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PoetósferaLa BibliotecaÉmile Verhaeren

Émile Verhaeren · Modernismo

Deux drames (Verhaeren) — Philippe II

francés

Dieu ! que mon corps est triste et languissant, ce soir,

Et qu’est triste là-bas, sur la campagne,

La lumière des nuits d’Espagne.

L’Escurial rigide et noir

Jette une ombre plus funèbre et plus sombre,

Parmi tant d’autres ombres

Que je regarde et qui me voient mourir…

Oh ! mon rêve fermé que j’ai peur d’entr’ouvrir,

Oh ! mes désirs : chevaux cabrés dans l’or des gloires…

Hier, j’étais ferme et clair, tout mon être vibrait

Tel un glaive planté sur sa victoire ;

J’étais comme affolé ; mes pas entraient

Dans l’avenir immense, avec une ardeur telle

Que mon aïeul lui-même en eût aimé l’élan.

Et me voici, comme autrefois, morne et dolent,

Sans croire à mon triomphe…

Sans croire à mon triomphe…Hélas ! que ne vient-elle ?

Que ne vient-elle enfin, puisque ainsi je le veux !

Carlos ! mon roi Carlos ?

Carlos ! mon roi Carlos ?Ô toi, la bien-aimée !

Ô douceur de ta voix ! ô beauté de tes yeux !

Ah !

Regretterais-tu ?

Oh ! que mon corps est las et malade, ce soir !

Mon torse pâle est l’abreuvoir

Que dessèchent les douleurs et les fièvres.

Le mal sournois me tient, la mort hante mes lèvres.

Mon ancienne blessure est ardente toujours.

Ô bien-aimée ! Oh la clarté de nos amours

Et les gouttes de vie en tes baisers scellées !

Carlos !

Carlos ! Oh ! que n’es-tu sans cesse auprès de moi,

Avec ton âme et ta beauté comme étoilées,

Avec ta quiétude, avec ta large foi

Dans mon ardeur qui choit, mais toujours se relève

Pour resurgir encore et s’enivrer d’orgueil.

Je suis Carlos d’Espagne — et je porte le deuil

Et la douleur et la splendeur morne d’un rêve

Impatient que je nourris depuis des ans

Et qui reste captif en mon cœur bondissant

Vers la gloire rapide et les triomphes proches.

Je n’ai pas, moi, le temps de m’attarder : les cloches

Qui sonneront ma mort

Doivent d’abord

Crier ma délivrance et ma grandeur au monde.

Oh ! Charles-Quint, je suis une pierre en ta fronde,

Je suis une arme ardente et qui prétend servir !

Viens plus près de mon cœur et de mes lèvres pour que j’oublie…

Avec terreur, avec angoisse, avec amour,

Mordre la chair impie avec ses dents brûlantes.

Son droit est souverain, si sa force est sanglante

Rome est utile à tous, à tous, surtout aux rois,

Tous la craignent et la suivent — il n’est que moi

Qui porte au cœur assez d’ardeur qui fertilise

Pour être en même temps et l’Espagne et l’Église

Et le monde à moi seul.

Et le monde à moi seul.Tu t’enivres, Carlos !

Non, non, non, non !… Ma tête est battante de flots

Si merveilleux d’orgueil qu’il n’est rien que je craigne.

La puissance des rois datera de mon règne.

Ce palais qu’on achève est comme un mont géant

Trop large pour mon père, et construit à ma taille.

On peindra sur ses murs l’élan de mes batailles

Et de mes vaisseaux d’or, trouant les Océans

Et les horizons fous des bonds de leurs conquêtes ;

Un bruit de gloire immense accueillera mes pas.

La mer et le soleil sont miens, la terre est prête

Et je ne mourrai point, puisque je ne veux pas…

Regarde au loin comme est belle et grande la nuit

Et comme le silence est divin sur la terre !

Ô l’apaisante, et pure, et sereine lumière !

Ô la splendeur des montagnes pâles, là-bas !…

L’Escurial sommeille et ses jardins sont las

D’avoir été trop beaux, sous les midis de flamme.

Madrid est blanche et les clochers de Notre-Dame

Montent au loin parmi les buis et les cyprès,

Et lentement, le vieux et doux Mançanarès

Raconte à ses roseaux les légendes d’Espagne.

Une douceur d’argent tombe sur la campagne !

Ô mon aimé, qu’il fait bon vivre, et que mes bras

Désireraient toujours être pour ton front las

Et pour ton cœur et sa tempête, le bon asile.

Je suis venue à toi, maternelle et docile,

De mes plaines de France où l’on aime sans peur,

Où le ciel bienveillant illumine la vie,

Où les heures d’amour clément ne sont suivies

D’aucun songe malsain, ni d’aucune terreur.

Comme tes yeux sont beaux ! comme est fière ton âme !

Ta gloire et ton triomphe ont cette âme pour flamme.

Je te rêve là-bas, comme les blancs Valois,

En des palais joyeux et clairs, sous les verdures,

Libre d’agir en maître et de vouloir en roi.

