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Léonce Depont · Modernismo

Visions rustiques

francés

LE COMBAT

Les deux béliers, la haine au cœur, les yeux sanglans,

De qui le mufle écume et dont la laine sue,

Entre-choquent leurs fronts dans un bruit de massue

Et se heurtent sans trêve en de brusques élans.

Les cornes font vibrer les cornes, et les flancs

Palpitent. Mollement, sur sa couche moussue,

L’agnelle du combat sauvage attend l’issue,

Et son odeur rend fous les deux mâles brûlans.

Chaque brute est pour l’autre une vivante cible.

Le féroce rival au rival irascible

Porte des coups où sonne un double acharnement ;

Et la Nature, en son effroyable mystère,

Encadre cette lutte épique horriblement

Dans l’épique grandeur d’un paysage austère.

L’ŒUVRE ÉTERNELLE

Luttant contre la pluie et la bise glacées,

Héroïque sans gloire, illustre sans témoins,

Les souliers lourds de glaise et vaillant néanmoins,

Laboure un paysan perdu dans ses pensées.

L’église par la plaine immense ébranle un glas ;

Très haut passe en criant un vol triangulaire ;

Des nuages hâtifs la fuite s’accélère ;

Le laboureur toujours marche et jamais n’est las.

Fier même d’opposer son visage aux rafales

Qui le font malgré lui frissonner par momens,

Il guide avec le soc deux étalons fumans

Dont s’enlèvent au loin les croupes triomphales.

Il marche, et les sillons succèdent aux sillons.

Content d’un sort qu’il n’a connu meilleur ni pire,

Sa poitrine élargie et vigoureuse aspire

L’espace dans l’averse et dans les tourbillons.

Or, tandis que le vent l’enivre et qu’il s’acharne,

Et que le coutre entame et déchire le sein

De la glèbe, d’où monte un effluve acre et sain,

Pulvérisant l’argile et dispersant la marne ;

Tandis que seul au creux de son vallon natal,

Où la Nature en vain contre lui s’exaspère,

Il fait le geste obscur de l’aïeul et du père,

Et qu’il plonge au sol rude un plus rude métal

J’évoque cette chaîne innombrable d’ancêtres,

Qui, tels que lui, sans trêve ont souffert et lutté ;

Qui, pleins de foi robuste et de ténacité,

Ont empreint ces guérets de leurs vertus champêtres.

J’évoque, imaginant son passé douloureux,

Le séculaire effort de cette épique race,

Que n’abat nul labeur, que nul faix ne harasse,

Et que grandit l’épreuve à la taille des preux.

Je songe aux défricheurs de lande et de broussaille

Qu’à l’horizon choisi rien ne put arracher,

Qui s’unirent jadis autour de ce clocher,

Et de qui l’âme encor dans la cloche tressaille.

Et je voudrais parfois en un rêve fervent,

De mes débiles mains dirigeant leur charrue,

Vaincre, comme eux, du sol la résistance accrue,

Et, comme eux, me griser des colères du vent.

VIEUX CHEVAUX

J’aime les vieux chevaux de labour. Il me semble,

Le soir, quand de la tâche ils reviennent ensemble,

Que chaque bloc de glaise à leurs sabots resté

Mêle une gloire à leur rustique majesté.

Leur regard est plus terne et leur marche plus lasse ;

Mais, si l’ancienne ardeur aux ans lourds a fait place,

Ils rentrent de leur pas tranquille et régulier,

Le col roide élargi par l’ampleur du collier,

La croupe et le poitrail massifs, flairant la crèche

Et le tiède repos sur la litière fraîche,

On les sent prêts encore aux efforts vigoureux,

Et ce retour est comme un triomphe pour eux.

Parfois pourtant leur tête à la rude crinière

S’incline vers le sol, pensive et prisonnière,

Afin d’en aspirer les effluves subtils.

Peut-être alors les vieux serviteurs songent-ils

A la prochaine étreinte, à l’étreinte sacrée

De la terre qu’ils ont si longtemps labourée.

FENAISON

Seul, émergeant là-bas des hautes vagues d’or

D’où fuse et vibre un vol musical d’alouette,

Impassible et dressant sa noire silhouette,

Malgré l’effluve ardent, un homme marche encor.

Et l’obscur paysan semble une ombre égarée,

Ou figure un pêcheur depuis longtemps parti,

Que le hameau croyait dans l’abîme englouti,

Et qui, vainqueur des flots, rentre avec la marée.

LE VANNEUR

Les épis lourds et qu’a mûris l’ardeur solaire,

Foule innombrable éparse au tranchant de l’acier,

Ont répandu déjà leur trésor nourricier,

Car le froment sacré s’étale et couvre l’aire.

Reconnaissant du tendre et mystique salaire

Qu’il sait en son robuste amour apprécier,

Un tâcheron sépare, avec son van grossier,

L’ivraie et le grain pur d’un geste séculaire.

Le ciel bleuit, que nul orage n’a troublé,

Et dans la vaste cour, l’humble vanneur de blé

Travaille seul parmi les gerbes amassées.

O mon âme, où Dieu mit des fermens de vertu,

Pareille au tâcheron agreste, puisses-tu

Ne retenir aussi que de bonnes pensées.

