Je n’entrerai pas là, — dit la folle en riant, —
Je vais faire éclater ce corset de Procuste !
Puis elle enfle son sein, tord sa hanche robuste,
Et prête à contresens un bras luxuriant.
J’aime ces doux combats, et je suis patient.
Dans l’étroit vêtement qu’à sa taille j’ajuste,
Là serrant un atour, ici le déliant,
J’ai fait passer enfin tête, épaules et buste.
Avec art maintenant dessinons sous ces plis
La forme bondissante et les contours polis.
Voyez ! la robe flotte, et la beauté s’accuse.
Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?
Bien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps,
Ainsi me plaît la femme, ainsi je veux la Muse.
Hier, sous la verte tonnelle
J’aperçus Rose qui pleurait,
Et, pleurant, de larmes couvrait
Une rose, moins rose qu’elle.
« Qui peut te causer tel regret ?
Dis-je à la blonde colombelle.
— Ah ! Monsieur, répondit la belle,
Entre nous, c’est un grand secret !
« Je passais là, lorsqu’une rose,
Celle-là que de pleurs j’arrose,
M’a dit de sa plus douce voix :
« Rose ouverte plus ne se ferme ! »
Et mon cœur qui s’ouvre, je crois,
Au petit pâtre de la ferme ! »
Si j’avais un arpent de sol, mont, val ou plaine,
Avec un filet d’eau, torrent, source ou ruisseau,
J’y planterais un arbre, olivier, saule ou frêne,
J’y bâtirais un toit, chaume, tuile ou roseau.
Sur mon arbre, un doux nid, gramen, duvet ou laine,
Retiendrait un chanteur, pinson, merle ou moineau.
Sous mon toit, un doux lit, hamac, natte ou berceau,
Retiendrait une enfant, blonde, brune ou châtaine.
Je ne veux qu’un arpent ; pour le mesurer mieux,
Je dirais à l’enfant la plus belle à mes yeux :
« Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève ;
« Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon,
Aussi loin je m’en vais tracer mon horizon. »
Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve
Deux cortèges se sont rencontrés à l’église.
L’un est morne : — il conduit le cercueil d’un enfant ;
Une femme le suit, presque folle, étouffant,
Dans sa poitrine en feu, le sanglot qui la brise.
L’autre, c’est un baptême : — au bras qui le défend
Un nourrisson gazouille une note indécise ;
Sa mère, lui tendant le doux sein qu’il épuise,
L’embrasse tout entier d’un regard triomphant !
On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes alors, se croisant sous l’abside,
Échangent un coup d’œil aussitôt détourné ;
Et — merveilleux retour qu’inspire la prière —
La jeune mère pleure en regardant la bière,
La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !
Des sommets les plus fiers je touche enfin la crête.
Mais plus loin n’est-il pas un horizon plus beau ?
L’oiseau monte si haut au-dessus de ma tête !
Et je voudrais monter bien plus haut que l’oiseau !
Si haut que l’oiseau plane en l’azur, sa conquête,
Il ne perd pas des yeux son nid dans ce rameau ;
Si bas que l’homme rampe au sillon qui l’arrête,
Ses yeux plongent toujours dans un azur nouveau !
Combien de cieux franchir encor, quelle étendue,
Pour atteindre à l’objet qui tente et fuit ma vue ?
— Comme l’oiseau, poète, abaisse ton regard !
Ce qu’au loin ton vol cherche est dans ce brin de mousse
Dieu, dont le double aimant t’attire et te repousse,
S’il n’était que là-haut ne serait nulle part !