J’aime les cieux lointains et la belle aventure…

L’air de l’Escurial est un air empesté

De violence sourde et de contrainte morne.

On n’y vit pas, Carlos, on y attend la mort.

Quand le soir tombe autour de nous, les vents y cornent

On ne sait quel appel vers un deuil noir et or

Qui se lève d’ici pour recouvrir l’Espagne.

Cirques de sable ardent, vallons, âpres montagnes,

Une cruauté sèche et tranquille les vêt,

Toujours égale et comme unie à leur nature,

Le sol y est tout à la fois gel et brûlure

Et rien ne s’y répand, que les désirs mauvais…

Oh ! que j’en ai senti le dégoût et l’angoisse,

En ces heures de rage et de fièvre sournoise,

Quand des feux de folie illuminaient mes nuits.

Mais aujourd’hui, j’ai ta ferveur et j’ai ton âme

Et nos beaux lacs d’amour où noyer mes ennuis.

Tes paroles me sont radieuses, les flammes

De tes regards me sont douces comme le bien.

Écoute. Il fait silence autour de notre joie,

Et ta chambre est tranquille, et ton corps est ma proie.

Ô bien-aimée, écoute, et viens-nous-en… Viens… Viens.

Mon sang, jusqu’au fond de mon être,

A reflué.

A reflué.Pourtant, la lampe à sa fenêtre

Était éteinte ; on pouvait croire qu’il s’endormait…

Ô roi nocturne et faux qui nous espionnais,

Roi morne et violent dont chaque pas dans l’ombre

Semble broyer sous lui un morceau de mon cœur ;

Roi de colère et de silence, et roi d’horreur,

Roi mon père, dont les crimes rouges se nombrent

D’après les cris, les désespoirs et les effrois

Qui traversent, hurlants et fous, les vents du monde,

J’atteste Dieu, que moi, ton fils, j’ai bien le droit

De m’échapper soudain de ton étreinte immonde,

Et de tordre le bras qui cherche à m’étouffer.

Carlos ! Carlos !

Carlos ! Carlos !Je veux la vie,

Je veux souffrir, je veux mourir pour triompher.

Si je suis las, c’est que ma force est asservie,

C’est que l’Escurial me tient, c’est que le roi

Laisse sa mortelle ombre errer par-dessus moi.

Quelle âme eût résisté à ce constant supplice ?

Ma maison même était sans le savoir complice :

Majordome, écuyers, pages et serviteurs ;

Mais aujourd’hui je resurgis sur les hauteurs

De mon orgueil et de ma destinée ;

J’ai pour concours, en même temps,

Et ma haine obstinée

Et ton amour hantant,

Et je suis ivre

De tout l’espoir

Que ton secret et merveilleux pouvoir

En mon être délivre.

Ô puissance attentive et toujours souveraine !

Le roi, il est partout hostile et invisible :

Il est dans ces couloirs, ces tours et ces jardins,

Il voit d’entre les joints des murs ; ses yeux soudains

Prenant les corps pour but, mais les âmes pour cibles,

Guettent dans la lumière ou dans la nuit, cachés.

Ils regardent la vie ainsi que le péché.

Ô mon Carlos, si nous n’étions sûrs de nous-mêmes,

Si nous n’étions brûlants d’une ferveur suprême,

Ils glaceraient nos cœurs et régneraient en nous.

Sois sans crainte. J’ai mes desseins hardis et fous,

Tout rayonnants d’espoir, de gloire et de colère.

Je serai roi demain ; je sais ce qu’il faut faire

Pour arriver en Flandre et me gagner, de là,

Puisque ma cause est leur, et la France et l’Empire.

Ah ! mon père, jamais tu ne pourras maudire,

Trop durement, le jour où tu m’exaspéras.

Voici Don Juan qui vient. Adieu… mon cœur se serre,

Mon cœur qui restera sur tes lèvres, penché…

Le roi se fie à lui et le laisse approcher.

Il ne sait pas combien Don Juan m’aime. Mon père…

Je veux m’enfuir d’Espagne et veux que vous m’aidiez

Sans hésiter, demain.

Don Juan, tu te rappelles

Nos jeunes passions et nos ardeurs jumelles

Et nos rêves joyeusement associés

Quand nous vivions sans nous quitter

Et côte à côte

Dans Alcala, jadis ;

Nos cœurs étaient deux cœurs également hardis

Que Charles-Quint tenait dans sa main haute.

Tu devinais déjà l’infant que je serais

Et dans quel sort affreux bouillonnerait ma vie,

Tu n’aimais pas mon père, et moi, je l’exécrais.

Oh ! nos haines, oh ! nos rages inassouvies.

Depuis, tu me quittas, sur mon conseil,

Pour t’en aller là-bas, où nul ne peut te nuire,

Régner, dans la tempête ou le soleil,

Sur les voiles et les canons de mes navires.

Tu fus maître des mers, tandis que moi,

Avec mon cœur qui boude et mon esprit qui rêve,

Avec mes pas liés au poids que je soulève,

Je suis resté, comme un enfant, sujet du roi.

