I
AU QUARTIER LATIN
En écoutant ses premiers poèmes.
II
A CHATENAT
En lui offrant sa dernière médaille.
Un défilé d’anciens visages,
Beaux ou laids, fixes ou furtifs,
Parmi des monumens pensifs
Et d’adorables paysages,
Chaos d’éclairs qui roule et luit
Dans ma cervelle illuminée,
Aussi profond que la traînée
Des astres à travers la nuit !
Etrange et superbe mystère
Qui, dans le coin d’un os grossier,
Agite l’univers entier :
Quelle ivresse, ô roi de la Terre !
Mystère étrange, horrible sort
Qui, demain, en une seconde.
Va dissoudre ce petit monde :
Quelle pitié, fils de la Mort !
RARA AVIS
Soucis, regrets, remords, vains efforts, lourdes peines,
Qu’avec leurs cris plaintifs repoussent lentement
Vers un oubli trop bref en des ombres lointaines
La bonne lassitude et l’assoupissement.
Mais parfois, s’échappant de la troupe morose,
Un souvenir plus rare a suspendu son vol,
Et, parmi les parfums réveillés de la rose,
S’attarde à roucouler ainsi qu’un rossignol :
Frais écho d’un instant de félicité pure
Surpris dans l’ennui morne et froid des temps perdus,
Baiser d’amour qui passe ou d’amitié qui dure,
Un beau site admiré, de beaux vers entendus.
Tandis qu’il vocalise et module en artiste
L’hymne mélodieux qu’il aime à répéter
La sombre nuit s’étoile et perd sa robe triste :
Et le sommeil est doux qui vient à l’écouter.
TARDIF RETOUR
J’avais à ces buissons, familiers et discrets,
Etourdîment livré tant de désirs secrets,
Et, tout en effeuillant les églantines roses,
Imprudent et léger, confié tant de choses,
Prêté, dans mes élans naïfs vers l’avenir
Tant de sermens hardis que je n’ai pu tenir !
Vraiment, n’allaient-ils pas, ces chênes aux fronts rudes.
Si résolus dans leurs vaillantes attitudes.
Ces ormeaux grimaçans, cet inquiet bouleau.
Ce vieux saule éploré qui tremble au bord de l’eau,
Comme à l’enfant ingrat qui rentre, tête basse.
Me faire grise mine et, de mauvaise grâce,
Sous leurs rameaux caducs m’accueillant sans amour,
Se plaindre, et, me grondant d’un si tardif retour.
Me dire : « revenant pâle, aux lèvres fanées.
D’où viens-tu ? Sur ta route, en ces longues années,
Qu’as-tu fait de ton âme enfantine au fond clair
Où, comme le soleil dans la source en plein air,
Plongeaient et scintillaient en teintes variées
Les salubres conseils de nos fraîches feuillées ?
Comme tu marchais droit alors, visant les cieux
Trop petits pour loger ton rêve audacieux !
De quel œil confiant tu mesurais la vie,
Sans vouloir t’embourber dans la route suivie,
Prêt à lutter, prêt à souffrir, prêt à vouloir.
Heureux de tout aimer, espérant tout savoir,
Et ne pouvant douter de la proche victoire
Où d’un baiser bruyant t’enivrerait la gloire !
Eh bien ! te voilà vieux, tout blanc, perdant tes forces,
Plus ridé, plus flétri que nos dures écorces !
Peux-tu nous regarder maintenant sans rougir ?
Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu vu ? Que sais-tu ? Pour agir.
Pour penser et créer, en quelle noble tâche
T’es-tu donc épuisé sans faiblesse ou relâche ?
En ces temps de bassesse où tous ceux qu’autrefois
Nous chérissions alors qu’ils écoutaient nos voix,
Peintres francs et joyeux, fiers et tendres poètes,
Aujourd’hui bateleurs escortés de trompettes ;
Débitent, à grand bruit, sur de sales comptoirs
L’extase frelatée et les faux désespoirs,
Parmi tous les hoquets de l’orgie ordurière
Es-tu resté debout, la tête haute et fière,
Dans le devoir, dans le travail, dans la vertu ?
Tu nous l’avais si bien promis, t’en souviens-tu ?
Va-t’en, va-t’en ! Retourne aux bourbiers où se vautre
Ton Paris ! Tu ne vaux vraiment pas mieux qu’un autre.
Va-t’en et laisse-nous, dans notre isolement,
Tout résignés, attendre avec recueillement
Les meurtriers prochains dont la hache s’affile
Pour jeter bas en nous la splendeur inutile.
Croyant, les sots, avec l’âge et la majesté,
Tuer l’indestructible et divine Beauté ! »
Hélas ! c’était bien là ce qu’ils me pouvaient dire.
Et j’avais peur, marchant courbé, n’osant sourire.
