Le peuple d’Orléans, pressé le long des rues,
La regardait venir, de loin, sous les flambeaux ;
Les femmes se signaient, aux balcons accourues;
On hissait les enfans sur les grands escabeaux;
Et tous criaient : « Jésus et Maria, c’est elle ! »
Son cheval blanc avait du sang rouge aux sabots,
Mais elle souriait, la divine Pucelle,
Et pâle, sous l’azur froissé de l’étendard,
Lentement, chevauchait, ferme en sa haute selle,
Entre le dur La Hire et le noble Bâtard.
Boucher, le trésorier, s’approcha, tête nue,
Et, la voyant si lasse et qu’il était si tard :
« Fille du ciel, dit-il, sois-tu la bienvenue!
Le salut vient toujours à qui gardait l’espoir:
Nous t’avions appelée et t’avons reconnue.
Tous, ici, sont à toi ; tous feront leur devoir ;
Demain nous chasserons l’Anglais de sa Tournelle.
Ce soir, tu n’en peux plus, repose-toi ce soir.
Mon modeste logis te désire et t’appelle,
Et ma femme, humblement, déliera, près d’ici,
La cuirasse poudreuse où ta sueur ruisselle. »
Jeanne vers le vieillard se pencha: « Grand merci,
Mon père ! Il est bien vrai que ce harnais me broie
Depuis trois nuits qu’on dort sur le guéret durci ;
Mais le corps peut gémir lorsque l’âme est en joie.
Messire Dieu, d’abord, veut être visité,
Puisque c’est lui qui mène et qui m’ouvre la voie :
À Sainte-Croix! » Le cri s’est vite répété,
Et, comme un fleuve plein dont la digue se brise,
La cohue, à travers les plis de la cité,
S’écoule et s’en va battre aux marches de l’église.
Ah! lorsqu’elle apparut, droite, sous le portail,
Dans le nimbe enflammé des torches qu’on attise,
De mine douce, ainsi qu’une agnelle au bercail,
Fièrement appuyée à sa bannière peinte,
Tous reconnurent bien l’Archange du vitrail,
Le beau guerrier avec son visage de sainte :
La Foi se réveilla dans les cœurs raffermis.
Lorsqu’elle descendit, gravement, de l’enceinte,
Cheminant à grand’peine entre les fronts soumis,
Pas un œil qui ne soit humide, et ne la suive
Vers le repos tardif à son labeur promis.
⁂
Qu’Heaumette s’éveilla d’abord à ce babil,
Et tandis que dormait Jeanne, encore brisée,
Descendit l’escalier, pieds nus, vers le courtil,
Pour lui faire un bouquet marchant dans la rosée.
merveille! Durant la nuit, un lys joyeux,
Tout emperlé, comme une robe d’épousée,
Un lys précoce, avec son cœur d’or radieux,
S’était dressé, superbe, au détour d’une allée,
Et son parfum montait, comme une gloire, aux cieux !
Heaumette le cueillit, frémissante et troublée,
Remonta vite, et quand la Lorraine, en sursaut,
Se dressa sur sa couche, au devoir rappelée
Par tous les cliquetis précurseurs de l’assaut,
Fers aiguisés, canons traînés, chevaux qu’on ferre,
Honteuse d’être prise une fois en défaut,
Elle aperçut, pareille, en la fraîche lumière,
À l’Ange du salut sur la porte gravé,
La fillette, à genoux, achevant sa prière,
Qui lui tendait aussi, de son bras haut levé,
La fleur de la Victoire et de la Délivrance,
En répétant tout bas : « Ave, Marie, Ave ! »
La guerrière, d’un bond, sur ses armes s’élance,
Et relevant l’enfant douce, d’un geste prompt,
Haletante, le sein tout battant d’espérance :
« Je ne suis pas Marie, et c’est lui faire affront
De s’incliner devant sa chambrière indigne!
Pourtant la même fleur de vierge est à mon front,
Et, comme elle, c’est Dieu qui m’appelle et désigne
Pour une œuvre plus humble, au prix de tout mon sang :
J’en accepte la peine, et l’honneur et le signe ! »
Et se penchant par la fenêtre, et brandissant,
Vers les gens d’armes dont la foule s’amoncelle,
Ainsi qu’un ostensoir, le lys éblouissant :
« Jurez tous de mourir pour la fleur immortelle.
La fleur de France ! » Un grand cri lui répond d’en bas :
« Sus aux Anglais! » — Et l’on partit pour la Tournelle.
⁂