Il m’entoure d’honneurs et d’espions, il pense

Que je ne saisis pas de ses faveurs l’offense,

Que j’essuierai toujours ses fastueux affronts.

Il agit par détours, je n’agis que par bonds.

Comprends-tu ma fureur et mon désir de mordre ?

Carlos !

Carlos !J’ai confiance aussi profondément

En toi, que je l’avais, jadis, aux temps déments,

Où ma raison faillit sombrer dans le désordre.

Tu m’appelais ton frère, et j’adorais ce nom

Trouvé, par toi, parmi les mots de ta tendresse.

Tu m’étais mieux qu’un prince, et plus qu’un compagnon ;

Tu me fus doux et secourable et ma détresse

Devant toi seul, un jour, osa pleurer sans peur.

Ces temps sont déjà loin de maux et de malheurs,

Mais peuvent revenir, si mon père s’acharne.

L’astuce et la torture en son cerveau s’incarnent.

La nuit, il passe en mes rêves, et je le sens

Marcher, vers mon repos, par un chemin de sang,

Me caresser le front, les yeux, le cou, la gorge,

Avec ses longues mains qui tout à coup égorgent,

Avec ses traîtres doigts, avec ses doigts d’effroi

Et d’ombre… Ah ! mon frère Don Juan, lorsqu’on est moi

Comprends-tu que l’on crie et que l’on morde !

Oh ! Don Juan, entends-tu les cloches effarées

Et les beffrois, et les clameurs et les entrées

Triomphales, au cœur du beau pays flamand ?

Je lui ferai aimer l’Espagne en le calmant.

Philippe II le veut tuer pour le réduire ;

Je serai ferme autant que lui, mais ferai luire

Plus de foudre superbe aux mains de notre droit ;

Au moins serai-je net et franc en mon langage :

Je ne mentirai point, je donnerai, pour gage

De mes serments, ma révolte contre le roi !

Jamais il n’eût jeté ses droits dans les hasards.

Il m’eût compris… d’ailleurs, je ne veux rien entendre

Le duc d’Albe jamais ne parviendra en Flandre.

Pour me troubler ou m’arrêter, il est trop tard.

Tu me perdras ou me suivras, je te le jure :

Choisis, choisis !

Choisis, choisis ! Oh ! Don Carlos, si je pouvais…

Tu détestes autant que moi ce duc mauvais,

Ce duc…

Ce duc…Attends, si je pouvais… une aventure

Aussi soudaine, aussi terrible, aussi…

Aussi soudaine, aussi terrible, aussi…Quoi ? Quoi ?

Peut-être… et tout s’arrangerait ainsi… le roi…

Que veux-tu dire ? Oh dis… dis… dis… Quel stratagème…

Le roi… il faut qu’il sache… et certe… il comprendra…

Ainsi, j’irai en Flandre, et tu m’y aideras ?

Bien mieux ! J’espère un jour t’y amener moi-même.

Jamais je n’ai tremblé devant les fiers projets

D’autant plus beaux qu’ils paraissent plus téméraires.

Mon audace est debout et mon courage est prêt :

J’agirai vite. En attendant, laisse-moi faire.

C’est la victoire, amie, et sa foudre est en nous !

Don Juan me reste acquis. Don Juan consent à tout.

Demain, la mer entière acclamera la fuite

De nos voiles, cinglant vers mes pays du Nord.

Je dresserai ta grâce et ta splendeur au bord

D’une galère ardente et bellement construite ;

Nous serons fiers de notre amour — et notre droit,

Flottant là-bas, au loin, sur les vagues traîtresses,

Éblouira des éclairs d’or de sa jeunesse,

Jusqu’en ce palais morne et monstrueux, le roi !

Ô Don Carlos, Ô mon aimé, ma joie est folle

À te sentir libre et sauvé par notre amour

Don Juan t’a donc dès aujourd’hui fixé le jour

Et l’instant clair…

Et l’instant clair…Don Juan m’a donné sa parole.

Nous gagnerons Anvers ; lui-même, il veut sa part

Dans les dangers joyeux qui peupleront ma vie.

Il est d’esprit habile et son cœur ne dévie…

Ce qu’il nous faudra faire, il le dira plus tard.

En attendant, que fera-t-il ? que va-t-il faire ?

Agira-t-il, à coups soudains, pour que ton père

Ignore tout, avant que tu ne sois là-bas !

Don Juan ne m’a rien dit : ce sera ta surprise

De voir, sans la comprendre, aboutir l’entreprise.

J’ai peur, ô mon Carlos, quand je ne comprends pas

Douterais-tu ? Hélas ! combien ce doute étrange

Troublerait vite en moi ce qu’il me faut d’ardeur.

Non, non, ce que j’ai dit ne vient pas de mon cœur ;

Mon espoir reste entier et rien ne le dérange.

Hélas ! je voyais tout comme accompli déjà.

Rien n’entravait l’essor merveilleux de nos pas

Sur les routes en or qui dominent la terre…

Ce que tu vois existe seul.

Ce que tu vois existe seul.Non pas ! Non pas !

Oh ! que mon corps est lourd et plein de sa misère !

