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Savinien Lapointe · Modernismo

Savinien Lapointe, le Cordonnier (Baillet)

francés

Culottes de velours, casquettes, gros souliers,

Vestes rondes, voilà nos braves charpentiers.

Un peu roides de corps, mobiles de visage,

L’œil d’aplomb, la voix rude et le style sauvage,

Au Petit Ramponneau, pour prendre leurs repas.

Une main dans la poche ils redoublent le pas,

Fumant avec bonheur le très cher brûle-gueule…

Leurs femmes, disons-le, n’ont pas l’esprit bégueule

Jupes courtes, bas blancs, tablier fin, croix d’or,

Accortes, se riant du chétif mirliflor.

Bien loin de gourmander le bon garçon qui fume,

À l’odeur du tabac, leur amour se parfume..mw-parser-output .ws-pge{position:absolute;z-index:2;bottom:0;right:0;text-indent:0}.mw-parser-output .ws-pds-dots{position:relative;z-index:2;background-repeat:repeat-x}

De fatigue, de soins, de soucis, de tracas

Eut cette pauvre mère à tout préparer, bas,

Robes et mouchoirs blancs, en secret que de jeûnes

Pour avoir des colliers bénis aux deux plus jeunes !

Que se passe-t-il donc de funeste et d’étrange ?

Hélas ! l’orage a-t-il saccagé la vendange,

Incendié nos bois ? ou bien a-t-il couché

Le blé sur notre sol avant qu’il soit fauché ;

Arraché tous les fruits qui pendaient à la branche

De l’arbre sous lequel on allait le dimanche

S’asseoir et s’égayer… et nos pauvres abris

Ont-ils par l’ouragan été mis en débris ?

Tout nous échappe, hélas ! pain, fruits… à notre table

Le vin ne vient jamais comme un convive aimable

Y semer la gaité… nous grelottons… le froid

Aux trous de nos haillons s’engouffre et pas de toit

Où l’on puisse un moment se débleuir la face

Ni réchauffer ses pieds engourdis dans la glace.

Il fait pourtant bien froid, et rien pour nous couvrir,

Et nous sommes à jeun… que la faim fait souffrir !

Ah ! sur ce globe étroit la multitude abonde,

Oui ! le pauvre est de trop !… pourtant la sève inonde :

Blés, ceps, bois, fleurs et fruits, chanvre et lin… il nous faut

Subir la faim, la soif et le froid et le chaud !

Qui donc a fait les lots, désigné le partage ?

Quel ogre a dévoré le commun héritage ?

Tel est le cri du peuple, il s’élève et se perd,

Emporté par le vent comme un bruit au désert.

Un trône sans gloire

S’écroule en débris.

À nous la victoire,

Enfants de Paris !

Je suis un inconnu sans fortune et sans gloire.

Assez peu désireux de vivre dans l’histoire,

Libre dans mon chemin comme l’oiseau dans l’air,

Pauvre, sans avenir, sans haine, sans envie,

Livrant à qui les vent les secrets de ma vie,

.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}Du sort jaloux je méprise l’éclair.

J’ai combattu les rois, n’ayant qu’une espérance :

Celle d’un citoyen, la grandeur de la France.

Aux jours victorieux je me suis effacé

Et j’ai vu s’élever sur nos ondes mouvantes

Les médiocrités, les intrigues savantes,

Devant l’orgueil de mon regard baissé.

Comme François Villon, mon cousin en manique,

Pour école je n’eus que la place publique,

Pour hotel mon veilloir, pour chaire un tabouret,

Pour rudiment le ciel, pour thème la nature ;

Mes jours, feuillets sans suite écrits à l’aventure,

Vont tour à tour des champs au cabaret.

J’aime, dit-on, le peuple au point que j’en raffole.

À chacun sa folie, à chacun son idole,

Courtisan du matheur je me prends dans ses fils.

Du hautain parvenu mon instinct me sépare.

Pour l’homme cultivé je ne suis qu’un barbare

Mal déguisé sous des haillons civils.

La pauvre enfant chantait, suivant la foule avare,

Et sous ses doigts

L’accompagnement faux d’une vieille guitare

Aidait sa voix.

La pauvre enfant disait : quel froid, ma mère est morte,

Brume et douleur.

L’instrument murmurait : passant, la brise est forte,

Ouvre ton cœur.

La pauvre enfant disait quel givre ! et comme il tombe,

Le jour finit.

L’instrument murmurait la petite colombe

N’a pas de nid.

La pauvre enfant disait : hélas ! nul ne m’appelle,

Il se fait tard.

L’instrument murmurait : quoi, riche, rien pour elle,

Pas un regard !

La pauvre enfant disait : quel froid ! ma mère est morte,

Le ciel est noir.

L’instrument murmurait : passant, ouvre la porte

Au désespoir.

L’enfant se tut, la faim la traîna d’un œil sombre

En lieu fatal.

Et l’instrument pleura, tombant brisé dans l’ombre

Livrée au mal.

Toute sa forre est dans son âme,

La peine, voilà son avoir.

Pour s’appuyer, la pauvre femme

N’a que l’amour de son devoir.

De l’œil couvant sa maisonnée.

« Allons ! commençons la journée.

Dit Madeleine en se levant,

« Qu’il fasse soleil, pluie ou vent.

La tâche est rude.

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tâche est rude ! »

Son mari Claude est un ivrogne

Au ton brutal, aux durs propos ;

À la maison sans cesse il grogne,

Noyant sa gaîté dans les pots,

Quoi, toujours le nez dans un verre ?

Madeleine, sa ménagère,

Va l’arracher au cabaret

Et dit, recevant maint soufflet :

La tâche est rude,

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tâche est rude !

Pourtant chacun convient que Claude

Est un habile compagnon,

Mais comme il a la tête chaude.

Il se brouille avec son patron.

Madelon prie, et sa supplique

Le fait rentrer à la lubrique.

Claude y revient clopin dopant…

Madeleine dit en rentrant :

La tâche est rude,

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tache est rude !

Voici le soir de la quinzaine,

Il faut lutter, ruser, ramper.

Non, l’héroïque Madeleine

N’en ferait pas plus pour tromper.

À la caisse elle reste ferme,

Il s’agit de payer le terme.

Claude a cédé tout en jurant.

Madeleine dit en rentrant :

La tâche est rude,

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tâche est rude !

Tandis qu’on soupe à la mansarde

Kilo court chez le boulanger

Gratter la taille babillarde,

Régler le gîte et le manger.

Pour son homme, que cela touche,

Elle achète et met sur la couche

Veste neuve et feutre à poil ras,

Puis, souriant, dit dans ses bras :

La tâche est rude,

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tâche est rude !

Enfin sur cette route amère

La maladie, au cours fatal,

Conduit la malheureuse mère

Au lit fiévreux de l’hôpital.

Par ses enfants se voyant suivre,

Madeleine dit je veux vivre,

De moi tous ont besoin encor

Je vivrai, quel que soit mon sort.

La tâche est rude.

Mais de souffrir j’ai l’habitude,

La tâche est rude !

Infidèle maîtresse

Qu’on veut quitter et qu’on reprend toujours.

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Autor
Savinien Lapointe
Título
Savinien Lapointe, le Cordonnier (Baillet)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-savinien-lapointe-le-cordonnier-baillet--savinien-lapointe-8be53b
Cita recomendada
Savinien Lapointe, «Savinien Lapointe, le Cordonnier (Baillet)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-savinien-lapointe-le-cordonnier-baillet--savinien-lapointe-8be53b.html

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