LA RÉCOLTE

Le ciel voilé d’octobre, à la terre indulgent,

Est taché par endroits de nuages d’argent

Que frôle un souffle amer d’exhalaisons salines.

Les grappes par milliers saignent sur les collines,

Comme saigne le pampre aux feuillages rougis.

La joie et les rumeurs désertent les logis

Dont tout le peuple, ainsi qu’une ruche, murmure

Autour des ceps dorés par la vendange mûre,

Et bourdonne, essaimé dans les enclos voisins,

Et s’éclabousse avec les rubis des raisins.

Or, sans les voir, j’entends les humaines abeilles,

Enflant de fruits juteux l’osier fin des corbeilles,

De leur rire sonore emplir les horizons ;

Et, dans la gloire des suprêmes floraisons,

La louange sans fin des coteaux et des plaines

Monte de toutes parts vers l’Automne aux mains pleines.

Et toi, mon cœur, ô cœur stérile aux rythmes vains,

Cœur où n’ont fermenté que d’indignes levains

Comme en un sol ingrat et dur qui se révolte,

Qu’attends-tu pour mûrir la tardive récolte ?

Glèbe aride aux sillons desséchés, qu’attends-tu

Pour mûrir la vendange intime de vertu,

D’héroïsme et d’amour si longtemps espérée ?

Regarde : autour de toi, tout s’agite, tout crée ;

Le soleil gonfle encor les grappes ; le pressoir

Les écrase, et, de l’aube attendrie au doux soir,

Les rudes tâcherons accomplissent leur tâche.

Vois : dans l’universel effort, cœur vide et lâche,

Seul, tu n’aimes aucun labeur utile, et seul,

Traînant ton rêve aux champs qu’a fécondés l’aïeul,

Au lieu des vins de pourpre et d’ambre, tu n’apportes

Aux hommes que l’écho de tes musiques mortes,

Et la cendre de tes chimères, où l’on sent

Mourir la foi virile et le désir puissant.

LE TROUPEAU

Des hauts sommets où croît, près de touffes d’absinthe,

Le sauvage lentisque ou le vert romarin,

Dévale le troupeau, que le soir purpurin

Eclabousse de braise et d’ambre et d’hyacinthe.

Des Angélus épars meurt la caresse sainte.

Mais la bande, insensible aux appels de l’airain,

Bondit, piétine et fait vibrer le dur terrain

En regagnant la ferme et sa lointaine enceinte,

Dans la majestueuse âpreté du décor,

Agrestement nimbés d’une poussière d’or,

Dispersés quelquefois par de brusques paniques ;

Tels passent les brebis pesantes, les légers

Agneaux, les vieux béliers aux colères cyniques

Qu’effarent la stature et les cris des bergers.

UN AÏEUL

Un soleil épuisé des mornes soirs d’hiver

S’abîme, acteur sanglant de quelque tragédie ;

Et la pourpre, embrasant tout le ciel, incendie

La forêt, que parfois effleure un souffle amer.

Comme l’Astre, accablé par des tâches sans nombre

Un très vieux laboureur prêt à sombrer aussi

Au fleuve légendaire et sans trêve grossi,

Grêle, sur l’horizon rouge érige son ombre.

Les bœufs qu’il aiguillonne arrêtés un instant,

Les naseaux frémissans, le mufle blanc d’écume,

Et comme enveloppés d’une vapeur qui fume,

Rêvent, tandis qu’au large une rumeur s’entend.

L’homme a dans le regard le vide de l’espace

Qu’il voit, depuis l’enfance, impassible et muet,

Comme si nulle ivresse en lui ne remuait

Devant tout ce qui germe, éclôt, décline et passe.

C’est, par l’inquiétude éternelle hanté,

Un de ces paysans à la face terreuse

Dont l’austère visage, ainsi qu’un champ, se creuse,

Sillonné par l’angoisse et par l’anxiété.

Jusqu’au bout il conduit le soc héréditaire

Que jadis lui légua sa race, et l’on croirait

Que, tel un sphinx, il garde un antique secret,

Un secret que sa bouche à jamais devra taire.

Sait-il que, sans l’appui robuste de ses bras,

Crouleraient les cités comme des choses vaines,

Et que ses os, ses nerfs, ses muscles et ses veines

Sont la vie et le pain de ses frères ingrats ?

Sait-il que, sans le coutre agreste qui féconde

Le guéret séculaire où frissonnent les blés,

Les peuples pâliraient, soudainement troublés,

Et, de stupeur saisi, chancellerait le monde ?

Peut-être. Mais le vieux laboureur ne veut pas,

Lui qu’un rayon suprême en mourant illumine,

Qu’à nos yeux effarés se dresse la famine,

Et c’est pourquoi d’aïeux obscurs il suit les pas.

Et, bien qu’auréolé d’apothéose astrale

Il vibre avec ses bœufs dans une gloire d’or,

Ce paysan courbé semble porter encor

L’héroïque fardeau de la glèbe ancestrale.

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Autor
Léonce Depont
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Visions rustiques
Lengua
francés
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Modernismo
Sala
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Identificador
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Cita recomendada
Léonce Depont, «Visions rustiques», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-visions-rustiques--leonce-depont-3e2606.html

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