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PoetósferaLa BibliotecaÉmile Verhaeren

Émile Verhaeren · Modernismo

À ceux qui viennent (Verhaeren)

francés

De colline en colline

La grande route s’incline

Au crépuscule autour du mont.

Nous qui sommes les hommes

Qui descendons

Vers les ombres de la vallée,

Gardons

Avec fierté sur notre front

Le souvenir flottant des lueurs en allées.

Ne disons pas

À cette heure où sont mornes et las,

Dans le jour déjà blême,

Nos pas,

Que la vie est funeste et ne vaut pas qu’on l’aime.

Mais décidons qu’il faut avec ténacité,

Dans son âpre et ferme réalité

L’aimer,

Pour que le haut orgueil qui monte en notre torse

Ne laisse rien ronger, ni rien choir de sa force.

Le monde est un objet de ferveur et de foi

Qui s’offre à l’incessante et tragique conquête.

Peu importe le glas qu’on entend aux beffrois

Et l’airain ténébreux dont la victoire est faite.

Nous qui sommes les hommes

Qui descendons

Vers les ombres voilées

Et les brouillards de la vallée,

Et qui croisons

Ceux qui d’une marche prompte

Montent,

Ne parlons pas

Des chemins qui ont fait pesants et lourds

Nos pas.

Mais disons leur, la main tendue :

Hommes jeunes, dont les cerveaux

Sont clairs et dont les yeux sont beaux,

Montez là-haut

Les exalter parmi le vent et l’étendue.

La force vierge est sur les cimes répandue ;

Elle y est rude et ferme, et s’y roidit en rocs ;

Elle circule ardente et large autour des blocs

De schiste et de granit que décorent les mousses,

Laissez la se glisser sans hâte et sans secousse

En vos membres et s’en aller vers votre cœur

Y instaurer de muscle en muscle un sang meilleur.

Que règnent vos regards dans la haute lumière

Pour contempler de là les choses coutumières,

Les campagnes ici, et les villes, là-bas !

Les passions médiocres n’habitent pas

Un front que l’air lucide et pur baigne sans cesse.

L’âme s’y trempe et vainc et bannit sa tristesse

Et sa misère ancienne et ses gestes dolents.

Le rire vif et sain y passe avec les brises.

On y rêve de fière et de rude entreprise.

Et l’homme y va vers l’homme en de brusques élans

D’allègre confiance et de ferveur rapide

Au point qu’il s’y remplit d’une joie intrépide.

Alors,

Quel que soit le devoir qui la tienne asservie,

Sous un grand jour de flamme et d’or

Lui apparaît la vie.

Elle bondit là-bas, dans les cités.

Elle s’attarde ici, dans les villages.

Elle est partout où, d’âge en âge,

A combattu la volonté.

À qui la sent s’étendre sur la terre

Et battre tout à coup avec force, en son cœur,

Elle est plus belle et nécessaire

Que le bonheur.

On y prend le conseil d’être grand pour soi-même,

De négliger ce qui est ruse ou stratagème.

Une nouvelle volupté

Surgit du seul effort et de son âpreté.

On ne redoute plus la douleur infinie.

On rejette de soi le doute et l’ironie.

À force de vouloir, on éduque le sort.

L’heure est trop belle, enfin, pour qu’on songe à la mort

Et l’âme où la pensée immensément travaille

Est toujours prête au risque et rangée en bataille.

Et puis, disons encor :

Jamais œuvre n’est terminée ;

L’heure s’ajoute à l’heure, et l’année à l’année

Pour étager toujours plus haut l’espoir humain.

Le travail large et clair qu’ont illustré nos mains,

Qu’il tente et magnifie et unisse soudain

Les vôtres !

Ayez des cœurs plus hauts, des gestes plus parfaits

Et faites, mieux que nous, ce que nous avons fait !

Mais nous qui sommes

Les hommes

Qui descendons vers les ombres de la vallée,

Gardons

Quand même, avec fierté, sur notre front

Le souvenir flottant des lueurs en allées.

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Autor
Émile Verhaeren
Título
À ceux qui viennent (Verhaeren)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-a-ceux-qui-viennent-verhaeren--emile-verhaeren-60ec2d
Cita recomendada
Émile Verhaeren, «À ceux qui viennent (Verhaeren)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-a-ceux-qui-viennent-verhaeren--emile-verhaeren-60ec2d.html

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