CHangez vos sons, ma Lyre, & vos tendres accords :
Pour des tons effrayans redoublez vos efforts.
De l’homme heureux, instruit, visité par les Anges,
Je ne dois plus ici célébrer les loüanges,
Ni les bienfaits de Dieu versés sur les humains.
Il faut de ces tableaux obscurcir les desseins ;
Représenter l’horreur d’un crime volontaire,
Les élémens changés, le Ciel dans sa colère,
Et le moment fatal qui livra l’Univers
À la mort, au péché, nés du sein des enfers.
Quels travaux pour mon sexe ennemi des allarmes,
Foible, tremblant, formé pour l’amour & ses charmes !
Quoi ! je vais rappeller des maux causés par nous !
Belles, qui m’en blâmez, ayez moins de courroux :
Racontant les malheurs nés de votre imprudence,
Je montre de vos traits le charme & la puissance.
Les Peintres des fureurs d’Achille & de Turnus,
Des revers de Priam, & d’un fils de Vénus,
Ne tracérent jamais d’images si cruelles ;
Je marche après Milton en des routes nouvelles :
J’annonce du Très-Haut les arrêts menaçans :
Que ce sujet sublime éléve mes accens !
Le globe du Soleil se replongeoit dans l’onde :
La nuit obscurcissoit la surface du monde,
Quand des remparts d’Eden banni par la terreur,
Sur les aîles du crime y revint l’Imposteur.
Il partit à l’instant où brillent les étoiles,
Suivit toujours la nuit à l’abri de ses voiles :
Pour tromper d’Uriel la prudence & les yeux,
En parcourant la terre, il fuit l’astre des Cieux.
Sous la forme des eaux par des routes nouvelles
D’un rocher dans Eden il jaillit avec elles,
Emprunte la souplesse & les traits du Serpent,
Et vers l’arbre de vie, il s’avance en rampant.
Dès que l’aube du jour en chassant la nuit sombre
Eut dessillé les yeux appesantis dans l’ombre,
Viens, cher Epoux, dit Eve, & par nos doux travaux,
Arrêtons le progrès de ces naissans ormeaux :
La fraîcheur d’une nuit rend nos foins inutiles :
À tracer des sentiers dans ces forêts fertiles,
Sans cesse réunis, nous travaillons en vain :
Pour fournir aux besoins d’un si vaste terrain,
Séparons-nous : tes mains formeront ce treillage,
Et du soin de ces fleurs, je ferai mon partage.
Un sourire, un coup d’œil, mille tendres propos,
Quand je suis près de toi, suspendent nos travaux,
Et nos jours sont trop courts employés dès l’aurore.
Sans nous décourager, compagne que j’adore,
De nos bois, dit Adam, facilitons l’accès,
Si nous ne pouvons seuls en retrancher l’excès ;
Le Très-Haut nous promet que des races nombreuses
Seconderont nos mains dans ces plaines heureuses ;
Mais du travail prescrit un ordre rigoureux
N’exclut point les discours, le sourire amoureux ;
L’homme seul en joüit, par ce charme s’enflamme
Le plus beau sentiment qui naisse dans notre ame.
Dieu veut que nos travaux servent à nos plaisirs ;
Unissons à jamais nos soins, & nos désirs ;
Dans la chaleur du jour sur les bords du rivage
Occupons-nous ensemble à tailler ce bocage.
Si nos doux entretiens, l’aliment des Esprits,
Embarrassent tes sens de trop d’objets remplis,
Je consens un moment à perdre ta présence ;
La solitude plaît ; souvent même l’absence
Rend le cœur plus sensible au charme du retour :
Mais déja ton départ allarme mon amour ;
Tu sçais qu’un ennemi veille pour nous surprendre ;
Contre lui réunis, veillons pour nous défendre ;
Reste près d’un Epoux le soutien de tes jours ;
Mon bras sera plus fort aidé de ton secours :
Rendrois-je tes regards témoins de ma foiblesse ?
La même force en toi naîtroit de la tendresse ;
Tu craindrois que mes yeux te vissent succomber :
L’un par l’autre appuyés, nous ne pouvons tomber.
