Un iour recognoiſſant que ie ſuis incapable
Belle de vous ſeruir i’en vins au deſeſpoir,
Et prenant le chemin du deſert effroyable,
Je voulu m’y cacher pour iamais ne rien voir.
C’eſt bien auoir des yeux de voir ce qui s’addreſſe,
Et de le diſcerner : Mais voir parfaitement,
Eſt voir le iour heureux des yeux de ſa maiſtreſſe
Car c’eſt voir ſans riẽ voir que devoir autremẽt,
Pour doncques ne rien voir, i’eſleus vn Hermitage,
Pour le lieu deſtiné du reſte de mes iours,
Et me determinant dans ſa grotte ſauuage,
I’y penſois conſumer ma vie & mes amours.
Ie me determinois à ceſte vie auſtere,
Afin d’eſtre puny de ma temerité
Et cherchant à ma vie vne vie contraire,
I’eſtois à ce deſſèin ardamment arreſté.
Deſia ie lamentois ſur ma vie paſſee,
Deſſous le triſte habit voulant m’enſeuelir,
Et de deuotion mon ame tant preſſee,
Vouloit tout autreſoin de mon cœur abolir.
J’eſtimois que ce monde eſtoit vne balotte
Formee de ſauon, figuree de vent,
Et voulant l’oublier ma penſee deuotte,
En ma deuotion m’enfonçoit plus auant.
J’eſtois preſques reduit par ceſte desplaiſance,
Et penſois reſigner au deſert mon vouloir,
Et comme n’ayant plus deſſu moy de puiſſance,
Tout mon penſer eſtoit Religieux deuoir.
Mais comme ie cuidois franchir ceſte barriere,
Je ſentis mille feux en mon cœur s’allumer,
Et pour y reſiſter ie me mis en priere,
Et les eſteindis tous, fors le doux feux d’aymer.
Plus ie penſois l’eſteindre & plus la ſouuenance
De vos perfections le venoit exciter,
Plus ie m’en tirois loing, & plus ſa vehemence
Plus aſpre que iamais me venoit irriter.
Ie n’eſtois preſque plus qu’vn deſcharné ſkelette,
Ou l’on ne cognoiſſoit que l’eſprit & les os,
Et i’eſtois reſolu, mais mon ardeur ſecrette,
Tant eſloigné de vous me troubloit ce propos.
Adoncq ie recogneu que ie n’auois de vie,
Que celle dont vos yeux m’animent doucement,
Et que ſi obſtiné ie ne changeois d’enuie,
Qu’il me faudroit perir trop deſdaigneuſement.
Pour m’oſter ce penſer ie faiſois penitence,
Mais plus ie m’affligeois plus ie ſentois d’amour,
Et mon feu ſe ſeruant de ceſte circonſtance,
Se ralumoit de nuit pour s’enflammer de iour.
Ie penſe que i’auois deſir de me diſtraire
Du tout du ſouuenir de vos perfections,
Ie ne le voulois pas : mais ie le voulois faire,
Me combattant moy-meſme en mes tentations.
Depuis qu’on s’eſt ſubmis à l’amoureuſe flame,
On ne ſe peut iamais deſdire de ſes vœux,
On pourroit auſſi toſt eſtre viuant ſans ame,
Que viure ayant aymé ſans en ſentir les feux.
Et puis me ſouuenant de voſtre belle grace,
Et que vos yeux eſtoient mes ſoleils de douceur,
Je ſentis vn brillant comme vn eſclair qui paſſe
Me venir arracher toute faſcheuſe humeur.
Adoncques reſueillé ie repris ma memoire,
Laiſſant le triste ſoin qui de vous me priuoit,
Et ſuyuant les deſirs de ma premiere gloire,
Je repris les deſſins que mon cœur conceuoit.
Je reuins voir vos yeux, & leur belle lumiere,
Me rendit eſperdu tant mon cœur fut ſurpris
Apres ie me remis en ma façon premiere
Au feu de vos beautez reprenant mes eſprits.
Et bien qu’encor ie ſois indigne, qu’il vous plaiſe
Accepter le deuoir de mon humilité,
Mon ame toutesfois ſe promet pour ſon aiſe
Que vous ferez eſtat de ma fidelité.
Je n’iray plus tracer apres le triſte ombrage
De ces lieux eſcartez, ou ſe meurt tout plaiſir,
Par des deſſeins plus beaux ie veux que mon courage
Rende l’effet eſgal à mon braue deſir.
Auſſi pour tout iamais tout autre ſoin i’oublie,
Rien meme ſera cher que vous porter honneur,
I’y ſuis determiné, auſſi ie vous ſupplie
D’excuſer les deffauts de voſtre ſeruiteur.
Ma belle, il vous a pleu de m’eſtre fauorable,
De m’auoir accepté, d’auoir receu ma foy,
Ie la vous garderay, & tant inuiolable :
Que tous fideles cœurs prendront exẽple en moy,
En ceſt excez d’eſprit tout raui de lieſſe,
Rentrant au bon eſtat de mon entendement,
Cet hõmage ie rends : car de vous ma Maiſtreſſe
Ie tiens l’honneur, la vie, & le contentement.