Vous voyez, mes amis, que, sous ces sombres porches,
Notre complot se forme en un profond secret.
Pasfort, rappelle-nous notre dernier décret.
Nous avons décidé qu’avant que de permettre
Que l’ennemi Rouget, acharné, puisse mettre
En ces lieux l’Antlium, nous tous, jusqu’au dernier,
Nous devons le combattre, et l’on ne peut nier
Que ce fameux objet, cet Antlium horrible,
Rouget ne l’inventa que pour servir de cible.
Apportez l’Antlium. Roupias va pomper.
Nous tous, et tour à tour, nous viendrons le frapper.
Le voilà, l’Antlium, cette horrible machine.
Si c’était là Rouget, combien sur son échine,
Nous donnerions de coups. C’est ce que j’imagine.
Dis, Rouget, as-tu jamais
Vu de plus excellents mets
Que tout… tout ce que tu mets
Dans ta pompe ? La matière
Aurait parfumé cette cave entière
Si la réunion n’avait été trop fière
Pour y mettre son nez.
J’abandonne à vos coups les pompiers condamnés,
Et la pompe, je vous la livre.
Allez.
Pompe, Roupias !
Oui, notre devise est : Ad antlias !
Exécutons notre programme !
Arrêtez-vous, messieurs ! ah ! cet horrible drame,
Cette exécution barbare d’un objet…
D’un objet innocent, d’une pompe Rouget…
— Pourquoi tant de furie ? Est-ce un monstre, une pompe ?
Je crois que Toga nous trompe,
Et que, s’il défend la pompe,
Il se peut que je lui rompe
Un fragment de l’os dorsal !
— Fermez portes et fenêtres,
Écartez bien tous les traîtres,
Et chez vos amis, vos maîtres,
On trouve un fourbe infernal !
Toga ! Toga ! tu nous trompes !
Pourquoi défends-tu les pompes ?
Je veux, Sicca, que tu rompes
À ce coquin l’os dorsal !
Ce mot lui sera fatal !
Grâce, messieurs, grâce !
À mort !
À mort, à mort, Toga !
On ne fait pas de grâce !
Il faut sur cette place
Exécuter Toga !
Nous avons justement une potence neuve,
Qu’un de nos amis nous envoya de Riga.
Depuis bientôt deux ans, hélas ! elle était veuve
De condamné ; pourtant elle va servir !
Pasfort. — Voilà ! Voilà ! Là !
Messieurs, j’aime mieux vous le dire,
Puisque vous allez m’étrangler.
À cette heure il ne faut plus rire,
Et je ne veux rien vous celer.
Je suis un chantre de marine ;
J’ai servi Rouget autrefois.
Vous pouvez voir sur ma narine
Le signe, deux lances en croix
J’avais toujours aimé la pompe,
Qui cause ma mort aujourd’hui…
Il ne faut pas qu’on m’interrompe :
Je sens mon courage qui fuit…
Rouget m’avait nommé pour être
Espion au milieu de vous…
C’est l’espion Toga ! meure ! meure le traître !
C’était pour nous trahir qu’il était parmi nous !
Ah ! Toga ! Misérable, à genoux, à genoux !
Moi, messieurs, et ma pompe
Sommes deux vrais amis ;
En cet instant je pompe.
En pompant je péris.
De ma pompe je lègue
Les tuyaux à Sicca ;
Aux chantres de Nimègue
Le tube, et cætera.
Au grand Pasfort je lègue
Un orgue à cinq claviers ;
À Roupias le bègue,
La chanson des pompiers.
Ah ! messieurs, je ne vous demande
Que d’épargner un innocent,
Si vous ordonnez qu’on me pende,
Toga sera mort en pompant !
L’exécrable Toga n’est plus ; notre séance
Pourra donc maintenant s’achever en silence.
— Roupias, les cuves d’eau. —
— Roupias, les cuves d’eau. —Si quelqu’un, parmi nous,
Osait par malheur suivre un si funeste exemple ;
Si, comme ce Toga, l’un, l’autre de nous tous
N’était qu’un espion glissé dans notre temple ;
Il faut qu’il soit muré tout vif dans ce tombeau,
Que, maudit, il s’éteigne ainsi que ce flambeau !
Qu’il s’éteigne !
Que sous ces porches
Qu’en ce jour seulement la lueur de nos torches
Rend à la lumière du jour,
Ce cercueil soit son seul séjour
Ce Toga tout gonflé n’a pas fort bonne grâce.
Il étouffe. Le sang veut sortir par ses yeux.
Sicca ! Sicca ! Tu viens de faire pendre un homme.
Quand tu le vois à terre, inerte, et froid, et mort,
Tu l’insultes, et ris encor !
