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Charles Baudelaire · Romanticismo

Plaidoirie de Me Gustave Chaix d’Est-Ange

francés

On dit qu’il faut couler les exécrables choses

Dans le puits de l’oubli et au sépulchre encloses,

Et que par les escrits le mal resuscité

Infectera les mœurs de la postérité ;

Mais le vice n’a point pour mère la science.

Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance.

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,

Occupent nos esprits et travaillent nos corps,

Et nous alimentons nos aimables remords,

Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;

Nous nous faisons payer grassement nos aveux ;

Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux,

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !

Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;

Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas.

Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Occupent nos esprits et travaillent nos corps.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine…

Qu’il est de faux dévots ainsi que de faux braves

Et d’abord j’en préviens les mcres de famille,

Ce que j’écris n’est pas pour les petites filles

Dont on coupe le pain en tartines,

Je m’en moque comme de Dieu,

Du Diable ou de la Sainte Table.

Vers le ciel où son œil voit un trône splendide.

Le Poète serein lève ses bras pieux.

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l’aspect des peuples furieux.

— Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés,

Et comme la meilleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poète

Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,

Et que vous l’invitez à l’éternelle fête

Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique

Où ne mordront jamais la terre et les enfers,

Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique

Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,

Les métaux inconnus, les perles de la mer,

Montés par votre main, ne pourraient pas suffire

A ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière

Puisée au foyer saint des rayons primitifs.

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière.

Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs !

Lorsque du Créateur la parole féconde

Dans une heure fatale eut enfanté le monde

Des germes du chaos,

De son œuvre imparfaite il détourna sa face,

Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,

Rentra dans son repos.

Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;

Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère.

Tu n’es rien devant moi :

Roule au gré du hasard dans les déserts du vide.

Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide.

Et le malheur ton roi.

Il dit : comme un vautour qui plonge sur sa proie.

Le malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,

Un long gémissement ;

Et pressant l’univers dans sa serre cruelle,

Embrasse pour jamais de sa rage éternelle

L’éternel aliment.

Le mal dès lors régna dans son immense empire ;

Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

Commença de souffrir ;

Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière.

Tout gémit, et la voix de la nature entière

Ne fut qu’un long soupir.

Levez donc vos regards vers les célestes plaines,

Cherchez Dieu dans son œuvre ; invoquez dans vos peines

Ce grand consolateur.

Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente,

Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente

Votre persécuteur.

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Créateur tout-puissant, principe de tout être !

Toi pour qui le possible existe avant de naître !

Roi de l’immensité,

Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,

Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie

Dans ton éternité !

Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature

Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure

Un bonheur absolu.

L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte:

Ah ! ma raison frémit; tu le pouvais sans doute,

Tu ne l’as pas voulu.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime.

Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème.

Plaisirs, concerts divins !

Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,

Montez, allez frapper les voûtes insensibles

Du palais des destins !

Terre, élève ta voix:cieux, répondez; abîmes.

Noir séjour où la mort entasse ses victimes,

Ne formez qu’on soupir !

Qu’une plainte éternelle accuse la nature,

Et que la douleur donne à toute créature

Une voix pour gémir !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Hé quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,

N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices

Tes lugubres autels ?

Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,

Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire

L’angoisse des mortels ?

Héritiers des douleurs, victimes de la vie,

Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie

Endorme le malheur:

Jusqu’à ce que la mort, ouvrant son aile immense.

Engloutisse à jamais dans l’éternel silence

L’éternelle douleur !

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers languissants et jojeux,

Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques.

Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,

— Mère des jeux latins et des voluptés grecques…

A la pâle clarté des lampes languissantes,

Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur,

Hippolyte rêvait aux caresses puissantes

Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempête,

De sa naïveté le ciel déjà lointain,

Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête

Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,

L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,

Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,

Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Descendez, descendez, lamentables victimes.

Descendez le chemin de l’enfer éternel ;

Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes,

Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage ;

Ombres folles, courez au but de vos désirs ;

Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage.

Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,

A travers les déserts courez comme les loups ;

Faites votre destin, âmes désordonnées,

Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

Peut-être quand déchante

Quelque pauvre mari.

Méchante,

De loin tu lui souris.

Dans sa douleur amère,

Quand au gendre béni

La mère

Livre la clef du nid,

Le pied dans sa pantoufle

Voilà l’époux tout prêt

Qui souffle

Le bougeoir indiscret.

Au pudique hyménée

La Vierge qui se croit

Menée,

Grelotte en son lit froid.