Tout se dérobe à mes regards et tout s’enfuit ;

Je ne sens plus sur moi que ténèbre et que nuit ;

Un instant me reprend ce qu’un instant me donne ;

Ton amour même, hélas ! hésite et m’abandonne,

Je recule et j’ai peur et tout à coup je vois

Comme en un gouffre avide et noir sombrer mes droits…

Ce que tu vois, c’est ta jeunesse et ton courage,

C’est ta gloire, c’est l’univers

Sauvé par toi, sous les éclairs

Du formidable et mortuaire orage

Que Philippe déchaîne et qu’il voudrait grossir.

Il appartient à ton orgueil de ressaisir,

À coups d’audace et de haine fécondes,

D’entre les mains

Mortes, mais tragiques encor de Charles-Quint,

Ce sceptre d’or qui fit de l’Espagne, le monde !

Ô les grands souvenirs qui me frôlent le front !

Ô paroles qui me brûlent, comme des flammes !

Ô tout ce qui me chante au cœur, à l’unisson

Des merveilleuses voix dont résonne ton âme !

Je respire l’ardeur en me penchant vers toi,

Tu me rends tout l’espoir par ta seule présence.

Oh ! que l’heure est donc belle et vivant le silence,

Et que tes yeux sont beaux, quand ils aiment ton roi !

Viens nous aimer, Carlos, la nuit est la parure

Faite d’ombre et de feu qui entoure l’amour,

Le vieux Mançanarès à ses roseaux murmure

Les légendes d’Espagne où tu luiras, un jour,

Comme un fier empereur qui s’en revint de guerre,

En clair et bel arroi, en jeune et franc maintien,

Mêlant sa grandeur pâle aux choses de naguère,

Viens nous aimer et nous ressouvenir… Viens… Viens.

Telle est ma foi, c’est la seule qui soit hautaine ;

C’est la seule qui soit pure comme le feu,

À cette heure des temps, où la justice humaine

Divorce indignement d’avec celle de Dieu.

L’Angleterre est perdue. En nos Flandres, l’Église

Dans la bourbe des maux et des sectes s’enlise,

Le Saint-Empire est dévoré par mille erreurs,

L’ombre ternit le sceptre d’or des empereurs,

L’Europe est de vertige et de fureur saisie,

Peuples et rois n’ont plus la peur de leurs remords

Et l’on dirait que tous les vents hurlants des Nords

Sont à Satan et déchaînent l’apostasie.

Vous savez comme moi son violent passé,

Ses jours dans la colère et dans l’ennui versés,

Mais vous ne savez pas combien un rien l’apaise.

Mon cœur jamais ne ment, ma main jamais ne pèse.

Quand je le rencontrai pour la première fois,

C’est lui qui vint spontanément, jusques à moi.

J’ai retenu la plus douce de ces paroles,

Et dans cet instant même où vous me torturez,

Avec des mots sournois et acérés,

C’est elle encor qui me console.

Sire, j’ai, pour l’infant, une tendresse ardente,

J’aime son cœur tour à tour morne ou triomphant,

Que m’importent l’excès de ses haines mordantes

Et ses abattements et ses fureurs d’enfant !

Je l’aime tel qu’il est, et suis fière qu’il m’aime.

Je ne raisonne point combien cet amour même

Touche parfois à la pitié, combien…

C’est outrager mon fils que de l’aimer ainsi.

Oh ! Sire, Sire.

Soyez calme, Madame, et répondez-nous mieux.

Je lui montre le courage qu’il faut aux rois.

Je le grandis et je le gagne

Au bel orgueil de se sentir infant d’Espagne,

D’avoir créance et confiance en soi,

D’être celui qui veut, s’instruit et juge,

Qui trouve en son pouvoir son droit ou son refuge,

Qui se découvre enfin, après vingt ans d’ennui,

Un cœur d’accord avec ses rêves d’aujourd’hui.

Je veux passer, je veux aller au roi, vous dis-je.

Carlos !

Carlos ! Je veux parler, moi seul, et sans témoins,

À Philippe, le roi des Espagnes, du soin

De ma grandeur qu’on méconnaît et qu’il néglige.

Retirez-vous.

Retirez-vous.Jamais, jamais.

Retirez-vous.Jamais, jamais.Vous oubliez

Que vous êtes dans le conseil où délibèrent…

Je suis ici, chez lui, mon père ;

J’y suis rivé, depuis le front jusques aux pieds :

J’y reste. Aucune force humaine,

Puisque j’y suis venu, ne m’en fera bouger.

N’ayez crainte ; le roi ne court aucun danger.

Avant de m’en venir, j’ai muselé ma haine.

Parlez.

Parlez. Je parlerai quand ils seront partis.

Oh ! ne les suivez pas, Madame, et passez par ici.

Je ne suis pas de ceux qu’on interroge.

Mon cœur est plein de trouble et dévoré d’ennuis.

