Est-ce vous, Philoctète ? on croirai-je mes jeux ?
Quel implacable dieu vous ramène en ces lieux ?
Vous dans Thèbes, seigneur ! Eh ! qu’y venez-vous faire ?
A respecté du moins les jours de votre reine.
Eh ! quel crime a donc pu mériter sa colère ? (1719.)
Au-dessus de son âge, au-dessus de la crainte.
Jeune et dans l’âge heureux qui méconnaît la crainte.
Mon trouble dit assez le sujet qui m’amène ;
Tu vois un malheureux que sa faiblesse entraîne,
De ces lieux autrefois par l’amour exilé.
Et par ce même amour aujourd’hui rappelé.
Vous, seigneur ? vous pourriez, dans l’ardeur qui vous brûle,
Pour chercher une femme abandonner Hercule ?
Dimas, Hercule est mort, et mes fatales mains
Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains.
Je rapporte en ces lieux ces flèches invincibles,
Du fils de Jupiter présents chers et terribles.
Je rapporte sa cendre, et viens à ce héros.
Attendant des autels, élever des tombeaux.
Sa mort de mon trépas devrait être suivie :
Mais vous savez, grands dieux, pour qui j’aime la vie ?
Dimas, à cet amour si constant, si parfait,
Tu vois trop que Jocaste en doit être l’objet.
Jocaste par un père à son hymen forcée,
Au trône de Laïus à regret fut placée :
L’amour nous unissait, et cet amour si doux
Était né dans l’enfance, et croissait avec nous.
Tu sais combien alors mes fureurs éclatèrent.
Combien contre Laïus mes plaintes s’emportèrent.
Tout l’État, ignorant mes sentiments jaloux.
Du nom de politique honorait mon courroux.
Hélas ! de cet amour accru dans le silence.
Je t’épargnais alors la triste confidence :
Mon cœur, qui languissait de mollesse abattu,
Redoutait tes conseils, et craignait ta vertu.
Je crus que, loin des bords où Jocaste respire,
Ma raison sur mes sens reprendrait son empire ;
Tu le sais, je partis de ce funeste lieu,
Et je dis à Jocaste un éternel adieu.
Cependant l’univers, tremblant au nom d’Alcide,
Attendait son destin de sa valeur rapide ;
À ses divins travaux j’osais m’associer ;
Je marchai près de lui ceint du même laurier.
Mais parmi les dangers, dans le sein de la guerre,
Je portais ma faiblesse aux deux bouts de la terre :
Le temps, qui détruit tout, augmentait mon amour ;
Et, des lieux fortunés où commence le jour,
Jusqu’aux climats glacés où la nature expire,
Je traînais avec moi le trait qui me déchire.
Enfin je viens dans Thèbe, et je puis de mon feu,
Sans rougir, aujourd’hui te faire un libre aveu.
Par dix ans de travaux utiles à la Grèce,
J’ai bien acquis le droit d’avoir une faiblesse ;
Et cent tyrans punis, cent monstres terrassés,
Suffisent à ma gloire, et m’excusent assez.
Quel fruit espérez-vous d’un amour si funeste ?
Venez-vous de l’État embraser ce qui reste ?
Ravirez-vous Jocaste à son nouvel époux ?
Son époux ! juste ciel ! ah ! que me dites-vous ?
Jocaste !… Il se pourrait qu’un second hyménée ?
Œdipe à cette reine a joint sa destinée…
Voilà, voilà le coup que j’avais pressenti,
Et dont mon cœur jaloux tremblait d’être averti.
Seigneur, la porte s’ouvre, et le roi va paraître.
Tout ce peuple, à longs flots, conduit par le grand-prêtre,
Vient conjurer des dieux le courroux obstiné :
Vous n’êtes point ici le seul infortuné.
Œdipe à cette reine a joint sa destinée…
De ses heureux travaux c’était le plus doux prix.
Ô dangereux appas que j’avais trop chéris !
Ô trop heureux Œdipe !
Il va bientôt paraître.
Tout ce peuple, à longs flots, conduit par le grand-prêtre,
Vient du ciel irrité conjurer les rigueurs.
Sortons, et, s’il se peut, n’imitons point leurs pleurs.
Reconnaissez ce monstre, et lui faites justice. (1719.)