Mais Monsieur tout en flamme,

Commence à rudoyer

Madame

Qui commence à crier.

Ouf ! dit-il, je travaille,

Ma bonne, et ne fais rien

Qui vaille ;

Tu ne te tiens pas bien…

Tu ne te tiens pas bien !…

La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,

Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores…

Le sofa sur lequel Hassan était couché

Etait dans son espèce une admirable chose.

Il était de peau d’ours, — mais d’un ours bien léché,

Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose ;

Hassan avait d’ailleurs une très noble pose,

II était nu comme Eve à son premier péché.

Quoi ! tout nu ! dira-t-on, — n’avait-il pas de honte ?

Nu ! dès le second mot ! — Que sera-ce à la fin ?

Monsieur, excusez-moi ; — je commence ce conte

Juste quand mon héros vient de sortir du bain.

Je demande pour lui l’indulgence, et j’y compte.

Hassan était donc nu ; — mais nu comme la main,

Nu comme un plat d’argent, nu comme un mur d’église.

Nu comme le discours d’un académicien.

Ma lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais comment se fait-il, madame, que l’on dise

Que vous avez la jambe et la poitrine bien ?

Comment le dirait-on, si l’on n’en savait rien ?

Madame alléguera qu’elle monte en berline,

Qu’elle a passé les ponts lorsqu’il faisait du vent ;

Que, lorsqu’on voit le pied, la jambe se devine ;

Et tout le monde sait qu’elle a le pied charmant.

Mais moi, qui ne suis pas du monde, j’imagine

Qu’elle aura trop aimé quelqu’indiscret amant.

Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,

Quand on est tendrement aimée, — et qu’il fait chaud ?

On est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m’en, belle dame, et ne vous en déplaise.

Si vous m’apparteniez, vous y seriez bientôt.

Vous en crîriez sans doute un peu, — mais pas bien haut !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie ;

Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,

Les tombeaux, les enfants et les divinités.

Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés.

Ainsi donc le héros de cette comédie.

Restera nu, madame, — et vous y consentez.

Combien je regrette

Mon bras si dodu,

Ma jambe bien faite

Et le temps perdu !

Quoi, maman, vous n’étiez pas sage ?

— Non vraiment ; et de mes appas

Seule, à quinze ans, j’appris l’usage,

Car, la nuit, je ne dormais pas.

Maman, vous aviez le cœur tendre ?

— Oui, si tendre qu’à dix-sept ans

Lindor ne se fit pas attendre

Et qu’il n’attendit pas longtemps.

Maman, Lindor savait donc plaire ?

— Oui, seul il me plut quatre mois.

Mais bientôt j’estimai Valère

Et fis deux heureux à la fois.

Quoi, maman, deux amants ensemble ?

— Oui, mais chacun d’eux me trompa ;

Plus fine alors qu’il ne vous semble.

J’épousai votre grand-papa.

Maman, que lui dit la famille ?

— Rien, mais un mari plus sensé

Eût pu connaître à la coquille

Que l’œuf était déjà cassé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Bien tard, maman, vous fûtes veuve ?

— Oui, mais grâce à ma gaieté,

Si l’église n’était pas neuve

Le saint n’en fut pas moins fêté.

Comme vous, maman, faut-il faire ?

— Eh ! mes petits-enfants, pourquoi.

Quand j’ai fait comme ma grand’mère,

Ne feriez-vous pas comme moi ?

Fi des coquettes maniérées.

Fi des bégueules du grand ton ;

Je préfère à ces mijaurées

Ma Jeannette, ma Jeanneton.

Jeune, gentille et bien faite,

Elle est fraîche et rondelette.

Son œil noir est pétillant.

Prudes, vous dites sans cesse

Qu’elle a le sein trop saillant:

C’est pour ma main qui le presse

Un défaut bien attrayant.

La nuit, tout me favorise.

Point de voile qui me nuise,

Point d’inutiles soupirs ;

Des deux mains et de la bouche

Elle attise les désirs,

Et rompit vingt fois sa couche

Dans l’ardeur de nos plaisirs…

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Autor
Charles Baudelaire (1821–1867) · Wikidata Q501
Título
Plaidoirie de Me Gustave Chaix d’Est-Ange
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
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Cita recomendada
Charles Baudelaire, «Plaidoirie de Me Gustave Chaix d’Est-Ange», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-plaidoirie-de-me-gustave-chaix-dest-ange--charles-baudelaire-be5b2d.html

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