Rappelle-toi souvent qu’il est en ta puissance
De transgresser les loix de la divine essence ;
Peut-être l’ennemi te trouvant loin de moi,
Tenteroit par son art de surprendre ta foi,
Ou de troubler nos feux dans sa fureur jalouse.
Ces soupçons semblent vains aux yeux de son épouse :
Les ris quittent son front, & sa voix rend ces mots.
Au coucher du Soleil, à travers ces ormeaux,
J’entendis Raphaël en partant vous instruire
Des attentats d’un traître ardent à nous séduire.
Cet esprit inconnu cherchant l’obscurité,
Peut-il vous allarmer sur ma fidélité ?
Je sçai ce que je dois au Monarque suprême,
À son ordre, à vos loix, à nos feux, à moi-même,
Et ne redoute point cet ennemi jaloux.
Je connois ses desseins : je braverai ses coups.
Vous craignez que son art ne trompe ma foiblesse :
J’ai pour me soutenir le Ciel & ma tendresse ;
D’où naissent vos soupçons ? doutez-vous de ma foi ?
Du Très-Haut, dit Adam, crains d’enfreindre la Loi :
Jamais par mes soupçons, je n’offensai tes charmes ;
Loin de moi, ton danger cause seul mes allarmes :
Mais je voudrois envain t’arrêter sous mes yeux,
Ton esprit plus absent seroit en d’autres lieux :
Va : songe à conserver ta premiere innocence :
Dieu te combla de dons : redoute sa vengeance.
Il dit : Eve obstinée à suivre son dessein,
De la main d’un époux dégage alors sa main.
Tu te rends à mes vœux, Adam : je pars, dit-elle,
Mais je te rejoindrai sans que ta voix m’appelle.
Avant que le Soleil ait partagé ce jour,
Par tes conseils guidée, encor plus par l’amour,
Je serai dans tes bras sous cet épais feuillage.
À l’instant elle fuit comme un léger nuage.
Adam la suit d’un œil ravi, mais inquiet :
Je t’attends, lui dit-il, crains l’ennemi secret :
Elle court, en disant, compte sur ma promesse.
Eloignement fatal ! ô source de tristesse !
Malheureuse Eve, hélas ! vainement ton amour,
Se flatte de joüir des douceurs du retour ;
Par des sentiers fleuris, tu cours au précipice :
Tu vas être livrée au plus noir artifice :
L’innocence & la Paix vont sortir de ton cœur.
Sous des traits déguisés l’infernal suborneur
Cherchoit depuis l’aurore en ce charmant Empire,
L’homme que sa fureur se promet de séduire,
Espérant en lui seul perdre tous les humains :
Pour hâter le succès de ses cruels desseins,
Il brûle de trouver Eve seule, égarée :
À l’instant il la voit de ses graces parée,
Au milieu des parfums seule à l’ombre des fleurs,
Attentive à régler l’ordre de leurs couleurs,
À soutenir leur tige encor foible & rampante,
Ignorant qu’elle même en sa beauté naissante,
Est proche de sa chûte, & loin de son appui.
Le tentateur s’avance, & la fraude avec lui ;
Après un long retrait, il arrive au bocage,
Où l’épouse d’Adam s’occupoit sous l’ombrage,
Sa beauté le ravit : elle semble à ses yeux,
Rendre un nouvel éclat au charme de ces lieux :
Sa rage s’adoucit, & sans haine il admire :
Mais sa fierté bientôt reprenant son Empire,
Eh ! quel pouvoir, dit-il, a sur moi cet objet ?
Il retient ma colère, & suspend mon projet ;
Mon cœur privé d’amour, de joie, & d’espérance,
Doit n’avoir de plaisirs que ceux de la vengeance.
Ne pouvant me soustraire à mon destin affreux,
Pour adoucir mes maux, faisons des malheureux ;
Réduisons nos fureurs à l’art vil de séduire :
L’orgueilleux devient souple en travaillant à nuire :
Eve seule s’expose à recevoir mes traits.
Qui peut sans s’attendrir contempler tant d’attraits !
Moi seul, oui, la beauté, source de mille allarmes,
À mon cœur outragé présente en vain ses charmes :
À la haine donnons le masque de l’amour.
