CADA PIEZA VIVE EN UNA DIRECCIÓN · NADA VIVE EN UNA SOLA SALA  

PoetósferaLa BibliotecaAlfred de Musset

Alfred de Musset · Romanticismo

Une soirée perdue (RDDM, 1840)

francés

J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre-Français,

Ou presque seul ; — l’auteur n’avait pas grand succès ;

Ce n’était que Molière, et nous savons de reste

Que ce grand maladroit qui fit un jour Alceste

Ignora le bel art de chatouiller l’esprit,

Et de servir à point un dénouement bien cuit.

Grace à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,

Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode,

Où l’intrigue, enlacée et roulée en feston,

Tourne comme un rébus autour d’un mirliton.

J’écoutais cependant cette simple harmonie,

Et comme le bon sens fait parler le génie.

J’admirais quel amour pour l’âpre vérité

Eut cet homme, si fier en sa naïveté ;

Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,

Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer !

Et je me demandais : Est-ce assez d’admirer ?

Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,

D’entendre au fond de l’ame un cri de la nature,

D’essuyer une larme, et de partir ainsi,

Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ?

Enfoncé que j’étais dans cette rêverie,

Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que, devant moi, se balançait gaiement

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant.

Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,

Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire ;

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J’osai m’en souvenir, même devant Molière ;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas ;

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,

Regardant cette enfant qui ne s’en doutait guère :

« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

« Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l’antique franchise, à ce point délaissée,

Avec notre finesse et notre esprit moqueur,

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;

Que c’était une triste et honteuse misère

Que cette solitude à l’entour de Molière,

Et qu’il serait bien temps, comme dit la chanson,

De sortir de ce siècle, ou d’en avoir raison ;

Car à quoi comparer cette scène embourbée,

Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant

Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent ;

Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas, chaque an, chaque semaine.

Notre siècle a ses mœurs, partant sa vérité ;

Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

Ah ! j’oserais parler, si je croyais bien dire.

J’oserais ramasser le fouet de la satire,

Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,

Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.

S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ ville,

Il y trouverait mieux, pour émouvoir sa bile,

Qu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet ;

Nous avons autre chose à mettre au cabinet.

Ô notre maître à tous ! si ta tombe est fermée,

Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,

Trouver une étincelle, et je vais t’imiter !

J’en aurai fait assez si je puis le tenter.

Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,

Parlait la vérité, ta seule passion,

Et pour me faire entendre, à défaut du génie,

J’en aurai le courage et l’indignation !

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi cependant, à côté de sa mère,

L’enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc

Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement.

Le spectacle fini, la charmante inconnue

Se leva. Le beau cou, l’épaule à demi nue

Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;

Et, lorsque je la vis, au seuil de sa maison,

S’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.

Hélas ! mon cher ami, c’est là toute ma vie.

Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,

Mon corps savait la sienne, et suivait la beauté ;

Et quand je m’éveillai de cette rêverie,

Il ne m’en restait plus que l’image chérie :

« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

« Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Sigue explorando

Por su autor
Alfred de Musset · 38 piezas más en la casa
Dónde vive
La Biblioteca

← Tristesse

Expediente

Autor
Alfred de Musset (1810–1857) · Wikidata Q179680
Título
Une soirée perdue (RDDM, 1840)
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-une-soiree-perdue-rddm-1840--alfred-de-musset-9bf7a6
Cita recomendada
Alfred de Musset, «Une soirée perdue (RDDM, 1840)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-une-soiree-perdue-rddm-1840--alfred-de-musset-9bf7a6.html

Las obras de dominio público se reproducen íntegras, con atribución y en la ortografía de su impreso. ¿Ves una errata o conoces una fuente mejor? Escríbenos desde Sobre la casa.