Pour moi qui, sur son trône élevé par vous-même,
Deux ans après sa mort ait ceint son diadème.
D’un respect dangereux a dépouillé le reste ;
Ce peuple épouvanté ne connaît plus de frein,
Et quand le ciel lui parle il n’écoute plus rien.
Sortez, etc.
Lui ! qu’un assassinat ait pu souiller son âme !
Des lâches scélérats c’est le partage infâme.
Il ne manquait, Égine, au comble de mes maux
Que d’entendre d’un crime accuser ce héros. (1719-1730.)
Je ne viens point ici par des jalouses larmes. (Ire édition.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . Que je m’en justifie.
Je vous perds pour jamais : qu’aurais-je à craindre encore ?
Vous êtes dans des lieux qu’un dieu vengeur abhorre ! (1719.)
Et si jamais enfin je fus chère à vos yeux,
Si vous m’aimez encore, abandonnez ces lieux.
Pour la dernière fois renoncez à ma vue !
Jocaste I pour jamais je vous ai donc perdue !
Oui, prince, c’en est fait ; nous nous aimions en vain, etc.
Et méritez enfin, par un trait généreux.
L’honneur que je vous fais de vous mettre auprès d’eux. (1719.)
Mais un prince, un guerrier, un homme tel que moi.
Et je n’ai point, seigneur, au temps de sa disgrâce,
Disputé sa dépouille et demandé sa place.
Le trône est un objet qui ne peut me tenter. (1719-1730.)
Mon devoir, dont la voix m’ordonne de vous fuir,
Ne me commande pas de vous laisser périr. (1719.)
Du jour qui m’importune il veut me délivrer.
Ah ! de ce coup affreux songeons à me parer. (1719-1730.)
Non, la mort à mes maux est l’unique remède.
J’ai vécu pour vous seule, un autre vous possède ;
Je suis assez content, et mon sort est trop beau, etc. (1719-1730.)
Déjà votre vertu brillât à tous les yeux. (1719.)
Tout autre aurait, seigneur, des grâces à vous rendre ;
Mais je suis Philoctète, et veux bien vous apprendre
Que l’exacte équité dont vous suivez la loi,
Si c’est beaucoup pour vous, n’est point assez pour moi.
Et que ce peuple et vous ne m’avez point rendue.
J’abandonne à jamais ces lieux remplis d’effroi ;
Les chemins de la gloire y sont fermés pour moi.
Sur les pas du héros dont je garde la cendre,
Cherchons des malheureux que je puisse défendre.
(Il sort.)
Non, je ne reviens point de mon saisissement,
Et ma rage est égale à mon étonnement.
(Au grand-prêtre.)
Voilà donc des autels quel est le privilége !
Imposteur, ainsi donc ta bouche sacrilége…
Ma colère est égale à mon étonnement,
Et je ne reviens point de mon saisissement.
Seigneur, vous avez vu ce qu’on ose attenter :
Un orage se forme, il le faut écarter.
Craignez un ennemi d’autant plus redoutable
Qu’il vous perce à nos yeux par un trait respectable.
Quelle funeste voix s’élève dans mon cœur !
Quel crime, juste ciel ! et quel comble d’horreur !
Seigneur, c’en est assez, etc.
Madame, au nom des dieux, sans vous parler du reste.
Vous frémissez, seigneur, et vos lèvres pâlissent ;
Sur votre front tremblant vos cheveux se hérissent.
En vain de cet amour le pouvoir tout-puissant
Excitait ma pitié pour son sang innocent.
Mon destin fut toujours de vous rendre la vie.
(À la suite.)
Que Phorbas vienne ici : c’est son roi qui l’en prie.
Auteur de tous ses maux, c’est peu de les venger,
C’est peu de m’en punir, je dois les soulager ;
Il faut de nos bontés lui laisser quelque marque,
Et descendre du moins de mon trône en monarque.
Que l’on fasse approcher, etc.
Amis, écoutez-moi pour la dernière fois.
Écoutez-moi, Thébains, pour la dernière fois. 123(B.)
Allez, retirez-vous… Ciel ! que dois-je penser ?
À Corinthe, seigneur, il vous faut renoncer.
(Ire édition de 1719.)
Pressé de ses remords, a tout dit aux abois.
Et vous a renoncé pour le sang de ses rois.
(Éditions de 1719.)