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Henry Becque · Modernismo

Le Frisson

francés

I

Et puis il faut compter avec nos modernistes,

Fins, subtils, nuancés, raffinés, aiguisés,

Qui ne feront jamais un métier de copistes,

Et veulent que les mots aussi soient névrosés.

Ensoleillé, je crois, est le premier en date,

Les fidèles se l’ont passé de main en main ;

On était tout porté pour assoiffé qui flatte,

Et la buée a fait un énorme chemin.

Laurer ne va pas mal. Nimber prend de l’avance.

On dit auréoler aussi négligemment.

Envolement n’a pas le coup d’aile qu’on pense ;

On peut se contenter pourtant d’envolement.

Ah ! troublant, par exemple, a satisfait les âmes ;

Il était attendu dans ce siècle du cœur.

Ciel troublant ! Vers troublants ! Et les femmes, les femmes

Sont troublantes, avec un petit air moqueur.

Ce troublant, l’avouerai-je, a réussi si vite

Qu’il devient assommant, on en est hébété ;

On l’entend au Palais, aux courses, en visite,

Sarcey même l’emploie avec autorité.

J’aime mieux décadent, qui baisse encor la tête,

Qu’on pousse avec regret ; qu’on pousse cependant ;

Décadent est charmant. À bientôt l’opérette

Où Baron s’écriera : « Je suis un décadent. »

Mais le grand mot, le mot qui fermente et qui gronde,

Le mot sans parallèle et sans comparaison,

Le mot mystérieux qui contient tout un monde,

Le mot sacré, le mot unique, c’est : Frisson.

Nous avons les frissons de Zola qui les sème,

Celui de Maupassant, celui de Paul Bourget ;

Je passe Rollinat, lui, c’est le frisson même ;

Il ne nous manque plus que le frisson d’Ohnet.

II

Le matin, en ouvrant les yeux à la lumière,

Frisson ! Pour allumer son feu, nouveau frisson !

Frisson, en entendant le pas de sa portière !

Et ce sont des frissons à perdre la raison.

Lassé de son frisson, on prend celui d’un autre,

On ouvre Baudelaire en poussant ses tisons ;

Et l’on se berce alors, on se grise, on se vautre,

Dans la collection des modernes frissons.

On sort. Les voilà donc ces cités qu’on renomme !

Toujours la même brume et le même horizon !

Penser comme Pascal, parler comme Prudhomme,

Ah ! misérable acteur ! Frisson, frisson, frisson !

Biens légers qu’on envie et dont on s’embarrasse,

Qu’êtes-vous, tristes biens, devant notre raison ?

La beauté n’a qu’une heure, elle frissonne et passe !

Le pouvoir ? Une erreur ! Le génie ? Un frisson !

Et lorsque vient le soir, quand plus mélancoliques

Nos psychologues vont chercher la pâmoison,

Prendre des airs d’Hamlet dans les maisons publiques,

Ils nous la font encore avec le vieux frisson.

III

Les autres ont cueilli la fleur du Parisisme ;

Ils fêtent Vermina comme on fêtait Chloris ;

Abbés galants jetés dans le naturalisme,

Qui sourit de leur grâce et de leurs vieux iris.

Et d’autres, sorbonniens amoureux des mystères,

Que Descartes a vu s’enfuir avec Vénus,

Demandent leurs secrets aux ivresses vulgaires ;

Ils ont les yeux hagards des voyageurs perdus.

Ils portent avec eux l’âcre souci des veuves,

L’appel désespéré vers quelque Sinaï,

Et, pour nous raconter leurs impressions neuves,

Voudraient des instruments qui n’aient jamais servi.

Impassibles de droite, impassibles de gauche,

Aimables sélectés qui ne croyez à rien,

Et qui croyez encore, enfants, à la débauche !

Vous vous amusez bien ! Vous vous amusez bien !

On dirait qu’avant vous nous étions des barbares,

Et que, les derniers-nés du monde d’aujourd’hui,

Vous avez découvert, avec des efforts rares,

L’irrévérence aux dieux, les filles et l’ennui.

Que l’homme jusqu’à vous vivait dans une étable ;

Que personne avant vous n’avait croisé les bras

Devant cet univers splendide et misérable

Qui promet le bonheur et ne le donne pas.

Vos pères ont connu l’éternelle détresse,

La désolation des jours irrésolus ;

Ils se sont arrêtés pour noter leur tristesse,

Et jeter dans le monde une larme de plus.

Ils chantaient des douleurs plus hautes et plus dignes,

Rêves de grands amants ou de vieux citoyens ;

Ils ne demandaient pas pourtant de nouveaux signes,

Mais ils se rattrapaient dans l’emploi des anciens.

Allez, cherchez des mots, s’il en faut pour vous plaire,

Cherchez le mot savant et qui va jusqu’au bout ;

Quand vous aurez trouvé votre vocabulaire,

Donnez-nous quelques Lacs et quelques Nuits d’août.

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Por su autor
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Autor
Henry Becque
Título
Le Frisson
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-frisson--henry-becque-f20b2c
Cita recomendada
Henry Becque, «Le Frisson», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-frisson--henry-becque-f20b2c.html

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