Il dit : pour arriver, choisissant un détour,
Dans l’espoir de fixer sur lui seul les yeux d’Eve,
Il s’approche en rampant, se replie, & s’éléve.
Appliquée à choisir les fruits les plus flatteurs,
Elle n’apperçoit point ses replis séducteurs :
Il redouble ses soins, court, s’arrête, soupire,
Frappe enfin les regards de l’objet qui l’attire,
Et ravi du succès fait entendre ces mots :
Souveraine des Cieux, de la terre, & des eaux,
Sans surprise à ma voix daignez prêter l’oreille ;
De ces lieux vos appas sont la seule merveille :
Tournez vers moi ces yeux dont les traits ravissans
M’entraînent sur vos pas, & regnent sur mes sens.
Beauté que la Nature avec plaisir vit naître,
Tout s’arrête en extase en vous voyant paraître :
Mais ces êtres bornés ne peuvent discerner
Les présens dont le Ciel a voulu vous orner.
Un seul en sçait le prix : est-ce assez d’un hommage ?
D’un Etre si parfait l’unique & vrai partage,
Est d’obtenir l’encens & les honneurs divins.
L’organe d’un serpent rendant des sons humains,
Vous surprend, je le vois : suivez-moi pour apprendre
Où j’ai puisé les sons que vous venez d’entendre.
Doüé du seul instinct des autres animaux,
Errant sans réfléchir entre ces arbrisseaux,
Je cherchois l’aliment à mon goût convenable :
J’apperçois entre tous un arbre remarquable ;
Ses fruits charment les yeux par l’émail des couleurs,
Et répandent au loin les plus douces odeurs :
Sans cesse à leur aspect je sens ma faim renaître :
Je m’élance sur l’arbre ardent à le connaître :
Enivré de ses dons, mes sens dans le moment
Eprouvent sans effort un subit changement ;
Mon être illuminé d’une plus pure essence,
Reçoit, entend, connoît la sublime science :
Ma voix rend la pensée offerte à mes Esprits ;
L’éclat de tant d’objets dont mes yeux sont surpris,
À votre aspect vainqueur me semble disparaître.
Vous trouvez mes regards trop importuns peut-être ;
Ah ! Recevez l’encens qu’on doit à la beauté.
En parlant, il l’entraîne à l’arbre redouté.
De plus vives couleurs ornent sa crête altiére :
Ses tortueux replis répandent la lumiére :
À peine cache-t-il son espoir odieux.
Eve écoute, le suit, avance dans les lieux,
Où déja l’imposteur brûle de la séduire :
Tels sont ces feux errans que dans l’ombre on voit luire ;
Le voyageur trompé se détourne, les suit,
Et se perd dans l’abîme où leur éclat conduit,
Cette Beauté crédule en proie à l’artifice,
Sans craindre d’y tomber, arrive au précipice.
Bientôt l’arbre fatal se présente à ses yeux :
Serpent, s’écria-t-elle, ah ! Fuyons de ces lieux.
Tous les biens & les maux s’y trouvent dans leur source :
Vainement vers ces fruits tu diriges ma course :
Ils nous sont interdits : ce sont les seules loix
Que l’Etre Souverain nous dicta par sa voix :
Je meurs au même instant, si j’ose les enfreindre.
Ah ! reprit l’imposteur, cessez de vous contraindre :
Reine de l’Univers, craignez-vous de périr
Par des fruits destinés à charmer, à nourrir ?
Vous me voyez vivant : j’en goûtai sans obstacles ;
C’est pour vous que le Ciel enfanta ces miracles ;
Il doit vous admirer, si par un noble effort
Vous cherchez la science au mépris de la mort.
Par ce don si mes sens dégagés de leur chaîne
S’élévent au dégré de la raison humaine,
Vous obtiendrez par lui la sagesse des Dieux.
Que peut la mort sur vous ? Vous priver de ces lieux ?
On vous verroit bien-tôt regner dans l’Empirée.
Quelle horreur pour ces fruits vous est donc inspirée ?
L’envie a défendu sans doute d’en goûter.
Le sçavoir seroit-il un don à redouter ?
Nul injuste pouvoir ne sçauroit vous réduire
À vous priver d’un bien dont l’effet est d’instruire.
