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Maurice Rollinat · Modernismo

Les Choses

francés

Non ! Ce n’est pas toujours le vent

Qui fait bouger l’herbe ou la feuille,

Et quand le zéphyr se recueille,

Plus d’un épi tremble souvent.

Soufflant le parfum qu’elle couve,

Suant le poison sécrété,

La fleur bâille à la volupté,

Et dit le désir qu’elle éprouve.

Certaines donnent le vertige

Par le monstrueux de leur air,

Engloutissent, pompent la chair,

Sont des gueules sur une tige.

L’eau rampe comme le nuage

Ou se darde comme l’éclair,

Faisant triste ou gai, terne ou clair

Sa rumeur ou son babillage.

Sans tous les jeux de la lumière,

Sans les ombres et les reflets,

Les rochers gris et violets

Se posturent à leur manière.

Tel pleure dans sa somnolence,

Un autre, sec comme le bois,

Aura cette espèce de voix

Qui fait marmonner le silence.

L’âme parcourt comme la sève

Les objets les plus abîmés

Dans la mort, — ils sont animés

Pour tous les organes du rêve :

Pour ceux-ci, l’exigu, l’énorme

Existent par le frôlement,

La couleur, le bruissement,

Par la senteur et par la forme.

Nous pensons que les choses vivent…

C’est pourquoi nous les redoutons.

Il est des soirs où nous sentons

Qu’elles nous parlent et nous suivent.

Par elles les temps nous reviennent,

Elles retracent l’effacé,

Et racontent l’obscur passé

Comme des vieux qui se souviennent.

Elles dégagent pour notre âme

Du soupçon ou de la pitié,

Paix, antipathie, amitié,

Du contentement ou du blâme.

À nos peines, à nos délices,

Participant à leur façon,

Suivant nos actes, elles sont

Des ennemis ou des complices.

Chacune, simple ou nuancée,

Émet de sa construction

Une signification

Qui s’inflige à notre pensée.

Plus d’une, à force de confire

En tête à tête avec le deuil

Prend la figure du cercueil

Et de la Mort pour ainsi dire.

Comme une autre, usuel témoin

D’une allégresse coutumière,

Met du rire et de la lumière,

De l’hilarité dans son coin.

Les saules pleureurs se roidissent

Dans l’éplorement infini,

La branche d’orme vous bénit,

Les bras des vieux chênes maudissent.

L’une a l’allure prophétesse,

Une autre exprime du tourment ;

Toutes rendent le sentiment

De la joie ou de la tristesse.

Celle-là que maigrit, allonge,

La crépusculaire vapeur,

Revêt le hideux de la peur

Et le fantastique du songe

L’assassin voit la nue en marbre

S’ensanglanter sur son chemin,

Et la hache grince à la main

Qui lui fait massacrer un arbre.

Souvent, l’aube lancine et froisse

Le remords avec sa fraîcheur,

Et la neige avec sa blancheur

Épand des ténèbres d’angoisse.

Si par son aspect telle chose

Toutes les fois ne nous dit rien,

À chaque rencontre d’où vient

Que notre œil l’évite ou s’y pose ?…

Notre intelligence retorse

Déshonore leur don brutal

En prêtant son savoir du mal

À ces aveugles de la force.

Hélas ! pour combien d’entre celles

Qui sont barbares par destin,

L’homme n’a qu’un but qu’il atteint :

Les rendre encore plus cruelles !

Que ce sentiment vienne d’elles

Ou leur soit supposé par nous,

On leur trouve un semblant jaloux

Quand nous leur sommes infidèles.

On le sent : comme à l’innocence

On leur doit pudeur et respect,

Et l’on offense leur aspect

Par la débauche et la licence.

L’âme habite bloc et poussière :

Toute forme d’inanimé.

Son frisson y bat renfermé

Comme le cœur de la matière.

Et, de leur air doux ou farouche,

Indifférent ou curieux,

Semblant nous regarder sans yeux,

Et nous interpeller sans bouche,

Comme nous, ces sœurs en mystère,

En horreur, en fatalité,

Reflètent pour l’éternité

L’ennui du ciel et de la terre.

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Autor
Maurice Rollinat
Título
Les Choses
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-choses--maurice-rollinat-5d0401
Cita recomendada
Maurice Rollinat, «Les Choses», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-choses--maurice-rollinat-5d0401.html

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