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PoetósferaLa BibliotecaAnne-Marie du Boccage

Anne-Marie du Boccage · Romanticismo

Le sixième chant

francés


RIen ne peut échapper aux yeux de l’Eternel,

Il voit du Tentateur le succès criminel,

Et l’homme perverti par un noir artifice.

Sa clémence cédant aux loix de sa justice,

Il le livre à la mort, & sa voix dans les airs,

En prononçant ces mots ébranle l’Univers.

Eve, tu dois porter la peine de ton crime,

Des fils qui te naîtront, tu seras la victime :

Tu verseras des pleurs, en leur donnant le jour.

Adam, pour avoir crû les conseils de l’amour,

Tes descendans & toi, de l’avare nature,

N’arracheront les dons qu’à force de culture ;

La douleur, le travail t’améneront la mort.

J’ai maudit le Serpent ; il fuit en vain son fort :

Je le livre aux remords plus cruels que la foudre.

Sans redouter la main qui peut le mettre en poudre,

L’Imposteur joüissoit d’un triomphe odieux :

Il apprend son arrêt prononcé dans les Cieux,

Et le fort des humains devenus ses victimes.

Bientôt la voix de Dieu le replonge aux abîmes,

La mort & le péché ses fidéles sujets,

Accourent sur ses pas pour servir ses projets.

Retournez, leur dit-il, joüir de ma conquête :

Détruisez, dévorez : que rien ne vous arrête :

Remplissez l’Univers d’épouvante & de pleurs ;

Le tems qui détruit tout, nourrira vos fureurs ;

Regnez, servez ma haine en ce terrestre monde,

Tandis que visitant ma retraite profonde,

Par le brillant succès de mes soins glorieux,

Je porterai la joie en ces lugubres lieux.

Il y vole à ces mots, & revoit son Empire :

L’Enfer depuis long-tems pour son retour soupire :

Il y paroît traîné sur un char triomphant.

L’abîme l’applaudit par un bruit effrayant.

Esprits, dit-il, regnez, joüissez de ma gloire ;

Je conduirai vos pas aux lieux de ma victoire :

Par moi la race humaine est livrée à vos coups.

Dieu se rit des complots de l’Ennemi jaloux :

Il sçait à quel dégré l’infernale puissance,

Doit sur le genre-humain étendre sa vengeance,

Et que l’homme né libre, en peut braver les traits :

Mais Adam doit sentir le poids de ses forfaits,

Déja du Roi des Cieux les fidéles Ministres

Placent au Firmament divers signes sinistres.

Le Soleil incliné, par son oblique cours,

Change l’air, les saisons, l’égalité des jours ;

Le tonnerre, les vents épouvantent la terre ;

L’homme & les animaux se déclarent la guerre.

Au châtiment cruel dont il ressent les coups

Adam du Ciel vengeur reconnoît le courroux ;

Déja le froid, la faim augmentent son martyre :

Pour sa postérité son cœur tremble & soupire,

Au plus vif désespoir se livrant sur son sort,

Par d’inutiles cris il invoque la mort.

Cédres, s’écrioit-il, cachez-moi, sous vos ombres !

Rochers, renfermez-moi dans vos cavernes sombres !

Epargnez à mes yeux la clarté du Soleil :

Dieu puissant, plongez-les dans l’éternel sommeil.

De l’Univers ta vûe embrasse la carriére,

Comment m’exposerai-je aux traits de la lumiére ?

Averti du danger, je bravai le destin ;

Le remords fils du crime est vivant dans mon sein.

Quoi ! le monde en naissant est prêt à se détruire !

Les animaux cruels méprisent mon Empire !

Tout est changé pour moi : l’objet de mon amour,

Jadis de mon bonheur, est ma perte en ce jour.

Les bois qui résonnoient aux sons de ma voix tendre,

N’ont plus que des soupirs, des sanglots à me rendre :

La nuit la plus obscure est témoin de mes pleurs.

Par les échos plaintifs, Eve apprend ces douleurs ;

Elle approche en tremblant, & croit par sa présence,

Des tourmens d’un époux calmer la violence.

Il rejette ses soins par ces sévères mots.

Cruelle, éloigne-toi, source de tous mes maux :

Pourquoi sous tant d’attraits, l’Auteur de la Nature

Cacha-t-il les erreurs d’un cœur foible & parjure ?

