Quand, par ses chants d’adieux, l’oiseau soupire l’heure
Où va mourir le jour et l’airain qui le pleure,
Que j’aime à m’égarer sur ce coteau poudreux
Où d’un sommeil de plomb reposent nos aïeux !
Que j’aime, solitaire, ainsi qu’une ombre amie,
À planer du regard sur la ville endormie !
Que j’aime sous mes pas notre belle cité,
Se déroulant au loin comme un golfe argenté
Qui mire dans les cieux sa vague qui se penche,
Et vient battre ce mont de son écume blanche !
Que j’aime, quand la nuit de silence et de paix
A noirci l’horizon de ses voiles épais,
Nos vieux clochers debout sous ses voûtes plus sombres !
Des siècles écoulés m’apparaissent les ombres,
Qui sortant de l’argile où dorment leurs lambeaux,
Viennent me révéler le secret des tombeaux,
Ressusciter ses dieux, ses mœurs et ses usages,
Et me montrer Paris à ses différents âges.
Paris adolescent, où de nos premiers rois
La lance se mêlait au hasard des tournois ;
Où, pour venger le Christ, paladins et vidames
Portaient en Orient les couleurs de leurs dames,
Et dans leurs lais plaintifs soupiraient leurs amours
Sous le balcon d’airain du manoir aux cent tours.
Paris moins magnanime à l’âge de démence,
Où l’âme étiolée abjure l’innocence ;
Paris avec ses juifs, ses ribauds, ses couvents,
Avec son pilori, ses nobles, ses truands,
Avec ses bohémiens, ses sorciers, ses oracles,
Avec sa cour du Louvre et sa cour des Miracles ;
Paris plus fastueux aux jours de puberté,
Savourant des amours la molle volupté,
Ce galant débauché, fier de sa main rougie
Dans le rapt, le duel, dans le sang et l’orgie ;
Paris homme ! Paris montrant à l’univers
Comment Lutèce esclave avait broyé ses fers ;
Comment, sous le bras nu que dirigeait Camille,
Peut s’écrouler un trône avec une bastille ;
Montrant à l’univers combien un peuple est grand,
Quand, jeté par les rois, il ramasse le gant ;
Qu’un peuple ainsi que Dieu dispose de la foudre,
Que relevant son front incliné dans la poudre,
Dans sonjuste courroux il pouvait en un jour,
Comme brûla Sodôme, immoler une cour ;
Et Paris entonnant ce belliqueux cantique
Qui sauve dans Valmy la jeune république,
A l’immortalité conduit nos bataillons,
Ces citoyens de fer, Spartiates en haillons
Qui, pieds nus et sans pain, des Alpes au Bosphore
Portent avec nos lois le drapeau tricolore !
Paris si florissant lorsque dans nos bazars
L’empire protégeait l’industrie et les arts ;
Si grand sous ce héros dont le soleil d’Arcole
Avait de ses rayons éclairé l’auréole ;
Si grand sous ce héros dont souvent le guerrier
Mêle encore l’histoire aux veilles du foyer,
Ce moderne Annibal dont un jour l’aigle fière
Des colonnes d’Hercule eût fait notre frontière,
Et comme Charlemagne, en ses puissantes mains,
Semblait tenir le monde et le sort des humains.
Et Paris, de nos jours, en deuil de la victoire,
Se berçant des récits de son ancienne gloire ;
Paris, ce Panthéon, ce Phare universel ;
Forum cosmopolite, immense carrousel,
Où les arts, au tournoi que donne le génie,
Viennent lutter entre eux de verve et d’harmonie ;
Où, parmi l’édredon, la molle oisiveté
Prélasse avec orgueil son inutilité,
Où le commerce unit, en semant l’abondance,
Les trésors de l’Asie aux chefs-d’œuvre de France ;
Où, sans cesse au progrès athlète musculeux,
La myope ignorance oppose un pied boiteux ;
Où, sans ordre, sans but, partout la foule vile
Confond, en se ruant des faubourgs à la ville,
L’artisan, le soldat, le seigneur, le manant,
Le maître, le valet, l’impie et le croyant ;
L’opprobre, la vertu, la raison, la démence,
La prodigalité, le luxe et l’indigence,
La ruse, le mensonge avec la vérité,
Le droit et la justice avec l’iniquité….
Là, que sur mon tillac je lis dans l’avenir
La rafale, l’écueil, qui doit nous engloutir ;
Que, pilote muet, je contemple l’orage
Qui va sur les rochers briser mon équipage !
Horreur ! cent fois horreur ! N’est-ce pas lâcheté,
D’abandonner ainsi mon vaisseau ballotté ?
Quand je vois la débauche au zénith parvenue,
Au coin des carrefours montrer sa gorge nue ;
Que le génie, en proie aux horreurs de la faim,
Sous le balcon des grands va mendier son pain ;
Quand la pudeur rougit, que son voile de neige
Souillé, ne trouve plus un cœur qui la protége ;
Que le crime impuni, paré de son affront,
Étale avec orgueil les taches de son front ;
Quand la vertu, qui fuit loin de la capitale,
Pleure dans l’abandon sa robe virginale ;
Quand l’oisif endormi cuve sur le duvet
Les restes du festin que distille Chevet ;
Quand, mourante de faim, l’indigence accroupie
Sur les dalles du temple, aux portes de l’impie,
Tend sa livide main, et que loin des palais
Le malheur est partout chassé par des laquais ?
Quoi ! je n’oserais pas démasquer cette race
Et montrer au soleil cette hideuse face ?…
Mais pour traquer encor un siècle mécréant,
Le Ciel ne m’a-t-il pas donné ce cœur brûlant,
Qui doit, de ses autels, relever les bannières,
Tant qu’il bouillonnera du sang dans mes artères ?
Pour arrêter les flots de ces torrents fangeux
Protéger l’innocence et défendre les cieux ;
Pourquoi n’ai-je donc pas le marteau du génie
Qui pourrait sur leurs fronts clouer l’ignominie ?
Pour fustiger ces grands, oh ! pourquoi de Gilbert,
N’ai-je donc pas, Seigneur, les verges ou le fer ?
Et pour tant de vertus, de misères, d’alarmes,
Pourquoi, Seigneur, pourquoi, n’ai-je donc que des larmes ?