Je veux savoir enfin quels droits un duc s’arroge…

Il faut quitter ce ton d’audace et de défi,

Et m’écouter plus calmement, comme naguère,

Mon fils. Rien ne s’est fait pour vous déplaire

Et vous me comprendrez, j’en suis certain, voici :

Oh ! si jamais un tel rêve se réalise

Il comblera le plus ardent de tous mes vœux,

Je serai l’empereur sacré qui symbolise

La force humaine et parle au nom du monde à Dieu.

Je marcherai armé de merveille en merveille ;

L’Europe aurait enfin, après mille ans d’efforts,

Trouvé quelqu’un pour conquérir la tombe où dort

Le souvenir du Christ, sans qu’un chrétien le veille.

Vous êtes bien d’un sang bouillonnant et viril :

Folie, amour, conquête et gloire — et leurs périls !

Mais nous sommes d’accord, mon âme en est heureuse.

Dites, s’ils nous voyaient, ceux dont l’esprit se creuse

À désunir en nous les liens serrés par Dieu !

Je te veux fier et grand. Voici ma main.

Je te veux fier et grand. Voici ma main.Mon père !

Non pas celle qui frappe et tord et incarcère,

Mais celle-là qui caressait ton front de feu

Et de fièvre, quand tu étais mon infant triste.

Nous qui sommes si loin l’un de l’autre !

Nous qui sommes si loin l’un de l’autre ! J’insiste.

Si vous la connaissiez, vous l’aimeriez, mon père.

Elle m’exalte ou me contient, à volonté.

Je sens qu’elle m’est sûre, et bonne, et nécessaire

Pour l’œuvre que je rêve et dont je veux doter

Un jour, par ma bravoure et ma ferveur, l’Espagne.

Elle m’est la santé rendue. Elle accompagne,

Sur des chemins nouveaux, mes pas encor tremblants.

Même, si je l’osais, je vous parlerais d’elle

Avec des mots profonds, tendres et violents…

Mais pourquoi craindre, à cette heure si belle,

Où nous sommes l’un pour l’autre, comme jadis,

Un père émerveillé de voir vivre son fils,

De l’entendre rêver son destin sur la terre.

De préparer pour lui l’avenir…

De préparer pour lui l’avenir… Ah ! mon père,

Vraiment, c’est à douter de la foudre des cieux !

Comment, tandis qu’avec des mots astucieux

Et tortueux, ici, dans cette chambre même,

Vous attiriez la femme admirable que j’aime,

Des pourvoyeurs du Saint-Office enregistraient,

Sous les yeux que voilà

Sous les yeux que voilàsa perte et son arrêt.

Carlos !

Carlos ! Et vous osiez parler de cette femme !

Vous osiez la nommer en même temps que moi !

Son nom ne glaçait point votre bouche d’effroi,

Et vous ne trembliez pas d’être à tel point infâme !

Silence, infant. Vous outragez en moi…

Silence, infant. Vous outragez en moi…Tant mieux !

Tant mieux ! Depuis toujours vous m’entourez d’intrigues,

Vos paroles me sont un trousseau vénéneux

Et enlaçant de serpents noirs. Toutes se liguent

Pour fasciner d’abord et pour broyer après.

Le mal atteint en vous je ne sais quel excès.

Lorsque je songe à lui, je songe à vous, mon père ;

Que je gouverne un jour, j’oublierai tout, hormis

L’horreur que j’ai de vous, et la sourde colère

D’être quelqu’un de votre sang.

D’être quelqu’un de votre sang.Mon fils, mon fils.

Non pas, je vous rejette, et je ne veux plus l’être ;

Vous n’êtes plus qu’un roi fourbe qu’il faut punir,

Qui déshonore en lui son fils et ses ancêtres.

Votre règne sera l’effroi de l’avenir ;

On vous hait en Espagne, on vous maudit en Flandre,

Votre pouvoir honteux et bas — il est à prendre.

Je sens un projet sombre en mon âme germer ;

Le chrême est effacé dont vos tempes sont ointes

Et vous pouvez remercier à deux mains jointes

Le Ciel, qu’en cet instant, je me sois désarmé.

Le malheureux, le malheureux. L’idée

Du meurtre a traversé sa tête ; ô Dieu !

Et c’est ma perte, et c’est ma mort qu’il veut !

Sur quel crime sa vie était échafaudée !

Sur quel espoir sanglant, épouvantable et fou !

Encor, si je pouvais, en son esprit qui bout,

Trouver à son erreur une excuse suprême ;

Mais il vient d’attenter à l’Espagne, à lui-même,

À ce qui les résume, à mon pouvoir, à moi !

Ô Dieu qui dispensez dûment la force aux rois,

Contre leur cœur qui pleure et redoute sa haine,

Abolissez en moi toute faiblesse humaine,

Pour maintenir intacts et souverains mes droits.

Certes, l’amour lui fut la belle main de joie

Qui l’arracha, soudainement, comme une proie,

Au tragique, fiévreux et maladif ennui.

Il se guérit ; il respira toutes les flores

Des tendresses, il fut heureux, mais aujourd’hui

Ce même amour le pousse à vouloir plus encore :

Il rêve d’être un capitaine ardent et fier.

Désirs d’amour, désirs de gloire — même chose !