Rebelle à mes conseils, tu crus le séducteur ;

Devois-je partager ton crime & ton malheur ?

Tes dangereux appas surprirent ma foiblesse ;

Fuis mes yeux détrompés, perfide enchanteresse.

Hélas ! j’estimai trop tes dons & tes vertus.

Il dit : Eve troublée, & les sens abatus,

Embrasse ses genoux, & les baigne de larmes.

Ta douleur, répond-elle, augmente mes allarmes ;

Foible dans le danger, sourde à tes volontés,

Ces reproches cruels, je les ai mérités ;

Mais dois-tu par la haine accabler ma tendresse ?

Mon amour ne peut-il dissiper la tristesse ?

Le crime en se cachant sous un dehors trompeur

À fait de mon esprit l’involontaire erreur.

Ne m’abandonne pas à ma douleur extrême :

Adoucis tes regards pour un autre toi-même ;

Nos forfaits sont égaux : nous frémissons tous deux :

Mais mon cœur plus coupable est le plus malheureux.

De mon époux, de Dieu j’irrite la colère :

J’oserai vers son Thrône élever ma priére,

Il sçait que tes malheurs prirent leur source en moi,

Que la foudre m’écrase, & s’éloigne de toi.

Peut-être n’ai-je plus qu’un seul instant à vivre !

Si tu me fuis, hélas ! quel parti dois-je suivre ?

Passons du moins en paix de si cruels momens :

Joignons notre infortune, & nos gémissemens.

Tu parois attendri : je reprends l’espérance :

Je sçai combien tu dois craindre mon imprudence,

Ton cœur de mes conseils éprouva le danger :

N’importe : à t’en donner, j’ose encor m’engager.

Je cherche à te calmer dans ton incertitude,

Du destin de tes fils naît ton inquiétude ;

Tu crois déja les voir enlevés par la mort.

Tentons pour la tromper un généreux effort ;

Qu’ils soient toujours à naître, & que sa main perfide

Répande sur nous seuls son poison homicide.

En prévenant ses coups, calmons notre douleur…

Ce parti, je le vois, épouvante ton cœur…

Inutiles projets ! tes désirs, ma tendresse,

Pourroient-ils sans espoir languir dans leur ivresse ?

Supplice pour tous deux plus cruel que la mort !

Non : par nos mains plûtôt terminons notre sort ;

Qui peut nous arrêter ? abrégeons tant d’allarmes.

Ces mots entrecoupés s’étouffent dans ses larmes ;

Prosternée, immobile & frissonnant d’effroi,

De son maître elle attend les conseils & la loi.

Désarmé par ses pleurs, son époux la reléve.

Tu me perces le cœur : viens dans mes bras, chère Eve :

Vivons unis, dit-il : viens, ne consumons plus

Le moment qui nous reste en regrets superflus.

Ton crime m’a perdu : ton repentir l’efface ;

Quitte le noir projet d’éteindre en toi la race ;

Ce mépris de la vie, & de tous les plaisirs

Vient d’un orgueil secret qui flatte tes désirs ;

Il te paroît l’effort d’une ame magnanime :

Aux regards de ton Dieu ce désir est un crime

Qui prouve ta foiblesse, & dégrade ta foi.

Du sage Créateur accomplissons la loi :

Il voulut que l’hymen en resserrant nos chaînes,

Augmentât nos plaisirs, & modérât nos peines.

Oui : la stérilité s’oppose à ses arrêts,

Et nos fils malheureux sont nés dans ses décrets.

Sur moi seul que ne puis-je attirer la tempête !

Aux coups du Ciel pour toi j’irois offrir ma tête,

L’attendrir, t’excuser sur la fragilité.

Prosternons-nous aux pieds de ce Pere irrité.

Nos sincères regrets toucheront sa clémence ;

Ses regards en tous lieux répandent l’espérance.

Au même instant vers Dieu s’élancent leurs accens :

Et leurs vœux réunis transportés par les vents

S’élévent jusqu’aux Cieux, en pénétrent la voute.

D’Eden, dit le Très-Haut, Michel, suivez la route :

J’éloignerai le coup d’un arrêt mérité :

Le repentir de l’homme a touché ma bonté ;

Mais il sera banni de cet heureux asyle.

