splendide m’attendrit,

Et soudain m’arriva la pensée à l’esprit

Que, dans sa survivance au reste du feuillage,

Cette fraîcheur était comme un rêve d’été,

Un heureux souvenir épanchant sa gaîté

À travers les brouillards et les glaces de l’âge.

Alors, moi-même alors, je revis mes vingt ans

Avec tous leurs plaisirs, leurs espoirs éclatans,

Leurs secrètes amours, leurs amitiés sans voiles,

Et de ces souvenirs qui ravivaient mon cœur,

Quelques-uns surpassaient les autres en douceur

Comme la blanche lune efface les étoiles.

Sur ceux-là bien longtemps s’attacha le regard

De mon âme ; longtemps les contemplant à part

Comme un bouquet de fleurs aux grappes embaumantes,

Des touffes de lilas qu’un pauvre voyageur

Trouverait au désert, longtemps avec bonheur

J’en savourai la grâce et les odeurs charmantes…

O divine Mnémé, de l’âme auguste enfant !

Les Grecs eurent pour toi, dans leur âge brillant,

Une adoration profondément pieuse :

Leur pensée honorait sous ton aimable nom

La mère des neufs sœurs compagnes d’Apollon,

Et du grand Jupiter l’éternelle amoureuse.

Et moi, comme eux je t’aime et t’honore comme eux,

Car seule, de ce monde obscur, tumultueux,

Inconstant, fugitif, tu retiens quelque chose ;

Tu sèmes de plaisirs notre course ici-bas,

Et de nouveaux bonheurs par-delà le trépas

Tu dois fleurir encor notre métamorphose.

Oui, quand la Parque sombre, avec son fer divin

De notre vie aura coupé le fil de lin

Et dans les airs laissé partir l’âme légère,

Si, comme une fumée aux champs de l’infini,

Notre esprit ne s’est point soudain évanoui,

Ce que je ne puis croire et nullement n’espère,

En lui le souvenir renaîtra plus fervent,

Plus profond qu’il n’était lorsque le corps vivant

Le tenait à l’étroit dans sa prison massive ;

Son regard aura plus de portée et d’ampleur,

Et jusqu’aux moindres faits cachés au fond du cœur,

Tout réapparaîtra d’une façon plus vive.

Alors si, par l’effet d’instincts supérieurs,

Nulle infâme action, nuls pensers corrupteurs

N’ont terni son essence en traversant la terre,

Ou si des actes vils les fantômes ombreux,

Se fondant au brasier des remords douloureux,

Ont laissé revenir sa pureté première,

Alors il reverra, dans leurs rayonnemens

Et leurs suavités, les rapides momens

Où l’union des cœurs doubla son existence ;

Il reverra les traits, les formes de tous ceux

Que sur terre il aima d’un amour sérieux,

Car l’amour vainc la mort et la passe en puissance.

O bonheur ineffable ! ô nobles cœurs éteints,

Vous, vers qui des aimans subtils et clandestins

Nous avaient entraînés dans le torrent de l’être,

Vous n’aurez pas touché vainement à nos jours

Et tenu place en nous pour, loin de nous toujours,

Au gouffre du néant plonger et disparaître.

Qu’importe, doux amis, même après le trépas,

Que votre esprit semblable au nôtre ne soit pas !

Qu’il monte plus léger ou demeure en arrière !

Qu’importe que, moins purs ou que plus avancés,

Ainsi que ramiers blancs l’un à l’autre enlacés,

Nous ne puissions voler ensemble à la lumière !

Vous n’en vivrez pas moins en nous profondément,

Et pas moins n’en serez, sans perte d’un moment,

Les tendres compagnons de nos pèlerinages ;

Nous vous invoquerons et vous nous répondrez,

Comme au temps du sommeil, en des rêves dorés,

Le faisaient si souvent vos vivantes images.

En vain le vif éclat des célestes beautés,

L’épanouissement des saintes vérités

Nous jetteront l’esprit en extases sublimes ;

Ce vaste enivrement ne saurait amoindrir

Et ruiner en nous le puissant souvenir

Des ivresses du cœur aux régions infimes.

L’esprit ne doit-il pas toujours de plus en plus

S’épurer ? Comme lui, les souvenirs accrus

Le feront, et, laissant sur notre humble planète

La plus grossière part des doux accouplemens,

Ils ne retraceront en nos entendemens

Que les plus purs instans de l’union parfaite.

De là, chers adorés, d’indestructibles nœuds,

Augmentant, redoublant leurs serremens joyeux

À tout avènement d’existences nouvelles ;

Car, une fois entrés en nous, les amours vrais

N’en doivent plus sortir, ni s’éteindre jamais,

Étant du grand amour les divines parcelles.

O maître de Florence, ô sublime voyant

Dans les choses du ciel, ô Dante, maintenant

Je comprends mieux les faits de ton allégorie :

Pourquoi tu mis aux champs de l’expiation

La fontaine Eunoë, cette onde ayant le don

De ne vous rappeler que le bien de la vie ;

Pourquoi, dès que ton âme eut purgé ses erreurs,

Et d’un éther plus haut aspiré les fraîcheurs,

Tu retrouvas soudain ta chère Béatrice,

Et pourquoi la beauté de l’être ravissant,

Ainsi que ton amour, allait toujours croissant,

Plus vous montiez tous deux vers l’âme créatrice…

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Autor
Auguste Barbier
Título
Silva — 06
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-silva-06--auguste-barbier-eb69c4
Cita recomendada
Auguste Barbier, «Silva — 06», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-silva-06--auguste-barbier-eb69c4.html

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