Sire, puisque en vos mains son avenir repose,

Puisqu’il demande encor ce qu’il demandait hier,

Puisqu’il ne fait qu’un vœu…

Sire, j’aime l’infant Carlos plus que moi-même,

Mais je vous sers dûment et vous m’êtes celui

Dont nul ne brisera l’autorité suprême.

Or, je me sens trembler et pour vous, et pour lui ;

Je redoute l’excès de sa nature étrange ;

Son cœur tour à tour triste et exalté, que rien,

S’il déchaîne un désir, ne trouble ou ne retient,

Son âme immodérée est folle en ses vengeances.

Je sais, Don Juan ; mon fils a résolu ma mort.

Oh ! Sire, un tel soupçon ! Jamais dans sa pensée !

Jamais un tel dessein… Son âme est maîtrisée

Par un trop grand respect.

Par un trop grand respect. Mais, que veut-il alors ?

Eh bien ! il veut s’enfuir soudain, gagner la France,

Aller là-bas, où des seigneurs lui font serment

De le servir, tous ensemble, fidèlement.

Berghes et Montigny n’étaient qu’en apparence

Vos conseillers, ils ont été ses tentateurs ;

Ils lui versaient leurs avis faux et corrupteurs,

Ils jetaient de la poix sur son âme enflammée.

Et d’autres s’en venaient promettant une armée

Qui soutiendrait sa cause et mènerait au seuil

Des bourgs et des cités de Flandre son orgueil.

Ainsi s’expliqueraient sa rage et sa folie

D’argent, et les emprunts soudains qu’il contracta

À Tolède, Léon, Burgos et Médina :

Tout coïncide au mieux et tout se concilie

Quand donc soupçonnerai-je assez ?

Quand donc soupçonnerai-je assez ? Ah Sire !

Quand donc soupçonnerai-je assez ? Ah Sire !Il faut

Qu’on ait serré sans bruit les nœuds d’un tel complot.

L’aventure lui parle et Don Carlos l’écoute.

Sire ! Sire !

Sire ! Sire !Que votre cœur ne me redoute ;

Carlos est brave et fou, son audace me plaît.

Avec une légère ironie.

Sire, puis-je vous croire ?

Sire, puis-je vous croire ? Allez, votre seul tort

Était de n’oser point plus vivement m’instruire.

Il ne faut point se défier de moi.

Il ne faut point se défier de moi.Merci !

Vous vous gagnez Don Juan et Don Carlos ainsi.

Ce que vous promettez, je cours le lui promettre.

Combien j’avais raison de venir sans surseoir

Me confier à vous qui demeurez le maître,

Et de sauver Carlos, en faisant mon devoir.

Pour la première fois, j’ai défié mon père,

Je l’ai tenu à ma merci ; et ma colère

Intimidait son cœur et l’emplissait d’effroi.

Il a senti la mort le menacer par moi ;

Il a tremblé, il a prié, je n’ai plus crainte.

Qu’il se souvienne.

Je suis le seul dans son palais

Qui, en ses mains, détienne

Un droit égal au sien — et l’avenir !

Puisque sa race en lui-même ne peut finir

Puisque le Ciel le veut ainsi, personne au monde,

Surtout le roi, ne peut troubler,

En son règne de gloire et d’ombre entremêlé,

L’ordre divin que je seconde.

Il ne faut pas qu’un seul de ses soupçons s’érige

Contre son fils.

Contre son fils.Mais il a peur de moi, te dis-je.

Je l’ai dompté, vaincu, lui, Philippe, le roi ;

Jamais je n’ai senti un tel orgueil en moi,

Ni pour mon entreprise un aussi clair présage.

Carlos, si tu savais quels furent ses outrages !

D’ailleurs, ce que le roi pense ou dit,

Que nous importe, à l’heure où c’est moi seul qui monte,

Où mon impatience, avec fièvre, décompte

Les trop nombreux instants qui retardent encor

Mon arrivée en Flandre, avec mes clairons d’or.

Je te défends, je te protège, et je te porte,

Je te verse la fière ardeur que tu versas,

Aux jours de deuil torpide et lourd, en mon cœur las.

Ma jeunesse conquise enfin te fait escorte ;

Je te sauve à mon tour et t’enflamme de moi…

Berce en mes bras ta fièvre et ton triomphe, ô roi !

Espère et sois heureux de ta belle folie,

Goûte la volupté de tes désirs ; oublie

Ton passé morne et prends ton rêve merveilleux

Pour un monde réel que t’aurait fait un dieu.

Je t’aime trop, à cette heure, pour t’en distraire.

Tu te chantes vainqueur et dominant la terre,

Avec des mots jaillis du fond de ton bonheur.

Dût-il passer demain, sa joie et sa lueur

Illuminent quand même en ce moment ta tête.

Et c’est assez pour ne songer qu’à ce moment…

Repose en ton illusion, tranquillement,

À la veille d’entrer, front nu, dans la tempête.

Tout ce que j’ai promis, Carlos, je le tiendrai.

Moi-même, avec mes vaisseaux clairs, je conduirai

Ta jeunesse vers les peuples de Flandre. Un cri

De délivrance acclamera notre cortège

En leurs cités dont renaîtront les privilèges.

