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Alfred Jarry · Modernismo

Les Antliaclastes

francés

Vous voyez, mes amis, que, sous ces sombres porches,

Notre complot se forme en un profond secret.

Pasfort, rappelle-nous notre dernier décret.

Nous avons décidé qu’avant que de permettre

Que l’ennemi Rouget, acharné, puisse mettre

En ces lieux l’Antlium, nous tous, jusqu’au dernier,

Nous devons le combattre, et l’on ne peut nier

Que ce fameux objet, cet Antlium horrible,

Rouget ne l’inventa que pour servir de cible.

Apportez l’Antlium. Roupias va pomper.

Nous tous, et tour à tour, nous viendrons le frapper.

Le voilà, l’Antlium, cette horrible machine.

Si c’était là Rouget, combien sur son échine,

Nous donnerions de coups. C’est ce que j’imagine.

Dis, Rouget, as-tu jamais

Vu de plus excellents mets

Que tout… tout ce que tu mets

Dans ta pompe ? La matière

Aurait parfumé cette cave entière

Si la réunion n’avait été trop fière

Pour y mettre son nez.

J’abandonne à vos coups les pompiers condamnés,

Et la pompe, je vous la livre.

Allez.

Pompe, Roupias !

Oui, notre devise est : Ad antlias !

Exécutons notre programme !

Arrêtez-vous, messieurs ! ah ! cet horrible drame,

Cette exécution barbare d’un objet…

D’un objet innocent, d’une pompe Rouget…

— Pourquoi tant de furie ? Est-ce un monstre, une pompe ?

Je crois que Toga nous trompe,

Et que, s’il défend la pompe,

Il se peut que je lui rompe

Un fragment de l’os dorsal !

— Fermez portes et fenêtres,

Écartez bien tous les traîtres,

Et chez vos amis, vos maîtres,

On trouve un fourbe infernal !

Toga ! Toga ! tu nous trompes !

Pourquoi défends-tu les pompes ?

Je veux, Sicca, que tu rompes

À ce coquin l’os dorsal !

Ce mot lui sera fatal !

Grâce, messieurs, grâce !

À mort !

À mort, à mort, Toga !

On ne fait pas de grâce !

Il faut sur cette place

Exécuter Toga !

Nous avons justement une potence neuve,

Qu’un de nos amis nous envoya de Riga.

Depuis bientôt deux ans, hélas ! elle était veuve

De condamné ; pourtant elle va servir !

Pasfort. — Voilà ! Voilà ! Là !

Messieurs, j’aime mieux vous le dire,

Puisque vous allez m’étrangler.

À cette heure il ne faut plus rire,

Et je ne veux rien vous celer.

Je suis un chantre de marine ;

J’ai servi Rouget autrefois.

Vous pouvez voir sur ma narine

Le signe, deux lances en croix

J’avais toujours aimé la pompe,

Qui cause ma mort aujourd’hui…

Il ne faut pas qu’on m’interrompe :

Je sens mon courage qui fuit…

Rouget m’avait nommé pour être

Espion au milieu de vous…

C’est l’espion Toga ! meure ! meure le traître !

C’était pour nous trahir qu’il était parmi nous !

Ah ! Toga ! Misérable, à genoux, à genoux !

Moi, messieurs, et ma pompe

Sommes deux vrais amis ;

En cet instant je pompe.

En pompant je péris.

De ma pompe je lègue

Les tuyaux à Sicca ;

Aux chantres de Nimègue

Le tube, et cætera.

Au grand Pasfort je lègue

Un orgue à cinq claviers ;

À Roupias le bègue,

La chanson des pompiers.

Ah ! messieurs, je ne vous demande

Que d’épargner un innocent,

Si vous ordonnez qu’on me pende,

Toga sera mort en pompant !

L’exécrable Toga n’est plus ; notre séance

Pourra donc maintenant s’achever en silence.

— Roupias, les cuves d’eau. —

— Roupias, les cuves d’eau. —Si quelqu’un, parmi nous,

Osait par malheur suivre un si funeste exemple ;

Si, comme ce Toga, l’un, l’autre de nous tous

N’était qu’un espion glissé dans notre temple ;

Il faut qu’il soit muré tout vif dans ce tombeau,

Que, maudit, il s’éteigne ainsi que ce flambeau !

Qu’il s’éteigne !

Que sous ces porches

Qu’en ce jour seulement la lueur de nos torches

Rend à la lumière du jour,

Ce cercueil soit son seul séjour

Ce Toga tout gonflé n’a pas fort bonne grâce.

Il étouffe. Le sang veut sortir par ses yeux.

Sicca ! Sicca ! Tu viens de faire pendre un homme.

Quand tu le vois à terre, inerte, et froid, et mort,

Tu l’insultes, et ris encor !

