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Victor Hugo · Romanticismo

Mon enfance

francés

…Primus labor

…Animos atque arma videre

Bellantûm…

J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;

J’aurais été soldat, si je n’étais poëte.

Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !

Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,

J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.

Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée.

Un soldat, m’ombrageant d’un belliqueux faisceau,

De quelques vieux lambeau d’une bannière usée

Fit les langes de mon berceau.

Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes,

Une muse des camps m’emporta sous les tentes ;

Je dormis sur l’affût des canons meurtriers ;

J’aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes,

Et l’éperon froissant les rauques étriers.

J’aimai les forts tonnants, aux abords difficiles ;

Le glaive nu des chefs guidant les rangs dociles ;

La vedette, perdue en un bois isolé,

Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes,

Avec un drapeau mutilé.

Mon envie admirait et le hussard rapide,

Parant de gerbes d’or sa poitrine intrépide,

Et le panache blanc des agiles lanciers,

Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide

Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

Et j’accusais mon âge : — Ah ! dans une ombre obscure,

Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure

Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils,

Qui dans un noir combat, sur l’acier d’une armure,

Coulerait à flots si vermeils ! —

Et j’invoquais la guerre, aux scènes effrayantes !

Je voyais en espoir, dans les plaines bruyantes,

Avec mille rumeurs d’hommes et de chevaux,

Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes,

L’un sur l’autre à grands cris fondre deux camps rivaux.

J’entendais le son clair des tremblantes cymbales,

Le roulement des chars, le sifflement des balles ;

Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants,

Je voyais se heurter au loin, par intervalles,

Les escadrons étincelants !

II

Avec nos camps vainqueurs, dans l’Europe asservie

J’errai, je parcourus la terre avant la vie ;

Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis

M’écoutaient racontant, d’une bouche ravie,

Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense,

Et leur respect craintif étonnait mon enfance ;

Dans l’âge où l’on est plaint, je semblais protéger.

Quand je balbutiais le nom chéri de France,

Je faisais pâlir l’étranger.

Je visitai cette île, en noirs débris féconde,

Plus tard, premier degré d’une chute profonde.

Le haut Cenis, dont l’aigle aime les rocs lointains,

Entendit, de son antre où l’avalanche gronde,

Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers l’Adige et l’Arno je vins des bords du Rhône.

Je vis de l’Occident l’auguste Babylone,

Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,

Reine du monde encor sur un débris de trône,

Avec une pourpre en lambeaux.

Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête,

Naple, aux bords embaumés, où le printemps s’arrête

Et que Vésuve en feu couvre d’un dais brûlant,

Comme un guerrier jaloux qui, témoin d’une fête,

Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

L’Espagne m’accueillit, livrée à la conquête.

Je franchis le Bergare, où mugit la tempête ;

De loin, pour un tombeau je pris l’Escurial ;

Et le triple aqueduc vit s’incliner ma tête

Devant son front impérial.

Là, je voyais les feux des haltes militaires

Noircir les murs croulants des villes solitaires ;

La tente, de l’église envahissait le seuil ;

Les rires des soldats, dans les saints monastères,

Par l’écho répétés, semblaient des cris de deuil.

III

Je revins, rapportant de mes courses lointaines

Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.

Je rêvais, comme si j’avais, durant mes jours,

Rencontré sur mes pas les magiques fontaines

Dont l’onde enivre pour toujours.

L’Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles ;

Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;

Irun, ses toits de bois ; Vittoria, ses tours ;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles,

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;

J’allais, chantant des vers d’une voix étouffée ;

Et ma mère, en secret observant tous mes pas,

Pleurait et souriait, disant : C’est une fée

Qui lui parle, et qu’on ne voit pas !

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Autor
Victor Hugo (1802–1885) · Wikidata Q535
Título
Mon enfance
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Fuente
fr.wikisource Odes et Ballades/Mon enfance
Sala
La Biblioteca
Identificador
mon-enfance--hugo
Cita recomendada
Victor Hugo, «Mon enfance», Poetósfera, poetosfera.com/p/mon-enfance--hugo.html

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