Bientôt… bientôt peut-être… ah !… tel sera ton sort !
Gloire à Rouget !
Cet inventeur illustre !
Gloire à Rouget,
À qui le monde doit un merveilleux objet,
Qui donne à Lorient tout son lustre !
Gloire à Rouget !
Gloire au grand inventeur de la pompe Rouget !
Pompons, mes frères,
Pompons en chœur !
De tous ceux qui lui sont contraires,
Le grand Rouget sera vainqueur
Jaloux de notre gloire, hélas ! et de nos fastes,
Les barbares Antliaclastes
Ont osé détracter nos immenses succès.
Mais bientôt, mes amis, nous serons exaucés ;
Tous nos vœux les plus chers seront réalisés,
Quand nous aurons construit un Antlium immense.
Il est l’heure ; que l’on commence.
Orgue, préludez.
Orgue, préludez. Orgue merveilleux
Le plus beau que jamais l’on ait vu sous les cieux,
Oh ! que tes accents sont mélodieux !
Grand Taurobole, ô roi de tous les Tauroboles,
Tes majestueuses paroles
Semblent glorifier ton illustre inventeur.
Ô Rouget ! Jamais rien n’atteindra ta hauteur !
Veillez, Pigeaux, veillez pour que notre assemblée
Par aucun importun ne puisse être troublée.
Prosternez-vous, pompiers, voici la grande-clef !
De ce disque cerclé
Voyez la tige magnifique
Et ses ramifications.
Votre maître est, pompiers, cet objet mirifique.
Adressez-lui vos supplications.
Grande-clef, sœur fameuse
De la Pompe Rouget,
Tu ne peux être heureuse
Qu’auprès de cet objet.
S’il arrive qu’en nous quelque chose se rompe,
Ou bien que nous prenions un purgatif trop fort,
Oui, si nous te perdons par un funeste sort,
Au bout de quelque temps l’on verra dans la pompe
Tout ce qui de nous sort !
Mes amis, comme
Vous pourriez ignorer ce qu’il sied de savoir,
Passez un examen : Comment est-ce qu’on nomme
Ce qu’en l’intérieur de la Pompe on peut voir ?
Répondez sans détour.
Allez voir
— Vous, répondez, pompiers, car je veux que personne
N’ignore — ou sache peu — cet important sujet. —
Monsieur, dans la Pompe Rouget,
On met…
Hélas ! Hélas ! J’ai peur que son souffle ne fane
Ces lambris parfumés de l’Antliation.
Sans moi, sans moi, Rouget, sans ma haute prudence
Ces pauvres malheureux auraient été roués
Ce soir, et brûlés vifs.
Ce soir, et brûlés vifs. Que dites-vous ? Silence !
Un complot est formé. J’en ai trouvé l’auteur.
— Mais, quoique ces pompiers soient sûrs, il serait sage
D’aller un peu plus loin, pour…
Gloire à Rouget !
Cet inventeur illustre !
Gloire à Rouget,
À qui le monde doit un merveilleux objet,
Qui donne à Lorient tout son lustre ;
Gloire à Rouget !
Gloire au grand inventeur de la Pompe Rouget !
Pompons mes frères,
Pompons en chœur.
De tous ceux qui lui sont contraires,
Le grand Rouget sera vainqueur !
Sicca l’Antliaclaste et moi, — par cette porte —
Nous viendrons. — Lui devant. — Poignardez-le, Rouget.
Il est devant. Masqué. — Je vous crierai : « Main-forte ! »
Vous pourrez le tuer.
Notre ennemi — masqué — s’avancera par là.
Il aura beau verser des larmes,
Sans hésiter, frappez, quand je dirai : « Voilà ! »
Toga prévoyait ce crime
Quand il a maudit Sicca.
De tous les conjurés j’aurai perdu l’estime,
Mais j’aurai vengé Toga !
Mais je crains, Roupias, que tu prennes la fuite
Va devant.
Gloire à Rouget, pompeur illustre !
Pompier de qui Lorient s’illustre !
Gloire à Rouget !
Gloire au grand inventeur de la Pompe Rouget !
C’était un piège… Eh bien ! le rocher que soulève
L’infâme Roupias
Sur lui retombera.
Toga ! Toga ! pardonne
Et perds mon ennemi !
Que l’œuvre ne soit pas accomplie à demi !
Mort à Sicca ! Vive la Pompe !
Ah ! Si Roupias me trompe,
Il subira mon sort !
Rouget, ton Antlium géant
Se dresse en cette place
Où l’Antlium n’est pas, là n’est que le néant.
Non, rien ne le surpasse !