Ses descendans privés d’un séjour si tranquille

Par un chemin pénible iront tous à la mort ;

Qu’Adam sçache de vous mes décrets & leur sort.

L’Ange instruit des destins s’envole avec l’aurore ;

Le premier des mortels dont l’espoir vit encore,

Reçoit avec transport cet être radieux ;

Il apprend par sa voix que le Maître des Cieux

Suspend le coup fatal qui doit trancher sa vie,

Mais qu’un tissu de maux dont sa trame est remplie,

Le bannit à jamais de ce séjour charmant.

La douleur le saisit en cet affreux moment :

Eve désespérée en ces termes s’exprime :

De mon sort sans frémir, je ne puis voir l’abîme ;

J’espérois en ces lieux finir mes tristes jours :

On m’en bannit : pourquoi prolonge-t-on leur cours ?

Bois qui m’avez vû naître, agréable prairie,

Toi berceau nuptial, ombre que j’ai chérie,

Echos qui m’entendiez instruits par les Zéphirs,

Pour la derniére fois rendez-vous mes soupirs ?

Fleurs, ne verrai-je plus vos couleurs éclatantes ?

Quelles mains soutiendront vos tiges languissantes ?

Tribut de mes travaux, lieux chers à mes amours,

Faut-il de vos attraits m’éloigner pour toujours ?

Comment pourrai-je vivre en un climat sauvage,

En proie à la douleur, aux remords, à la rage ?

L’Ange arrête le cours d’un si juste courroux :

Tu ne perds rien, dit-il : il te reste un époux ;

Il guidera tes pas aux lieux où tu dois vivre :

Quitte sans désespoir ce séjour pour le suivre.

Adam, poursuivit-il, rappelle ici tes sens,

Je dois de l’avenir te dévoiler les tems :

De folles passions vois ta race enivrée.

Tandis qu’Eve au sommeil par mes soins est livrée,

Eloignons-nous, montons sur ce roc escarpé.

Le Pere des humains de regrets occupé

Suit le guide Divin : à ses yeux la Nature

Offre tous les climats, & la race future.

De l’Africain farouche il voit les champs brûlés,

Les bords Américains par le fer désolés,

L’Asiatique en proie au luxe, à la mollesse,

L’Europe abandonnée à la guerriére ivresse :

Partout il voit voler le Démon des combats,

Et les mortels armés tourner contr’eux leurs bras :

L’avarice, l’orgueil, l’ambition, l’envie,

Des concurrens jaloux exciter la furie :

Souvent même à la haine entraînés par l’amour,

Devenir plus ardens à se priver du jour :

Sur ses rivaux détruits chacun fonder sa gloire :

Dans le meurtre & le sang tous chercher la victoire.

Plus loin dans des Cités les festins & les jeux,

Des nombreux habitans semblent combler les vœux ;

Mais la guerre intestine en sa fougueuse rage,

À ce calme apparent fait succéder l’orage.

Ces Temples, ces Palais élevés par l’orgueil,

De leur Maître en tombant deviennent le cercueil.

Dans l’ardeur d’un faux zéle ou de l’idolâtrie,

L’un à ses Dieux s’immole, & l’autre à sa Patrie,

Adam fuit ce spectacle, & l’œil baigné de pleurs,

De ses fils à venir déplore les malheurs.

Faut-il qu’à ces cruels je donne la naissance !

Que n’ai-je sur leur sort resté dans l’ignorance !

Mon ame n’auroit pas à gémir en un jour,

Des forfaits que les ans produiront tour à tour.

En prévoyant ces maux j’avance mon martyre :

À sçavoir l’avenir sans prudence on aspire :

Son aspect nous prépare à des tourmens cruels,

Dont la crainte déja nous fait des maux réels.

Terrible vision ! race trop ennemie !

Plût au Ciel qu’en naissant vous perdissiez la vie !

Il dit : d’autres objets affligent ses regards ;

Mille maux différens volent de toutes parts ;

L’un périt à l’instant par la douleur aiguë :

L’autre boit à longs traits le poison qui le tue,

Et la fiévre en fureur dans ses livides bras,

Enlève les mortels, & les livre au trépas.

