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PoetósferaLa BibliotecaQ9068

Q9068 · Ilustración

Le Songe creux

francés

Je veux conter comment la nuit dernière,

D’un vin d’Arbois largement abreuvé,

Par passe-temps dans mon lit j’ai rêvé

Que j’étais mort, et ne me trompais guère.

Je vis d’abord notre portier Cerbère,

De trois gosiers aboyant à la fois ;

Il me fallut traverser trois rivières ;

On me montra les trois sœurs filandières,

Qui font le sort des peuples et des rois.

Je fus conduit vers trois juges sournois,

Qu’accompagnaient trois gaupes effroyables,

Filles d’enfer et geôlières des diables ;

Car, Dieu merci, tout se faisait par trois.

Ces lieux d’horreur effarouchaient ma vue,

Je frémissais à la sombre étendue

Du vaste abîme où des esprits pervers

Semblaient avoir englouti l’univers.

Je réclamais la clémence infinie

Des puissants dieux, auteurs de tous les biens.

Je l’accusais, lorsqu’un heureux génie

Me conduisit aux champs élysiens,

Au doux séjour de la paix éternelle.

Et des plaisirs, qui, dit-on, sont nés d’elle.

On me montra, sous des ombrages frais,

Mille héros connus par les bienfaits

Qu’ils ont versés sur la race mortelle,

Et qui pourtant n’existèrent jamais :

Le grand Bacchus, digne en tout de son père ;

Bellérophon, vainqueur de la Chimère ;

Cent demi-dieux des Grecs et des Romains.

En tous les temps tout pays eut ses saints.

Or, mes amis, il faut que je déclare

Que si j’étais rebuté du Tartare,

Cet Élysée et sa froide beauté

M’avaient aussi promptement dégoûté.

Impatient de fuir cette cohue,

Pour m’esquiver je cherchais une issue,

Quand j’aperçus un fantôme effrayant,

Plein de fumée, et tout enflé de vent,

Et qui semblait me fermer le passage.

« Que me veux-tu ? dis-je à ce personnage.

— Rien, me dit-il, car je suis le Néant.

Tout ce pays est de mon apanage. »

De ce discours je fus un peu troublé.

« Toi le Néant ! jamais il n’a parlé…

— Si fait, je parle ; on m’invoque, et j’inspire

Tous les savants qui sur mon vaste empire

Ont publié tant d’énormes fatras…

— Eh bien, mon roi, je me jette en tes bras.

Puisqu’en ton sein tout l’univers se plonge,

Tiens, prends mes vers, ma personne, et mon songe :

Je porte envie au mortel fortuné

Qui t’appartient au moment qu’il est né. »

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Autor
Q9068
Título
Le Songe creux
Lengua
francés
Época
Ilustración
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-songe-creux--q9068-0925ec
Cita recomendada
Q9068, «Le Songe creux», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-songe-creux--q9068-0925ec.html

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