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PoetósferaLa BibliotecaGustave Le Vavasseur

Gustave Le Vavasseur · Modernismo

Mon portrait (Le Vavasseur)

francés

Chers auditeurs, mon visage

Pour moi seul vaut un portrait ;

Mon miroir en garderait

Le secret, si j’étais sage.

Parmi mes petits neveux

Qui lui sourira ? Qu’importe,

Quand la folle tête est morte,

La couleur de ses cheveux ?

Ô poètes éphémères,

Laissons la postérité ;

N’est-ce pas, en vérité,

La reine de nos chimères ?

Lorsque les morts ont été

Cinquante ans couchés ensemble,

Tout le monde se ressemble ;

La laideur et la beauté,

La chair fine et la grossière,

Le cerveau du villageois,

Du poète et du bourgeois

Font une même poussière.

Lèvre qui rit, dent qui mord,

Langue qui pique ou caresse,

Bras qui soutient, main qui blesse,

Depuis longtemps tout est mort.

Le cœur dur et le cœur tendre,

L’œil noir, l’œil gris et l’œil bleu

Sont éteints et de leur feu

Il ne reste que la cendre.

En attendant, ici-bas,

Voyons-nous ce que nous sommes ?

Dans leurs traits d’enfants les hommes

Ne se reconnaissent pas.

L’heure en fuyant nous emporte,

Mon portrait de l’an passé

Est celui d’un trépassé ;

La forme d’hier est morte.

L’œil, pour en garder un trait,

Le confie à la mémoire,

C’est celle-ci qu’il faut croire

Quand on veut faire un portrait.

Celui que je vous présente

M’a-t-il ressemblé longtemps ?

Je l’ébauchais à vingt ans,

Je le retouche à soixante.

Dans le chemin des aïeux

J’ai cheminé ; suis-je en route

Devenu sage ? J’en doute,

Mais je suis sûr d’être vieux.

Je suis Normand d’origine,

J’ai quelque ancêtre inconnu

À la conquête venu

Avec Rollon, j’imagine.

Il s’éprit un beau matin

Des yeux noirs de son esclave,

Et croisa la race slave

Avec l’élément latin,

Ce qui fit que, sous leur chaume,

Je doute que mes aïeux

Eussent encor les yeux bleus

Au temps du grand roi Guillaume.

Si quelques-uns furent grands

Et minces de la ceinture,

Je suis, par triste aventure,

Fort déchu de mes parents.

Suis-je un nain ? Pas tout à fait.

Je fus, au moment propice,

Déclaré propre au service

Devant Monsieur le Préfet

Et dans la troupe de ligne

Remplacé fort à propos,

Je suis mort sous les drapeaux

D’un coup de fièvre maligne.

Aurais-je, à mon régiment,

Sauvé l’honneur de ma race ?

Beaucoup plus heureux qu’Horace,

Je l’ignore absolument.

Quand, aux heures opportunes,

Je consulte mon miroir,

Sous un double sourcil noir

J’y vois deux prunelles brunes.

Le regard en est-il doux ?

Correspond-il au sourire ?

Je ne saurais vous le dire,

Curieux, informez-vous.

N’interrogez pas ma mère,

Si ce n’était qu’indiscret ?

Mais ma mère mentirait,

Ah ! laissez-lui sa chimère !

J’ai le front large, fuyant

Et haut. Je crois que ma tête

Est bien celle d’un poète

Gai, paresseux et bruyant ;

Les cheveux de mon jeune âge

Étaient plats, fins et châtains ;

Ils sont partis ou déteints.

Roses d’antan, bon voyage !

Comment mon nez est-il fait ?

N’est-il pas, suivant l’usage,

Au milieu de mon visage ?

À peu près. Pas tout à fait.

Il suit une ligne courbe

Dont le contour sinueux

En un repli tortueux

Vers le milieu se recourbe.

Mais je suis fier de mon nez ;

Il aurait fait ma fortune

Dans ce pays de la Lune

Où les camus sont bernés.

Mes oreilles, au physique,

Ont un appareil normal,

Elles retiennent fort mal,

Mais comprennent la musique.

Sur leurs fantasques tambours

Souvent les graves paroles,

Sautillant comme des folles,

Se changent en calembours

Et, croyant faire merveilles,

La Rime, en toute saison,

Rit au nez de la Raison

Dans le fond de mes oreilles.

Avec son sourire ouvert

Ma bouche vaut bien le reste ;

Elle est petite et modeste,

C’est sa langue qui la perd.

Langue souple, leste et longue,

Langue au tranchant affilé,

Qui n’a jamais reculé

Devant syllabe ou diphthongue ;

Langue aux retours indulgents,

Langue fidèle à ses causes

Qui, sans pitié pour les choses,

Ne médit jamais des gens.

De ma barbe assez griffaigne

Les poils aux différents tons

Cachent mal les deux mentons

Que sa broussaille accompagne.

Mes jambes certainement

Sont trop courtes pour le buste

Et tout l’ensemble s’ajuste

Assez singulièrement ;

Mais, à la lourde machine

De ce corps mal ordonné

La Nature avait donné

Bons jarrets et souple échine.

Que de défis insensés

J’ai faits, que de courses folles,

De chutes, de cabrioles

Sans avoir les reins cassés !

Parmi mes rêves d’athlète

L’ombre du clown pailleté

Passait dans ma vanité

Avant celle du poète.

Dans son vol capricieux

Le fantôme de ma gloire

Dans les cirques de la Foire

Faisait le saut périlleux.

Comme un écureuil en cage,

Mon esprit souple et retors

Est à l’aise dans mon corps ;

Il est fait à son image.

Il court follement, il croit

Qu’en tout la ligne brisée

Est moins bête et plus aisée

À suivre qu’un chemin droit.

Il bondit, monte, devale,

Cherche à plaisir des détours,

Se dérobe et fait des tours

De force par intervalle.

Par caprice, il fait des sauts

Et des bonds de vingt coudées ;

Sur la corde des idées

Il fait parader les mots ;

Et, tant que la corde vibre,

Le pantin, leste et subtil,

Fait, par attrait du péril,

Des prodiges d’équilibre.

Il est simple et compliqué,

Franc du collier, mais fantasque ;

Il aime à sentir un masque

Sur sa franchise appliqué.

Sa farce la plus cruelle

Est de happer la Raison

Pour la fourrer en prison

Dans une rime nouvelle.

Dame Raison n’entend pas

Très bien la plaisanterie ;

Elle grogne, se récrie,

L’espiègle rit aux éclats

Et dans sa logette étroite

Met de force grand’maman ;

Il la plie adroitement,

Pousse gauche, tire à droite,

Cherche le joint, cherche encor,

Donne un petit coup de lime

Et l’enferme dans la Rime

Comme dans un étui d’or.

Elle reste sérieuse

Dans son cachot éclatant

Et de sa niche on prétend

Qu’elle est un peu glorieuse.

Amis, lecteurs indulgents,

Souriant à ses caprices

N’êtes-vous pas les complices

Du poète, bonnes gens ?

Jetez un coup d’œil rapide

Sur son œuvre d’aujourd’hui,

Mais ne voyez que l’étui,

Ne l’ouvrez pas. Il est vide.

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Por su autor
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Autor
Gustave Le Vavasseur
Título
Mon portrait (Le Vavasseur)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-mon-portrait-le-vavasseur--gustave-le-vavasseur-bedb92
Cita recomendada
Gustave Le Vavasseur, «Mon portrait (Le Vavasseur)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-mon-portrait-le-vavasseur--gustave-le-vavasseur-bedb92.html

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