O Mort, s’écria-t-il, frappé de cette image,

Si je tremble aujourd’hui lorsque je t’envisage,

Pourrai-je supporter la rigueur de tes coups ?

Envoyé du Très-Haut, par des sentiers plus doux

Ne peut-on arriver au terme de la vie ?

Autant tu vois d’écueils sur les mers en furie,

D’insectes voltiger sur la face des eaux,

Autant la race humaine éprouvera de maux.

Mille piéges cachés, poursuit l’Esprit Céleste,

Avanceront la fin de son destin funeste.

L’air, l’eau, le fer, le feu termineront ses jours :

Surtout l’intempérance abbrégera leur cours.

Ce monstre insatiable ami de la paresse,

Cherchera le bonheur dans le sein de l’ivresse.

L’abondance bientôt détruira les plaisirs,

Et les sens émoussés languiront sans désirs ;

De là naîtront les maux dont l’image terrible

Pour tant d’infortunés te rend déja sensible.

Telle sera l’erreur des avares humains ;

En des gouffres cherchant des trésors incertains,

Ils trouveront leur fin dans un air homicide.

Veux-tu de la douleur fuir l’atteinte perfide ?

Vis dans la tempérance, & ne mets point tes soins

À te multiplier des goûts & des besoins.

Sous de rustiques toits en des travaux utiles,

Tu trouveras la Paix & les plaisirs tranquilles :

De la frugalité naîtra le vrai bonheur :

Crains l’excès, la mollesse, & le luxe enchanteur ;

Des loix de la Nature écoutant la sagesse,

Tu verras à pas lents arriver la vieillesse ;

Ses coups sans t’accabler affoibliront tes sens,

Et pour toi les plaisirs deviendront languissans :

Ce pénible passage est un mal nécessaire ;

La vie en cet état cessera de te plaire ;

Alors comme un fruit mûr détaché sans efforts,

De tes membres usés perdant tous les ressorts,

Soudain tu rentreras dans le sein de ta mere.

Instruit par vos conseils, reprit le premier Pere,

J’entrevois sans frémir le terme de mes jours.

Je vais par la sagesse en adoucir le cours.

Dans mon ame déja je sens la Paix renaître.

Pénétré de respect pour le souverain Etre,

J’attends de sa bonté qu’il abbrége mon sort.

Tu ne dois désirer, ni redouter la mort :

C’est le Port, dit l’Archange, où finiront tes peines ;

Souffre sans murmurer & la vie & ses chaînes,

Pour ta postérité par un excès d’amour,

Le Fils du Dieu vivant doit s’immoler un jour,

Le courroux de son Pere exige une victime :

Il viendra par son Sang te laver de ton crime,

Eclairer les Sçavans par ses Loix confondus :

De ses enfans chéris animer les vertus ;

D’une nouvelle vie obtenant le partage,

Le Ciel après la mort sera leur héritage,

Et Satan dépouillé d’un pouvoir criminel,

Expiera ses forfaits dans le gouffre éternel.

Par l’espoir consolant des divines merveilles,

Dont en partant, ma voix enchante tes oreilles,

Supporte tes malheurs, modère tes regrets :

N’espère point des Cieux pénétrer les décrets ;

Dans la seule vertu tu trouveras des charmes.

Eve dans ton exil doit essuyer tes larmes :

Elle accourt, avançons ; par des songes flatteurs,

De ses sens agités j’ai calmé les frayeurs :

Son ame aura repris une force nouvelle.

Graces au doux sommeil, ah ! cher époux, dit-elle,

La suite de nos maux me cause moins d’effroi :

En ces lieux enchantés que serois-je sans toi ?

J’ai causé tes malheurs : je veux par ma tendresse

Des plus affreux climats t’adoucir la tristesse :

Avec toi transportée au milieu des déserts,

Je croirai voir Eden au bout de l’Univers.

L’Ange de leur départ précipite enfin l’heure,

Les conduit aux confins de l’heureuse demeure :

Sur leurs pas pour toujours en ferme les remparts,

Et devient invisible à leurs tristes regards.

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Autor
Anne-Marie du Boccage
Título
Le sixième chant
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-sixieme-chant--anne-marie-du-boccage-5f22b9
Cita recomendada
Anne-Marie du Boccage, «Le sixième chant», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-sixieme-chant--anne-marie-du-boccage-5f22b9.html

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