Entends-tu la voix du prophète ?
Il dit à Gralon, au roi d’Is :
« Silence… interrompez la fête ;
» Trève aux banquets par Dieu maudits.
» Trève aux amours enchanteresses ;
» Jetez vos couronnes de fleurs ;
» Jetez les coupes de l’ivresse :
» Après le plaisir, la douleur.
» Celui qui fait sa nourriture
» Des poissons des mers, Dieu vengé
» Des poissons en fait la pâture,
» Et qui mange sera mangé.
» Qui dort dans la couche odorante,
» Bercé sur les algues des mers,
» Boira dans la coupe enivrante,
» Pour hydromel les flots amers. »
Gralon parla : — Je vous convie
À quitter les festins ce soir.
Oh ! non ; coulons gaîment la vie ;
Venez au banquet vous asseoir.
— Oh ! pour moi, je quitte la fête ;
Dans mon âme a passé l’effroi.
— Que votre volonté soit faite,
Si c’est la volonté du roi.
Pendant ce temps à son amante
L’amoureux répétait encor :
— Fille du roi, fille charmante,
Douce Dahut, et la clef d’or ?
— La clef d’or du puits de l’abîme ?
Ma main saura bien la saisir ;
Mon cœur à ta voix se ranime ;
Qu’il soit fait selon ton désir.
Il dort le vieux roi… nuit fatale !
Qui n’eût admiré sa beauté ?
Car, dans sa pourpre qui s’étale,
Il est vêtu de majesté.
Il dort d’un sommeil qui commence,
À son cou son plus cher trésor,
La clef de l’Océan immense
Suspendue à sa chaîne d’or.
Mais voici que la blanche fille
A suivi des détours connus,
Et vers la chaîne d’or qui brille,
Glisse doucement, les pieds nus ;
À genoux, tenant son haleine,
Elle rampe plus près encore,
Soulève prudemment la chaîne ;
Elle a dérobé la clef d’or…
Le roi dort… un grand cri s’élève :
Le seuil par les flots est couvert.
L’Océan monte, se soulève ;
Le puis de l’abîme est ouvert !
Roi, levez-vous ; à cheval, Sire,
Des mourants écoutez le cri :
La mer envahit votre empire
Sire, à cheval et loin d’ici !
Maudite soit la fille impure ;
L’Océan, l’Océan grandit ;
La mort a lavé la souillure ;
Que son nom soit trois fois maudit !
— Forestier qui la nuit chemine
Forestier, Forestier, dis-moi,
Paré de son manteau d’hermine ;
Dans la nuit as-tu vu le Roi ?
— Oui, la nuit, sous un ciel splendide,
Je vois son ombre : s’effacer.
Trip, trep, prompt, comme un feu rapide,
Son cheval, je l’entends passer.
Ô pêcheur, en longeant les môles,
Vois-tu, sur le sable attiédi,
La sirène aux blanches épaules
Se peigner aux feux du Midi ?
— Oui, je vois ta blanche sirène
Peigner, au sommet d’un rocher
Ses cheveux sur son front de Reine,
Et sur l’abîme se pencher…
Je vois des mers la blanche fille,
Et de loin j’entends des sanglots ;
J’entends, sur la mer qui scintille
Ses chants plaintifs comme les flots…
ÉPILOGUE