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François de Malherbe · Barroco

À la reine, pendant sa régence

francés

Si quelque avorton de l’Envie

Ose encore lever les yeux,

Je veux bander contre sa vie

L’ire de la terre et des cieux ;

Et dans les savantes oreilles

Verser de si douces merveilles

Que ce misérable corbeau,

Comm' oiseau d’augure sinistre,

Banny des rives de Caïstre,

S’aille cacher dans le tombeau.

Venez donc, non pas habillées,

Comm’ on vous trouve quelquefois,

En jupes dessous les fueillées,

Dansant au silence des bois.

Venez en robes, où l’on voye

Dessus les ouvrages de soye

Les rayons d’or étinceller ;

Et chargez de perles vos testes,

Comme quand vous allez aux festes

Où les dieux vous font appeller.

Quand le sang, bouillant en mes veines,

Me donnoit de jeunes desirs,

Tantost vous souspiriez mes peines,

Tantost vous chantiez mes plaisirs ;

Mais aujourd’huy que mes années

Vers leur fin s’en vont terminées,

Sieroit-il bien à mes écris

D’ennuyer les races futures

Des ridicules avantures

D’un amoureux en cheveux gris ?

Non, vierges, non ; je me retire

De tous ces frivoles discours :

Ma Reine est un but à ma lyre

Plus juste que nulles amours ;

Et, quand j’auray, comme j’espere,

Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,

Sa louange à tout l’univers,

Permesse me soit un Cocyte,

Si jamais je vous solicite

De m’aider à faire des vers !

Aussi-bien chanter d’autre chose,

Ayant chanté de sa grandeur,

Seroit-ce pas, aprés la rose,

Aux pavots chercher de l’odeur,

Et des loüanges de la lune

Descendre à la clairté commune

D’un de ces feux du firmament

Qui, sans profiter et sans nuire,

N’ont receu l’usage de luire

Que par le nombre seulement ?

Entre les rois à qui cet âge

Doit son principal ornement,

Ceux de la Tamise et du Tage

Font loüer leur gouvernement ;

Mais, en de si calmes provinces

Où le peuple adore les princes,

Et met au degré le plus haut

L’honneur du sceptre legitime.

Sauroit-on excuser le crime

De ne regner pas comme il faut ?

Ce n’est point aux rives d’un fleuve

Où dorment les vents et les eaux

Que fait sa veritable preuve

L’art de conduire les vaisseaux ;

Il faut, en la plaine salée,

Avoir lutté contre Malée,

Et prés du naufrage dernier

S’estre vu dessous les Pléiades,

Eloigné de ports et de rades,

Pour estre creu bon marinier.

Ainsi, quand la Grece, partie

D’où le mol Anaure couloit,

Traversa les mers de Scithie

En la navire qui parloit,

Pour avoir sceu des Cyanées

Tromper les vagues forcenées,

Les pilotes du fils d’Eson,

Dont le nom jamais ne s’efface,

Ont gaigné la premiere place

En la fable de la Toison.

Ainsi, conservant cet empire

Ou l’infidélité du sort,

Jointe à la nostre, encore pire,

Alloít faire un dernier effort,

Ma Reine acquiert à ses merites

Un nom qui n’a point de limites,

Et, ternissant le souvenir

Des reines qui l’ont precedée,

Devient une eternelle idée

De celles qui sont à venir.

Aussi-tost que le coup tragique,

Dont nous fusmes presque abbatus,

Eût fait la fortune publique

L’exercice de ses vertus,

En quelle nouveauté d’orage

Ne fut éprouvé son courage,

Et quelles malices de flots,

Par des murmures effroyables,

A des voeux à peine payables

N’obligerent les matelots ?

Qui n’ouït la voix de Bellonne,

Lasse d’un repos de douze ans,

Telle que d’un foudre qui tonne,

Appeller tous ses partisans,

Et déja les rages extrémes,

Par qui tombent les diadémes,

Faire apprehender le retour

De ces combats dont la manie

Est l’eternelle ignominie

De Jarnac et de Moncontour ?

Qui ne voit encor à cette heure

Tous les infidelles cerveaux

Dont la fortune est la meilleure

Ne chercher que troubles nouveaux,

Et ressembler à ces fontaines

Dont les conduites souterraines

Passent par un plomb si gasté

Que, tousjours ayant quelque tare,

Au mesme temps qu’on les repare,

L’eau s’enfuit d’un autre costé ?