Tu seras maître et souverain du beau pays

Qui domine le Nord et regarde la France.

Ton heure est là.

Ton heure est là.Et qui t’en donna l’assurance ?

J’ai peurFaut-il qu’il soit dompté par moi,

Pour, tout à coup, s’abandonner à un tel choix !

Et ce revirement s’est fait soudain ?

Et ce revirement s’est fait soudain ?Sur l’heure.

Comme il paraît étrange, et quel doute s’effleure

En moi ; je n’y puis croire.

En moi ; je n’y puis croire.Eh ! comtesse, pourquoi

Aussi violemment suspectez-vous le roi ?

Suis-je de ceux qu’on trompe et Philippe, mon frère

N’a-t-il donc plus le droit royal d’être sincère ?

Je suis quelqu’un qui compte et qu’on n’abuse pas ;

Je suis…

Alors, j’agirai seul.

Alors, j’agirai seul.Mais ce serait folie !

Tout le passé des rois à ton destin te lie.

J’entends monter vers toi la voix de ton aïeul.

Je ne veux rien entendre, et je partirai seul.

Oui ! Oui !

Oui ! Oui !Oh ! quels malheurs présage ta démence.

Une suprême fois, j’ose te supplier,

Par tout ce qui réveille en toi notre amitié,

Gardée intacte autour des souvenirs d’enfance,

De ne point t’opposer au geste clair du roi ;

Je ne veux pas, Carlos, que tu partes sans moi,

Que ma vaillance sûre abandonne la tienne

Ni que mon dévouement n’écarte ou ne prévienne

Le mauvais sort qui roule ainsi qu’un coup de dé.

Le roi est disposé à tout nous accorder ;

Il se souvient de sa jeunesse à lui ; il t’aime,

À cette heure il attend l’arrangement suprême

Et nous vaincrons tous deux.

Et nous vaincrons tous deux.Eh bien ! c’est décidé !

Je lui donne deux jours. Adieu, don Juan.

Je lui donne deux jours. Adieu, don Juan.J’ai crainte,

Carlos. Philippe est plein d’astuce et plein de feinte ;

S’il te berçait d’un faux espoir et si son bras

Se redressait dans l’ombre ?

Se redressait dans l’ombre ? Il ne le pourrait pas,

Tant ma victoire est sûre et ma fuite certaine.

Avec ou sans mon père, il n’importe comment,

J’accomplirai ce que j’ai dit, superbement.

Don Juan m’escortera, comme un beau capitaine.

Il m’aime, alors qu’il n’aime pas le roi. Son cœur

Ne pourra résister au flux de mon bonheur

Qui largement l’emportera dans sa marée.

Jamais je n’ai senti mon âme aussi dorée…

Oh ! donne-moi tes doigts, tes mains, ton front, tes yeux !

Laisse s’ouvrir le jardin d’or de tes cheveux

Où des lueurs et des parfums flottent et bougent.

Donne ta bouche à ma bouche, ta bouche rouge

Pour que ma bouche, enfant, en dévore le feu.

Restons ici, veux-tu, longtemps, longtemps encore.

J’ai peur, sais-je pourquoi ? de cette brusque aurore,

Que des barres en noir lignent à l’horizon.

Répète-moi que j’ai ton cœur, que j’ai raison

De m’abîmer en toi pour ne plus me reprendre.

Ce n’est plus que ta voix que je voudrais entendre

Pendant l’éternité ;

Ce n’est plus qu’en tes yeux et leurs regards

Que mes désirs hagards

Voudraient descendre,

Pendant l’éternité ;

Et ce n’est plus qu’en ton âme profonde,

Que je voudrais me retirer du monde

Pendant l’éternité.

Encor ! encor ! encor !

Encor ! encor ! encor ! Tu m’es la Vierge

Triomphante parmi les forêts d’or des cierges,

Qu’à Guadeloupe on invoque depuis cent ans ;

Tu m’es la force et la ferveur et l’éclatant

Bonheur qui coule, avec mon sang, dans mes artères ;

Tu m’es l’ivresse et la splendeur dont vit la terre,

Et je me sens indigne et malheureux vraiment

De ne t’avoir encor, par un tourment

Funèbre et volontaire,

Pu conquérir aux yeux du ciel :

Je voudrais tant souffrir pour mériter nos joies !

Ah ! le rêve insensé dont te voilà la proie !

L’amour, ami, l’amour jeune et torrentiel

Bondit, par des pays si rayonnants de flamme,

Qu’ils absorbent en eux l’ombre qu’y fait la mort.

Quand nous serons tous deux en Flandre et que le sort,

Avec d’autres pensers incendiera nos âmes,

Et brûlera nos cœurs d’un feu plus résolu,

Nous aimerons l’amour, pour lui-même, sans plus.

Oh ! tu me fus, et sœur, et mère, autant qu’amante ;

Tu m’as montré, avec tes tendres mains ardentes,

La lutte et ses dangers, comme une guérison.