Sous les taillis noueux prêts à me fustiger.
Vers l’auguste futaie où l’on m’allait juger.
J’avais peur, j’avais tort ! O nature indulgente.
Tu vaux bien mieux que nous, toi que l’on croit changeante
Parce que les saisons alternent tes couleurs :
Comme tu sais toujours compatir à nos pleurs !
Non, non, mes vieux amis n’ont point pris de colère.
Il m’a paru que, pour me fêter, au contraire,
Un murmure plus doux courait par les halliers
Et qu’eux, plus qu’autrefois, touffus, hospitaliers.
Ces arbres, auxquels l’âge ouvre en haut plus d’espaces.
Tandis que chaque hiver courbe nos têtes basses,
M’accueillaient, sourians sous leurs manteaux d’été,
Avec plus de tendresse et d’affabilité.
Des parfums inconnus s’exhalaient des feuillées,
Plus d’oiseaux y mêlaient des voix plus variées,
Comme si tous mes sens, que je croyais usés.
S’étaient, dans les combats de la vie, aiguisés.
Pour l’oreille et les yeux, partout, mille surprises :
Jamais, dans l’herbe drue, en ombres plus exquises.
Sous les chênes massifs et les plus dentelés.
Des tapis endormeurs ne s’étaient déroulés
Jamais l’antique source, à travers le fouillis
Des broussailles, n’avait, d’un plus vif gazouillis,
Révélé sa fraîcheur à l’errante chevrette ;
Jamais non plus, avec le merle et la fauvette,
Et les bourdons ronflans et les ramiers plaintifs,
Les écureuils rongeurs, les lapereaux furtifs,
Pareil concert de bruits vivans, de gais murmures
N’avaient accompagné, sous des lueurs si pures.
L’hymne majestueux, le mâle accord des voix,
Par qui descend en nous l’âme heureuse des bois,
Et c’est presque à genoux, comme on tombe à l’église.
Que j’écoutai leur chant modulé par la brise :
« Vieil enfant, pauvre enfant qui craignais nos courroux,
Pensais-tu donc qu’en vain puissans, calmes et doux,
Les arbres, dont les pieds sondent au loin la terre,
Elèvent jusqu’au ciel leur penser solitaire,
Loin du bruit des mots creux, sonores et trompeurs
Dont vous exaspérez vos désirs et vos peurs.
Et qu’en vain dans l’air pur, au mépris des années,
Dans leurs têtes en fleurs ou leurs têtes fanées,
Ils reçoivent l’écho de vos cris fatigans
Apportés par le vol brutal des ouragans ?
Ils n’ont que trop loisir, en leurs longévités,
De plaindre le néant de vos sorts écourtés !
Bien d’autres, avant toi, piétinèrent ces herbes
En courant vers le monde, innocens et superbes,
Comme d’autres, après, joyeux, les fouleront,
Pour revenir un jour, en s’essuyant le front,
S’y plaindre de la vie ou s’y plaindre d’eux-mêmes.
Tout prêts à se coucher aux plis des linceuls blêmes
En des cercueils bien vite oubliés et pourris.
Jamais sur aucun d’eux, même les plus flétris
Par leurs vices autant que par d’injustes peines,
Nous n’avons déployé que les fraîcheurs sereines
De l’accueil amical et des tendres pardons.
Chez nous, aussi, l’on souffre ! Et quand nous entendons
Vos tardifs désespoirs nous raconter vos chutes.
C’est meurtris dès longtemps par l’effort et les luttes
Que nos bras fraternels vous tendent leurs pitiés.
Vous, au moins, vous n’avez pas de chaînes aux pieds.
Et vous ne savez pas de quelles douleurs sourdes
Par l’immobilité de nos racines lourdes
Nous expions l’honneur de dresser haut nos fronts
Et l’orgueil de braver tant d’hivers sans affronts.
En nous quittant ce soir, remporte en la mêlée
La hautaine vigueur d’une âme consolée.
Et si tu sens, plus tard, ce courage mollir,
Reviens-nous, cette fois, sans douter ni pâlir.
Tant qu’à l’assaut fatal des stupides cognées
Quelques branches de nous survivront épargnées.
Offrant l’ombre et la paix sous leurs derniers abris.
Nous répandrons sur ceux qui nous auront chéris,
Afin que, sans effroi, leur dur destin s’achève,
L’infini des espoirs dans l’infini du rêve ! »
REMBRANDT
GUSTAVE MOREAU
Épitaphe.
Comme si, dans le froid silence
El l’obscur frisson des longs soirs,
Y remontaient, en flot plus dense,
Des sèves d’éternels espoirs,
Afin que mon rêve fleurisse
Encor ici-bas, libre et fort,
A moins qu’il ne s’épanouisse
Ailleurs, aux printemps de la Mort.
DERNIERE CONFIANCE