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Jules Janin · Romanticismo

Révolutions de la quinzaine - 14 octobre 1831

francés

À nous deux maintenant. — C’est franche félonie

D’avoir bâti si haut votre châtellenie,

Comte de Savoisy, qu’il la faille chercher,

Comme le nid d’un aigle, au faîte d’un rocher ;

Si bien que votre roi, s’il veut venir lui-même

Visiter par hasard un vieil ami qu’il aime,

Obligé de gravir à pied jusqu’à ce lieu,

Risque à perdre vingt fois son âme en jurant Dieu…

Et je vous dis cela sans ajouter, mon maître,

Que si, comme Jean six, vous nous deveniez traître,

Vos murs sont de hauteur et de force, je croi,

À donner pour long-temps besogne aux gens du roi.

Notre sire a raison ; mais cette citadelle,

Si forte qu’elle soit, est encor plus fidèle.

Mon vieux comte, combien m’ont parlé comme toi,

Qui depuis cependant ont parjuré leur foi !

La parole de l’homme est chose bien légère,

Quand la guerre civile et la guerre étrangère,

Poussant un pauvre état vers sa destruction,

Jettent une promesse à chaque ambition.

Sire, ce vieux château, depuis ses premiers maîtres,

Compte dans ces caveaux douze de mes ancêtres,

Qui, couchés aux lueurs de funèbres flambeaux,

Dans leurs linceuls de fer dorment sur leurs tombeaux…

Descendons, et cherchons à chacun la blessure

Dont l’atteinte mortelle a troué son armure ;

Puis le jour de leur mort ensuite nous dira

En quels combats divers chacun d’eux expira.

Alors vous connaîtrez que tous, frappés en face,

Sont morts, chacun des miens pour un de votre race…

Et cet examen fait, sire, malheur à vous

Si vous doutez de moi, de moi, dernier de tous !

Azincourt pour le vôtre a vu mourir mon père :

En défendant vos droits je mourrai, je l’espère ;

Et plus tard à son tour, faisant ce que je fis,

Mon fils, s’il m’en naît un, mourra pour votre fils.

Comte de Savoisy, regardez-nous en face !…

Nous sommes comme vous le dernier d’une race :

Nos deux frères aînés, l’espoir de la maison,

Sont morts… et quelques-uns disent par le poison ;

Philippe de Bourgogne et Jean six de Bretagne,

Mes beaux-frères, tous deux font contre moi campagne ;

Ma mère, qui devrait m’être un puissant soutien,

Achèterait mon sang de la moitié du sien ;

Chaque jour quelque grand vassal qui m’abandonne

Comme un fleuron vivant tombe de ma couronne :

Eh bien ! un seul instant avons-nous hésité

À remettre nos jours à votre loyauté ?…

Notre suite, il est vrai, si le cas le réclame,

Est formidable et peu nous défendre : une femme,

Deux pages, un bouffon, trois fauconniers ; et si

Même dans ce moment Charles de Savoisy,

Tramant quelque complot de sa main déloyale,

Tentait de mettre à mort ma personne royale,

Certe, il aurait à craindre un combat meurtrier :

Moi, vêtu de velours et lui couvert d’acier !…

Vieux fou !…

Vieux fou !… L’État n’irait que mieux, je le présume,

Sire, si tous les deux nous changions de costume :

Ces corcelets d’acier, quoiqu’ils soient un peu lourds,

À la taille d’un roi vont mieux que du velours.

Qui donc entre ici sans mon ordre ? Mon hôte,

Est-ce vous ?… Les valets en ce château font faute,

Que sans être annoncé l’on entre près du roi.

Sire, écoutez ce bruit, car il vient comme moi,

Sans que votre pouvoir l’intimide, vous dire,

Comme je vous ai dit, moi : « Réveillez-vous, sire ! »

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ?

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ? Non !

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ? Non ! Non ?…

Écoutez encore !

Écoutez encore ! Ah !…

Écoutez encore ! Ah !… C’est la voix du canon !

Eh bien ?…

Eh bien ?… Eh bien ! Je dis que cette voix qui parle

Doit trouver un écho dans le cœur du roi Charles ;

Que d’un profond sommeil il a dormi long-temps,

Et que, s’il veut enfin s’éveiller, il est temps !