Sans balancer, Déesse, acceptez ces présens :
En éclairant l’esprit, ils enchantent les sens
Il dit : & ce discours dicté par l’imposture,
Forme dans l’ame d’Eve une vive peinture.
Elle s’avance, hésite, admire, se repent,
Pense voir la Raison sous les traits du Serpent ;
La loüange long-tems murmure à ses oreilles.
De l’arbre défendu contemplant les merveilles,
Dans ses ardens désirs, elle y fixe les yeux.
Que j’aspire, dit-elle, à tes biens précieux !
Le Serpent vit encore, & rampe sans malice.
Dois-je dans ses conseils redouter l’artifice ?
Il m’invite à chercher la gloire & les plaisirs :
Qui peut dans ce projet contraindre mes désirs ?
Possédons, sans tarder, la suprême science.
Jour affreux ! coup funeste ! Eve sans défiance
Goûte le fruit fatal ; tout en frémit d’horreur ;
Par des cris la nature annonça son malheur.
L’ennemi triomphant dans les bois prend la fuite.
La Mere des humains enivrée & séduite
S’écrie : ô fruit divin ! Mes esprits enchantés ;
Des mystères des Cieux conçoivent les beautés
Peut-être en cet instant devenue invisible,
Aux yeux du Créateur je suis inaccessible.....
S’il pouvoit ignorer mon nouveau changement !....
Mais Adam inquiet me cherche en ce moment ;
La source de ma joie à son ame inconnue,
Doit-elle se cacher, ou s’offrir à sa vue ?....
Sans partage gardons ma gloire & mon bonheur ;
Par-là j’égalerai les vertus de son cœur ;
J’en mériterai mieux sa tendre complaisance.....
Je pourrois à mon tour le voir sous ma puissance....
Ah ! Tandis que mes sens goûtent ce doux transport,
Si le Ciel irrité me préparoit la mort !
Mon époux obtiendroit une épouse nouvelle,
Se feroit un bonheur de respirer pour elle,
Et je ne serois plus ! Quel affreux avenir !
À mon sort, quel qu’il soit, Adam, je veux t’unir ;
Pour toi je sens renaître une si vive flamme,
Que la mort avec toi n’étonne point mon ame.
Sans ton amour, la vie est pour moi le trépas.
Vers lui dans ce moment elle tourne ses pas.
Hélas ! Il se flattoit dans son impatience,
De se dédommager des ennuis de l’absence ;
Ses mains avoient formé des guirlandes de fleurs,
Pour couronner l’objet de ses tendres ardeurs :
Mais son amour troublé de sinistres présages,
Souvent lui fait quitter l’abri de ses ombrages.
Eve paroît : il vole au-devant de ses pas ;
Dans sa rougeur subite il lit son embarras :
Il voit entre ses mains l’indice de son crime.
Elle apporte le fruit : son ivresse l’anime,
Et son esprit fertile en discours enchanteurs
Ainsi de son retour excuse les lenteurs.
De mon éloignement tu gémissois sans doute ;
Que j’ai langui sans toi ! Tu te plains, mais écoute ;
J’ignorois de l’amour le plus cruel tourment ;
De toi je ne veux plus m’absenter un moment :
Tu vois l’objet flatteur qui m’avoit retenue ;
Le Serpent en prouva le pouvoir à ma vûe :
Il mangea de ce fruit, il vit, & sans efforts
De la raison, ses sens acquirent les trésors.
Par le même secours, j’obtins les dons suprêmes :
Reçois-les : que nos maux, nos plaisirs soient les mêmes ;
Si différents dégrés séparoient nos Esprits,
Mon cœur des plus grands biens cesseroit d’être épris.
À ce récit, Adam & gémit, & frissonne :
Il ne peut s’exprimer ; sa force l’abandonne ;
La guirlande qu’il tient s’échappe de ses mains :
Il voit tous ses malheurs écrits dans les destins,
Et sa douleur enfin rompt ainsi le silence :
Toi qui sçais tout charmer par ta seule présence,
Objet le plus parfait que le Ciel ait produit,
En quel gouffre de maux ton crime nous conduit !
Comment sans redouter la vengeance céleste,
As-tu suivi l’appas d’un conseil si funeste ?