Bientôt… bientôt peut-être… ah !… tel sera ton sort !

Gloire à Rouget !

Cet inventeur illustre !

Gloire à Rouget,

À qui le monde doit un merveilleux objet,

Qui donne à Lorient tout son lustre !

Gloire à Rouget !

Gloire au grand inventeur de la pompe Rouget !

Pompons, mes frères,

Pompons en chœur !

De tous ceux qui lui sont contraires,

Le grand Rouget sera vainqueur

Jaloux de notre gloire, hélas ! et de nos fastes,

Les barbares Antliaclastes

Ont osé détracter nos immenses succès.

Mais bientôt, mes amis, nous serons exaucés ;

Tous nos vœux les plus chers seront réalisés,

Quand nous aurons construit un Antlium immense.

Il est l’heure ; que l’on commence.

Orgue, préludez.

Orgue, préludez. Orgue merveilleux

Le plus beau que jamais l’on ait vu sous les cieux,

Oh ! que tes accents sont mélodieux !

Grand Taurobole, ô roi de tous les Tauroboles,

Tes majestueuses paroles

Semblent glorifier ton illustre inventeur.

Ô Rouget ! Jamais rien n’atteindra ta hauteur !

Veillez, Pigeaux, veillez pour que notre assemblée

Par aucun importun ne puisse être troublée.

Prosternez-vous, pompiers, voici la grande-clef !

De ce disque cerclé

Voyez la tige magnifique

Et ses ramifications.

Votre maître est, pompiers, cet objet mirifique.

Adressez-lui vos supplications.

Grande-clef, sœur fameuse

De la Pompe Rouget,

Tu ne peux être heureuse

Qu’auprès de cet objet.

S’il arrive qu’en nous quelque chose se rompe,

Ou bien que nous prenions un purgatif trop fort,

Oui, si nous te perdons par un funeste sort,

Au bout de quelque temps l’on verra dans la pompe

Tout ce qui de nous sort !

Mes amis, comme

Vous pourriez ignorer ce qu’il sied de savoir,

Passez un examen : Comment est-ce qu’on nomme

Ce qu’en l’intérieur de la Pompe on peut voir ?

Répondez sans détour.

Allez voir

— Vous, répondez, pompiers, car je veux que personne

N’ignore — ou sache peu — cet important sujet. —

Monsieur, dans la Pompe Rouget,

On met…

Hélas ! Hélas ! J’ai peur que son souffle ne fane

Ces lambris parfumés de l’Antliation.

Sans moi, sans moi, Rouget, sans ma haute prudence

Ces pauvres malheureux auraient été roués

Ce soir, et brûlés vifs.

Ce soir, et brûlés vifs. Que dites-vous ? Silence !

Un complot est formé. J’en ai trouvé l’auteur.

— Mais, quoique ces pompiers soient sûrs, il serait sage

D’aller un peu plus loin, pour…

Gloire à Rouget !

Cet inventeur illustre !

Gloire à Rouget,

À qui le monde doit un merveilleux objet,

Qui donne à Lorient tout son lustre ;

Gloire à Rouget !

Gloire au grand inventeur de la Pompe Rouget !

Pompons mes frères,

Pompons en chœur.

De tous ceux qui lui sont contraires,

Le grand Rouget sera vainqueur !

Sicca l’Antliaclaste et moi, — par cette porte —

Nous viendrons. — Lui devant. — Poignardez-le, Rouget.

Il est devant. Masqué. — Je vous crierai : « Main-forte ! »

Vous pourrez le tuer.

Notre ennemi — masqué — s’avancera par là.

Il aura beau verser des larmes,

Sans hésiter, frappez, quand je dirai : « Voilà ! »

Toga prévoyait ce crime

Quand il a maudit Sicca.

De tous les conjurés j’aurai perdu l’estime,

Mais j’aurai vengé Toga !

Mais je crains, Roupias, que tu prennes la fuite

Va devant.

Gloire à Rouget, pompeur illustre !

Pompier de qui Lorient s’illustre !

Gloire à Rouget !

Gloire au grand inventeur de la Pompe Rouget !

C’était un piège… Eh bien ! le rocher que soulève

L’infâme Roupias

Sur lui retombera.

Toga ! Toga ! pardonne

Et perds mon ennemi !

Que l’œuvre ne soit pas accomplie à demi !

Mort à Sicca ! Vive la Pompe !

Ah ! Si Roupias me trompe,

Il subira mon sort !

Rouget, ton Antlium géant

Se dresse en cette place

Où l’Antlium n’est pas, là n’est que le néant.

Non, rien ne le surpasse !

Gloire à Rouget !

À Rouget qui créa ce gigantesque objet !

Gloire à Rouget !

Allons ! Qu’on s’apprête !

