L’HEURE VIERGE
Qui, plus tard, deviendra la substance de l’homme.
La résineuse odeur des pins gonflés de gomme
D’un balsamique effluve emplit le tiède azur ;
Et, tandis que sanglote ou rit l’Esprit obscur
Qui rôde, et de la plante à l’animal circule.
Qui tremble, harmonieux, de l’aube au crépuscule,
Qui, tel qu’une pensée immense, anime tout.
Plus d’un rêveur contemple, immobile et debout,
N’osant bouger dans son extatique paresse,
De peur que le vivant décor ne disparaisse.
LE DUEL
Longtemps les deux amis reclus en quelque pré,
Dans les sentiers déserts d’un vallon retiré,
A la marge des bois qu’un vent triste balance,
Attendent que le soir tombe sur leur silence.
Puis, quand l’ombre envahit le tragique horizon ;
Lorsque au rouge Occident brûle un dernier tison.
Tel un foyer consume une flamme mourante,
Tous deux enfin, qu’un sort misérable apparente,
Dans la lueur suprême austèrement surgis,
Retournent d’un air grave à l’antique logis.
Or, à les voir errer, taciturnes, ensemble.
Sans qu’un désir parfois hâte leur marche, il semble
Que seul un charme obscur les puisse ainsi lier,
Et que leur vie au rythme étrange et régulier
Rapproche, indéchiffrable à l’œil visionnaire,
L’instinctive tendresse et l’âme embryonnaire.
Mais, de cette union si touchante, souvent
Mon esprit sonde en vain le mystère émouvant.
Dans l’énigme angoissante et confuse qu’il scrute,
Il ne sépare plus le pâtre de la brute
Et, sans trêve obsédé par un doute étouffant.
Il ne distingue plus la brute de l’enfant.
DERNIÈRE MOISSON
Ils y forment l’agreste et simple draperie
Qui tapisse la grange ou revêt la maison,
Et c’est ainsi que meurt l’adorable saison
Où vibrent les clartés d’une grâce attendrie.
C’est ainsi que s’en va le mois tiède et divin
Où les logis brodés d’arabesques rustiques
Evoquent la douceur des travaux domestiques,
Le mois des fruits pourprés et du lumineux vin.
Poète, que jamais n’ont tenté les révoltes,
Tel, pour charmer nos yeux noblement asservis,
Décore la demeure ancestrale où tu vis
Des fiers espoirs qu’aux champs du songe tu récoltes.
Pare ainsi le foyer rayonnant des aïeux,
La maison par ta gloire et ton labeur ornée.
Pour que, de rêve en rêve et d’année en année,
Ton destin s’y déroule en jours harmonieux.
POUR LA VIEILLE FILEUSE
Ah ! puisqu’un saint travail te réclame à toute heure,
Modeste ainsi qu’il sied à qui répand un peu
De rêve devant l’homme et d’amour devant Dieu,
Parfume de bonté ta vie intérieure.
Et demeure, ô fileuse obscure, dont jouis
Tourner activement l’infatigable roue.
Celle que le poète à la fois charme et loue
Au rythme harmonieux de ses vers réjouis.
LES CORBEILLES
Et j’exalte avec joie en cet hymne où je mêle
Dans un triomphe égal votre gloire jumelle,
La terre, inépuisable en sa fécondité,
Et ton front où le Rêve a déjà médité.
LA LEÇON
Comme d’anciens amis sa voix les encourage
Et demande un suprême effort à leur vertu.
La nuit gagne. Un troupeau rentre du pâturage.
Le murmure agreste s’est tu.
Un rayon frôle encor la chevelure rousse
Des ormes abritant quelques vagues logis.
De temps en temps un souffle aigre et qui se courrouce
En berce les sommets rougis.
Avant que l’ait atteint le flot crépusculaire,
Le vieillard veut finir un sillon commencé,
Et le champ d’où toujours il tira son salaire
Sera ce soir ensemencé.
Soudain, se détachant sur la pâleur des nues
Et fouettant l’air glacé des sereines hauteurs,
Passe, emporté vers des chimères inconnues,
Un long vol d’oiseaux migrateurs.
Les houles de l’espace et les remous de l’ombre
Accumulent en vain leurs obstacles mouvans ;
Ils franchissent des ciels où le rêve humain sombre,
Vainqueurs des brumes et des vents.
Ils traversent l’éther, dont ils fendent les ondes,
Sans escales, hâtifs, tels des oiseaux proscrits,
Et de la colonie aux ailes vagabondes
Tombent des clameurs et des cris.
Fins pilotes des mers sans rive et sans limite,
Ils plongent dans l’azur tant de fois exploré ;
Mais nul ne sait le but, fascinant comme un mythe,
Du pèlerinage ignoré.
Nul ne sait quel délice amer, quel doux martyre,
Quelle illusion tendre ou quel secret espoir,
Ainsi qu’un vaste aimant, vers le soleil attire
Ces nageurs de l’océan noir.
L’aïeul les aperçoit et s’arrête. L’œil fixe,
Il contemplé, attentif, le sanglotant essor,
La troupe aventureuse au langage prolixe,
Cinglant vers des horizons d’or.
Un instant sa pensée entraînée à la suite
Des pèlerins lancés au firmament bruni,
Dans le vertige altier d’une lointaine fuite,
S’enivre du même infini.
Il oublie un instant les tâches coutumières,
Le foyer primitif, les sites familiers,
Et songe à ce séjour des magiques lumières,
Où les oiseaux vont par milliers.
Puis, las bientôt des lieux où son esprit voyage,
Il reprend son labeur sous les reflets mourans.
Tandis qu’au Sud obscur s’efface le sillage
Des mystérieux émigrans.
Sa vision rapide à peine disparue.
Il sent, lui qui jamais ne s’est dépaysé,
Que rien ne vaut le sol ouvert par sa charrue
Et par ses mains fertilisé.
Il se dit que ce cadre étroit, témoin austère
De ses luttes, de ses douleurs, de ses travaux,
Est le seul où sa soif d’aimer se désaltère
A des courans toujours nouveaux.
Et, fièrement pareil aux élus de sa race.
Tel qu’un arbre en son coin de glèbe enraciné,
Du regard qu’à sa mère on réserve, il embrasse
La terre où son vieux cœur est né.