La paix ne voit rien qui menace

De faire renaistre nos pleurs,

Tout s’accorde à notre bonace,

Les hivers nous donnent des fleurs :

Et, si les pasles Eumenides,

Pour réveiller nos parricides,

Toutes trois ne sortent d’enfer,

Le repos du siecle où nous sommes

Va faire à la moitié des hommes

Ignorer que c’est que le fer.

Themis, capitale ennemie

Des ennemis de leur devoir,

Comme un rocher est affermie

En son redoutable pouvoir ;

Elle va d’un pas et d’un ordre

Où la censure n’a que mordre ;

Et les loix, qui n’exceptent rien

De leur glaive et de leur balance,

Font tout perdre à la violance

Qui veut avoir plus que le sien.

Nos champs mesme ont leur abondance

Hors de l’outrage des voleurs ;

Les festins, les jeux et la danse

En bannissent toutes douleurs.

Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;

Chaque Amarille a son Tityre ;

Et, sous l’épaisseur des rameaux,

Il n’est place où l’ombre soit bonne

Qui soir et matin ne resonne

Ou de voix ou de chalumeaux.

Puis, quand ces deux grands hymenées,

Dont le fatal embrassement

Doit applanir les Pyrenées,

Auront leur accomplissement,

Devons-nous douter qu’on ne voye,

Pour accompagner cette joye,

L’encens germer en nos buissons,

La myrrhe couler en nos rues,

Et, sans l’usage des charrues,

Nos plaines jaunir de moissons ?

Quelle moins hautaine esperance

Pouvons-nous concevoir alors,

Que de conquester à la France

La Propontide en ses deux bors,

Et, vengeant de succez prosperes

Les infortunes de nos peres,

Que tient l’Egypte ensevelis,

Aller si prés du bout du monde

Que le soleil sorte de l’onde

Sur la terre des fleurs de lys ?

Certes ces miracles visibles,

Excedant le penser humain,

Ne sont point ouvrages possibles

A moins qu’une immortelle main ;

Et la raison ne se peut dire

De nous voir en notre navire

A si bon port acheminez,

Ou, sans fard et sans flatterie,

C’est Pallas que cette Marie

Par qui nous sommes gouvernez.

Quoy qu’elle soit, nymphe ou déesse,

De sang immortel ou mortel,

Il faut que le monde confesse

Qu’il ne vit jamais rien de tel ;

Et quiconque fera l’histoire

De ce grand chef-d’oeuvre de gloire,

L’incredule posterité

Rejettera son témoignage,

S’il ne la depeint belle et sage

Au deça de la verité.

Grand Henry, grand foudre de guerre,

Que (cependant que parmy nous

Ta valeur étonnoit la terre),

Les Destins firent son espous ;

Roy dont la memoire est sans blasme,

Que dis-tu de cette belle ame,

Quand tu la vois si dignement

Adoucir toutes nos absynthes,

Et se tirer des labyrinthes

Où la met ton éloignement ?

Que dis-tu, lorsque tu remarques,

Aprés ses pas, ton héritier

De la sagesse des monarques

Monter le penible sentier,

Et, pour étendre sa couronne,

Croistre comme un fan de lyonne ?

Que, s’il peut un jour égaler

Sa force avecques sa furie,

Les Nomades n’ont bergerie

Qu’il ne suffise à desoler.

Qui doute que, si de ses armes

Ilion avait eu l’appuy,

Le jeune Atride avecque larmes

Ne s’en fust retourné chez luy,

Et qu’aux beaux champs de la Phrygie,

De tant de batailles rougie,

Ne fussent encore honorez

Ces ouvrages des mains celestes

Que, jusques à leurs derniers restes,

La flamme grecque a devorez !

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Autor
François de Malherbe
Título
À la reine, pendant sa régence
Lengua
francés
Época
Barroco
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-a-la-reine-pendant-sa-regence--francois-de-malherbe-7d6ae6
Cita recomendada
François de Malherbe, «À la reine, pendant sa régence», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-a-la-reine-pendant-sa-regence--francois-de-malherbe-7d6ae6.html

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