Pompiers, en ces lieux

Faisons une fête

Pour célébrer cet Antle merveilleux !

Non, nous n’en croyons pas nos yeux !

Pompiers, sous cette plate-forme

Élevée au-dessus du terrain de cent pieds

Est une pompe énorme !

Gloire à Rouget, pompiers !

Amis, depuis dix ans, depuis la mort du traître,

La Pompe a prospéré.

Voilà cet Antlium ! Antlium que j’aurai

Créé, moi, votre maître !

Pompiers, le sort aura couronné nos efforts :

Les Antliaclastes sont morts !

Sicca l’Antliaclaste est là, dans la poussière !

Sicca l’Antliaclaste est là, dans une bière

Depuis dix ans cloué.

Sous cette pompe qui s’élève,

Sous l’Antle qui pompe sans trêve,

Gît Sicca, par les vers troué !

Pardonnez, Grand Rouget, peut-être je me trompe ;

Mais quand Sicca fut massacré

À coups de haches et de pompe,

Qu’est devenu celui qui nous l’avait livré ?

Je l’ignore. J’ai cru voir se glisser dans l’ombre

Un homme masqué. Mais je n’en suis pas bien sûr,

Parce qu’il faisait déjà sombre,

Et qu’auprès de la porte est un recoin obscur.

Continuons. C’est vrai. J’ai dit que l’on s’apprête,

Et pas un de vous tous ne s’en est dérangé.

Gloire à Rouget !

Il ajoute à sa gloire

Un Antle merveilleux

Dont éternellement durera la mémoire !

Un Antle de cent pieds, qui se perd dans les cieux !

Le grand Rouget sera célèbre dans l’histoire !

Amis, un grand festin par moi vous est promis.

Sur cette plate-forme,

Sur cette pompe énorme,

On va servir un plat digne de mes amis.

Je l’ai fait faire exprès. — Mais avant, qu’on commence

Par dresser une table et par faire silence.

— Non, pourtant : ce jour veut un peu de licence.

Chœur, allez.

Gloire à l’Antle immense

Et gloire à Rouget !

Allons ! qu’on commence !

Chantons, la bombance

En donne sujet.

Mais pour pomper l’on a bien plus d’intelligence

Quand on a mangé.

Gloire à l’Antle immense

Et gloire à Rouget !

Allons ! qu’on commence !

Chantons ! la bombance

En donne sujet !

Qu’est-ce ? Je n’ai rien vu. Messieurs, cela doit-être

Le plat par Rouget commandé ;

Mais, pour qui l’apporta, je ne puis le connaître,

Car je n’ai pas regardé.

Moi, je ne l’ai pas vu ; mais ce doit être bon,

Rien que d’y penser, j’en pleure.

Dis donc, sais-tu quand se mouche Roupie ?

Eh bien ! C’est quand à son nez pend son effigie.

Quels discours indé…cis chez ces jeunes pompiers !

Au lieu de troubler par vos propos cette fête,

Vous devriez baisser la tête

Et regarder vos pieds.

Gloire à Rouget, pompeur illustre !

Pompier de qui Lorient s’illustre !

Auteur d’un magnifique objet !

Gloire à Rouget ! Gloire à Rouget !

Gloire à Rouget !

Qu’on s’arrête !

Jour — et nuit !

Toute fête

Veut son bruit !

Je suis Sicca ! Je suis Sicca ! Sicca ! Mensonge !

Vous, Sicca ! Vision !

Vous, Sicca ! Vision ! C’est un fou !Quelque songe

Vous a troublé le cerveau.

Je suis Sicca ! Je suis Sicca ! C’est peu nouveau :

Vous venez de le dire ; et, si je ne me trompe,

Voilà dix ans qu’au pied de cette immense pompe

Gît Sicca…

Gît Sicca… Gît Roupias ! — Je suis Sicca, messieurs !

Sicca l’Antliaclaste est vivant, et ces lieux

En recevront bientôt une preuve, j’espère !

Après tout, à quoi bon lui prouver le contraire ?

C’est un fou.

C’est un fou. — Mon ami, nous donnons aujourd’hui

Un festin splendide ; et, si vous voulez en être…

Un squelette !Celui de Roupias le traître.

Il a voulu me perdre et lui s’est perdu.

Il a voulu me perdre et lui s’est perdu.— Mais

C’est en creusant la terre au pied de cette pompe

Que j’ai trouvé son corps.

Écoutez ce bruit !

Au jour radieux succède la nuit !

Toute fête

Veut son bruit !

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Autor
Alfred Jarry
Título
Les Antliaclastes
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-antliaclastes--alfred-jarry-b70297
Cita recomendada
Alfred Jarry, «Les Antliaclastes», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-antliaclastes--alfred-jarry-b70297.html

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