MATER
Tu serais, m’enflammant à ta pensée ardente,
Des inspirations l’unique confidente
Et la consolatrice unique des regrets ;
Et des vers les plus purs, mère, je te ferais,
Auréolant ton front pour que la joie y naisse,
Un nimbe d’éternelle et féconde jeunesse.
EVOCATION
LA VISITE
Et je n’ai qu’à laisser l’ombre envahir les cieux,
Caressante et frôleuse et molle d’harmonies,
Pour que renaisse avec des grâces infinies
La fraîche illusion des jours délicieux.
Je me sens attendri, ce soir, par tant de choses,
Dont je croyais, dans un nostalgique passé,
L’image évanouie et le charme effacé,
Que, pour les mieux revoir, j’ai les paupières closes.
Et, pénétré d’extase et de recueillement,
Je demeure ébloui de si vierges lumières,
Que, pour en adorer les puretés premières.
Mes yeux restent fermés religieusement.
Quelle ancienne candeur s’épanche goutte à goutte
Et lave ainsi mon front terni par le péché ?
Quelle rosée apporte à mon cœur desséché
La chaste volupté qu’avec ivresse il goûte ?
Sans doute, ô soir, en qui ma tristesse s’endort,
Le souvenir émeut plus que le bonheur même,
Et tout rêve aboli garde un parfum suprême,
Comme une herbe fauchée embaume après sa mort.
DÉSESPOIR
Seigneur, le temple est-il désert, l’infini vide ?
L’éternité, qui siècle à siècle se dévide,
N’est-elle qu’une forme obscure du néant ?
Et pourquoi, sans atteindre à vos clartés trop hautes,
Retourné-je avili de lèpres et de fautes
Vers vous qui m’aviez fait si pur en me créant ?
ÉGAREMENT
Quels mots seront assez fluides, quels accens
Assez purs pour bercer de leur musique exquise
Votre pitié que tant de douleurs ont conquise
Et qui frôle nos deuils de soupirs caressans ?
Dans de molles senteurs de verveine et de rose,
Quels accords chastement mélodieux pourront
Dire toute la grâce inscrite à votre front
Et toute l’innocence en vos regards enclose ?
Quel Dante traduira, las de l’exil amer,
La mystique ferveur, la vertu rédemptrice
Qui vous font ressembler à quelque Béatrice,
Au même ciel où vous respirez le même air ?
Hélas ! le rêve tremble, et la prière hésite
Devant la cime où votre extase s’envola.
C’est pourquoi, ne pouvant atteindre jusque-là,
Mon âme impatiente attend votre visite.
Mais vous restez lointaine inaccessiblement ;
Comme un astre discret vous brillez sans descendre ;
Car nous ne touchons rien qui ne devienne cendre.
Et tout en nous jusqu’au désespoir trompe et ment.
Là-haut du moins ouvrant vos ailes toutes grandes,
Glorieuse et pareille aux lys immaculés,
Des chimères les plus splendides vous peuplez
L’ombre immémoriale où naissent les légendes.
Et, les yeux attendris par notre sort obscur,
Que hante l’inconnu des choses adorables,
Vous versez par instans à nos soifs misérables
Une goutte puisée aux sources de l’azur.
HYMNE A L’AUTOMNE
Te soient dévots dans leurs plus humbles créatures.
Que la récolte des vergers aux lourds présens,
Que la juteuse grappe et que les fruits pesans
Enflent le souple osier des corbeilles. Automne,
Dont gémissent les vents sur la mer qui moutonne ;
Automne aux tons de rouille, aux nuances d’or fin,
Qui semblés dans un râle agoniser sans fin,
Que, de l’œuvre éphémère où mon cœur saigne et pleure,
Seul, ce poème obscur dans les siècles demeure.
Que, des illusions vaines que je formais,
Cet hymne attendri seul ne périsse jamais,
Et qu’il t’immortalise en des ferveurs de rite
Pour ceux dont la tristesse en ces vers reste écrite.
GLOIRES VESPÉRALES
Une part du Levant s’attendrit d’améthyste,
Où vient d’éclore à peine un astre adamantin,
Et j’imagine, ainsi qu’un fraternel destin,
La solitaire étoile en son infini triste
Tout demeure imprégné d’irréelles couleurs :
Mais, comme s’il neigeait quelque impalpable cendre,
Je sens une plaintive angoisse en moi descendre
Et la douleur du soir se fondre en mes douleurs.
O nostalgique soir, vers qui l’âme s’élance ;
Dont le mystère attire alors que tout s’est tu,
Sur la plaine immobile, ô soir, comment fais-tu
Une telle harmonie avec un tel silence ?
Dans quelle transparence élyséenne, ô soir,
Veux-tu que le Croissant baigne sa pâle face,
Quand ton doigt solennel estompe, puis efface
La colline plus vague et le vallon plus noir ?
De quel tulle soyeux composes-tu la trame
Qui souple ondule et glisse et flotte et vêt les eaux,
Les bois, les prés, les champs, de fluides réseaux,
Tandis qu’émus le bœuf appelle et le cerf brame ?
Retrouverai-je, ô soir, dans l’espace et le temps,
La minute d’extase et de mélancolie
Par une autre minute ici-bas abolie,
Où j’eus la vision des choses que j’attends ?
Evoquerai-je, épris d’une espérance vaine,
Dans un siècle à venir, la cruelle douceur,
L’inapaisable amour, le délire obsesseur
Dont la brûlure allume une fièvre en ma veine ?
Ou plutôt, épuisant l’antique Sablier,
Pour mettre un terme à tant de voluptés amères
Quel soir m’accordera, pitoyable aux chimères,
La grâce de mourir et celle d’oublier ?
VERS LES SOMMETS
NOSTALGIE POSTHUME