Réjouis-toi, car aujourd’hui les horizons

Brûlent des rayons d’or qu’y projettent mes rêves.

Je marche environné de drapeaux et de glaives,

Un sang vainqueur emplit mon être à le briser ;

Tout mon destin devant les cieux se renouvelle,

Tout m’est orgueil et joie et vision nouvelle :

Je suis ivre de moi ainsi qu’un insensé.

Écoute, écoute donc.

Écoute, écoute donc.Et qu’ils entrent !

Écoute, écoute donc.Et qu’ils entrent ! Folie !

Je suis ton défenseur et mon âme est remplie

De ton ivresse, enfant, jusqu’à tenter la mort !

Carlos, ô mon aimé…

Carlos, ô mon aimé…J’ai pris en main ton sort

Je veux te sauver seul.

Je veux te sauver seul.Carlos ! Carlos !

Je veux te sauver seul.Carlos ! Carlos ! Qu’ils entrent !

Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine

De l’Église…

De l’Église…Je suis Carlos d’Espagne, moine,

Je te défends d’oser…

Je te défends d’oser…Défendez-le à Dieu,

C’est lui, lui seul qui parle ici, lui seul qui veut.

Je suis ton roi.

Je suis ton roi.Dieu est le vôtre, et Dieu vous parle.

Écoutez-le parler, et taisez-vous. Don Charles.

La mort en cet instant vous ouvrirait l’enfer.

L’enfer…

L’enfer… J’arrive à temps pour vous faire la grâce

De bien mourir, après avoir longtemps souffert.

Moi ! Moi ! m’ouvrir l’enfer !

Moi ! Moi ! m’ouvrir l’enfer ! Prince, nul ne surpasse,

Si haut soit-il, les jugements de Dieu.

Si haut soit-il, les jugements de Dieu. L’enfer.

L’enfer ! m’ouvrir l’enfer ! m’ouvrir…

Et maintenant, il faut songer au repentir,

Prince d’Espagne, à qui Jésus-Christ fera grâce.

Il n’est crime si grand que le pardon n’efface.

Votre cœur se repent-il ?

Votre cœur se repent-il ? Oui.

Votre cœur se repent-il ?Oui.Sincèrement ?

Votre cœur se repent-il ? Oui.Sincèrement ? Oui.

Je vous laisse prier.

Je vous laisse prier.Oh les moines terribles !

Ainsi, ce n’est plus moi qu’ils désignent pour cible,

Ce n’est plus moi qu’ils punissent et tuent, c’est lui,

Le pauvre enfant en qui je réveillais la vie.

Ô cieux, dont la justice immense est asservie

Par ceux mêmes qui s’en disent les serviteurs,

Ô cieux pâles et flamboyants, dont les hauteurs

S’illuminent soudain de héros clairs qui furent

Sur la terre, des rois, n’entendez-vous donc rien

Des voix de désespoir et des cris de torture

Qu’un Philippe d’Espagne arrache au sol chrétien !

Ô pauvre infant qui tremble ! Ô toi qui fus mon maître !

Ô triste cœur brûlé de fièvre et de projets

Comme hier encor, superbement, tu me parlais

Et comme te voici prostré devant un prêtre.

Moine, assassinez-moi avec le roi Carlos ;

Sachant ce qu’il a fait, je veux ma part entière,

Dans ce que vous nommez sa faute et son complot.

Ce sera mon seul vœu, mon unique prière ;

Notre amour est de ceux qui traversent la mort.

Le roi Philippe est seul maître de votre sort.

Et que vous faut-il donc pour me frapper sur l’heure ?

Seule, j’ai tout conduit ; seule, ici, je demeure,

Debout, pour vous braver et pour sauver, la nuit,

Quand vous dormez, vos condamnés et vos proscrits.

L’infant Carlos m’aimait ; ma ferveur imprudente

A jeté, dans son cœur, les semences ardentes :

Amour, lutte, révolte et la pitié pour ceux

Dont vous noyez les cris en vos brassins de feu.

Priez ! Priez !

Priez ! Priez ! Non, non ! Le sang rougit vos crosses ;

Ma foi s’en est allée et mon plus grand tourment

Sera de n’avoir pu crier publiquement :

Que j’arrache mon âme à vos dogmes féroces.

Emmenez-la d’ici et jetez-la aux fers.

Elle est damnée.

Elle est damnée.Ouvrir l’enfer ! ouvrir l’enfer.

Emparez-vous de lui et faites ce qu’il faut.

Étendez-le, tout de son long. Mettez en croix

Les mains sur la poitrine.

Les mains sur la poitrine.Allez chercher le roi.

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Por su autor
Émile Verhaeren · 4 piezas más en la casa
Dónde vive
La Biblioteca

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Expediente

Autor
Émile Verhaeren
Título
Deux drames (Verhaeren) — Philippe II
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-deux-drames-verhaeren-philippe-ii--emile-verhaeren-c0b598
Cita recomendada
Émile Verhaeren, «Deux drames (Verhaeren) — Philippe II», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-deux-drames-verhaeren-philippe-ii--emile-verhaeren-c0b598.html

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