J’y reconnois les traits d’un ennemi jaloux :
N’importe : à ton Destin joins le sort d’un époux.
Tu m’apportes la mort : j’y vôle pour te suivre :
Le dessein en est pris : pourrois-je te survivre ?
Quel bien remplaceroit ta beauté, ton amour ?
Errant seul en ces lieux, je haïrois le jour :
Quand le Ciel m’offriroit une épouse aussi belle,
Jamais à ses appas je ne vivrois fidele :
Ton image toujours regneroit dans mon cœur :
Ton Etre pris du mien m’entraîne en ton malheur.
En te perdant, hélas ! je me perdrois moi-même.
Effort trop généreux ! Preuve d’amour extrême !
Quel triomphe, dit Eve, ô Ciel ! Quel doux transport !
Mon époux pour me suivre ose braver la mort.
Il se résoudroit même à partager un crime.
Ah ! s’il pouvoit un jour en être la victime,
Je voudrois sur moi seule en éprouver l’horreur,
Mais je viens avec toi partager mon bonheur.
Loin que ce fruit divin éteigne en moi la vie,
Il accroît les vertus de mon ame ravie :
Je puis t’en présenter sans trembler sur ton sort :
Prens ce don : livre aux vents la crainte de la mort.
Elle embrasse à ces mots l’objet de sa tendresse,
Verse des pleurs de joie en voyant sa foiblesse,
Et pour récompenser l’excès de son ardeur,
Lui donne le poison, source de son malheur ;
Il l’accepte, & connoît tous les maux qu’il s’apprête :
Aveuglé par l’amour, nul danger ne l’arrête.
De nouveau la Nature, & gémit, & trembla :
La terre en tressaillit : le Ciel s’en ébranla.
Adam n’entend plus rien : & son cœur sans allarmes,
Eperdu, ne voit qu’Eve, & ses dons, & ses charmes.
Tous les deux enivrés & d’orgueil & d’amour,
Pensent déja joüir du céleste séjour.
Dans les tendres douceurs de leur chaîne fidelle,
La volupté fait naître une chaleur nouvelle :
Le trouble, les langueurs annoncent leurs désirs :
Leurs cœurs de l’innocence ont perdu les plaisirs :
Ce n’est plus cette Paix d’une ame satisfaite,
C’est une ardeur des sens emportée, inquiéte,
Qui désire sans cesse, & s’éteint dans ses feux.
Adam exprime ainsi son délire amoureux.
Chère épouse, ces fruits ont produit en mon ame
Une joie inconnue, une plus vive flamme.
Que de transports ardens manquoient à nos Amours !
Quels momens ! Joüissons du plus beau de nos jours.
Depuis l’heureux instant qui te donna naissance,
Jamais tes traits sur moi n’eurent tant de puissance ;
Tes graces à mes yeux ont de nouveaux appas.
Eve sourit, soupire, & vôle dans ses bras ;
D’un bocage de fleurs l’ombre odoriférante,
Couvre de leurs transports l’ivresse renaissante.
Sur les gâzons témoins de leurs brûlans soupirs,
Le calme du sommeil termine leurs plaisirs.
Quand le feu de leurs sens eut moins de violence,
Les songes ténébreux, fils de l’intempérance,
De leurs esprits troublés bannirent le sommeil :
Pour la premiére fois accablés au réveil,
L’un & l’autre surpris sur soi fixe la vûe :
Leur cœur est agité d’une honte inconnue :
La nudité les blesse, & leurs yeux éclairés
Apperçoivent l’erreur de leurs sens égarés ;
L’innocence les fuit : le voile se déchire :
Sur un bonheur passé, leur ame envain soupire.
Pour eux un seul instant change tous les objets.
Les sombres passions, le trouble, les regrets,
Des reproches cruels aigrissent leurs allarmes :
Leurs yeux sont obscurcis par des torrents de larmes,
Et déja la raison ne régle plus leurs sens.
Le silence succéde à des gémissemens ;
À leurs propres regards ils veulent se soustraire :
Et fuyant de concert dans un bois solitaire,
Ils cherchent à l’envi des feuillages épais,
Qui de la nudité leur dérobent les traits ;
Ils voilent les dehors : mais la honte cruelle
En leur sein criminel vit & se renouvelle.