Gloire à Rouget !
À Rouget qui créa ce gigantesque objet !
Gloire à Rouget !
Allons ! Qu’on s’apprête !
Pompiers, en ces lieux
Faisons une fête
Pour célébrer cet Antle merveilleux !
Non, nous n’en croyons pas nos yeux !
Pompiers, sous cette plate-forme
Élevée au-dessus du terrain de cent pieds
Est une pompe énorme !
Gloire à Rouget, pompiers !
Amis, depuis dix ans, depuis la mort du traître,
La Pompe a prospéré.
Voilà cet Antlium ! Antlium que j’aurai
Créé, moi, votre maître !
Pompiers, le sort aura couronné nos efforts :
Les Antliaclastes sont morts !
Sicca l’Antliaclaste est là, dans la poussière !
Sicca l’Antliaclaste est là, dans une bière
Depuis dix ans cloué.
Sous cette pompe qui s’élève,
Sous l’Antle qui pompe sans trêve,
Gît Sicca, par les vers troué !
Pardonnez, Grand Rouget, peut-être je me trompe ;
Mais quand Sicca fut massacré
À coups de haches et de pompe,
Qu’est devenu celui qui nous l’avait livré ?
Je l’ignore. J’ai cru voir se glisser dans l’ombre
Un homme masqué. Mais je n’en suis pas bien sûr,
Parce qu’il faisait déjà sombre,
Et qu’auprès de la porte est un recoin obscur.
Continuons. C’est vrai. J’ai dit que l’on s’apprête,
Et pas un de vous tous ne s’en est dérangé.
Gloire à Rouget !
Il ajoute à sa gloire
Un Antle merveilleux
Dont éternellement durera la mémoire !
Un Antle de cent pieds, qui se perd dans les cieux !
Le grand Rouget sera célèbre dans l’histoire !
Amis, un grand festin par moi vous est promis.
Sur cette plate-forme,
Sur cette pompe énorme,
On va servir un plat digne de mes amis.
Je l’ai fait faire exprès. — Mais avant, qu’on commence
Par dresser une table et par faire silence.
— Non, pourtant : ce jour veut un peu de licence.
Chœur, allez.
Gloire à l’Antle immense
Et gloire à Rouget !
Allons ! qu’on commence !
Chantons, la bombance
En donne sujet.
Mais pour pomper l’on a bien plus d’intelligence
Quand on a mangé.
Gloire à l’Antle immense
Et gloire à Rouget !
Allons ! qu’on commence !
Chantons ! la bombance
En donne sujet !
Qu’est-ce ? Je n’ai rien vu. Messieurs, cela doit-être
Le plat par Rouget commandé ;
Mais, pour qui l’apporta, je ne puis le connaître,
Car je n’ai pas regardé.
Moi, je ne l’ai pas vu ; mais ce doit être bon,
Rien que d’y penser, j’en pleure.
Dis donc, sais-tu quand se mouche Roupie ?
Eh bien ! C’est quand à son nez pend son effigie.
Quels discours indé…cis chez ces jeunes pompiers !
Au lieu de troubler par vos propos cette fête,
Vous devriez baisser la tête
Et regarder vos pieds.
Gloire à Rouget, pompeur illustre !
Pompier de qui Lorient s’illustre !
Auteur d’un magnifique objet !
Gloire à Rouget ! Gloire à Rouget !
Gloire à Rouget !
Qu’on s’arrête !
Jour — et nuit !
Toute fête
Veut son bruit !
Je suis Sicca ! Je suis Sicca ! Sicca ! Mensonge !
Vous, Sicca ! Vision !
Vous, Sicca ! Vision ! C’est un fou !Quelque songe
Vous a troublé le cerveau.
Je suis Sicca ! Je suis Sicca ! C’est peu nouveau :
Vous venez de le dire ; et, si je ne me trompe,
Voilà dix ans qu’au pied de cette immense pompe
Gît Sicca…
Gît Sicca… Gît Roupias ! — Je suis Sicca, messieurs !
Sicca l’Antliaclaste est vivant, et ces lieux
En recevront bientôt une preuve, j’espère !
Après tout, à quoi bon lui prouver le contraire ?
C’est un fou.
C’est un fou. — Mon ami, nous donnons aujourd’hui
Un festin splendide ; et, si vous voulez en être…
Un squelette !Celui de Roupias le traître.
Il a voulu me perdre et lui s’est perdu.
Il a voulu me perdre et lui s’est perdu.— Mais
C’est en creusant la terre au pied de cette pompe
Que j’ai trouvé son corps.
Écoutez ce bruit !
Au jour radieux succède la nuit !
Toute fête
Veut son bruit !