Comte !…

Comte !… Je dis aussi que chaque homme qui tombe,

Avant de se coucher tout sanglant dans la tombe,

Dit, jetant un dernier regard autour de soi :

Lorsque je meurs pour lui, mais où donc est le roi ?

Vos aïeux nous ont fait prendre cette habitude

De voir briller leur casque où l’affaire était rude ;

Et peu de coups tombaient d’épée ou de poignard

Dont leur écu royal ne reçût bonne part…

Sire, c’est pour un peuple une dure agonie,

De penser en mourant que son roi le renie !…

Car il peut, se croyant dégagé de sa foi,

Lui prendre envie aussi de renier son roi…

Qui peut comme un faisceau, dans ces temps d’anarchie,

Rallier à l’entour de notre monarchie

Tant de puissans seigneurs l’un de l’autre jaloux,

Si ce n’est notre roi, premier seigneur de tous ?…

Chacun ne peut-il pas penser que Dieu pardonne

D’abandonner le roi quand le roi s’abandonne ?

Comte, vous oubliez…

Comte, vous oubliez… Sire, je dis encor

Que c’est mal calculer, qu’épuiser un trésor,

Dont la sueur du peuple a trempé chaque pièce,

En grelots de faucons, en joyaux de maîtresse ;

Que c’est un luxe vain qu’il vaut mieux étouffer,

Quand on n’a pas trop d’or pour acheter du fer…

Sous chacun de ses rois, si j’ai bonne mémoire,

Le vieil état français croissait en territoire ;

Au patrimoine ancien que se léguaient ses rois

Ils ajoutaient encor : Philippe de Valois

Après le Dauphiné conquérait la Champagne ;

Philippe-Auguste au loin rejetant la Bretagne,

Prenait la Normandie et le Maine et l’Anjou ;

Avec les clefs de Tours il ouvrait le Poitou ;

Par un traité Louis neuf ajoutait à la France

Le Languedoc… Vous-même aviez sur la Provence

Des droits, comme beau-fils de Louis-d’Anjou.

Des droits, comme beau-fils de Louis-d’Anjou. Pardieu !

Si je m’en souviens bien à mon tour, c’est de Dieu

Que je tiens cet état de France, seigneur comte :

Ce n’est donc qu’à Dieu seul que j’en dois rendre compte ;

Et, s’il me plaît d’en faire un entier abandon,

Nul ne me jugera que Dieu.

Nul ne me jugera que Dieu. Je disais donc

Que de la France, ainsi que l’ont faite ses princes,

Il ne vous reste plus, sire, que trois provinces…

L’Anglais victorieux à grands pas envahit ;

Jean six, son allié, vous leurre et vous trahit ;

Philippe de Bourgogne à belles dents dévore

Vos comtés d’Armagnac, de Foix et de Bigorre…

Sire, à l’entour de vous ne les voyez-vous pas,

Pour vous envelopper, s’avancer pas à pas ?

Dans un réseau vivant vos troupes enfermées

Ne peuvent soutenir le choc de trois armées :

En vain Poton, Xaintraille et Narbonne et Dunois

Frappent sans se lasser, comme dans un tournois :

Attaquant sans projets, reculant sans ensemble,

Un jour disperse ceux qu’à peine un mois rassemble ;

Ils ont le bras qui frappe et le cœur qui résout,

Mais il manque le chef, âme et centre de tout…

Sire, sur votre nom ce serait une honte

Que de tarder encore à les rejoindre !…

Que de tarder encore à les rejoindre !… Comte,

Notre forêt d’Auxerre est-elle prise ?

Notre forêt d’Auxerre est-elle prise ? Non.

Nous allons y chasser : prépare ton faucon…

Venez, Agnès.

Venez, Agnès. Non, non : vous resterez, madame,

Car je veux vous parler à votre tour… Ô femme !

Vous êtes belle !… Oh ! oui, belle ; et de votre œil noir

Sur votre faible amant je comprends le pouvoir ;

Votre voix est d’un ange ou d’une enchanteresse,

Et je comprends encor qu’elle ordonne en maîtresse…

Eh bien ! sur mon honneur ! pour vous il vaudrait mieux

Qu’un fer rouge eût éteint votre voix et vos yeux…

Oh ! que me dites-vous !…

Oh ! que me dites-vous !… Car c’est à leur puissance

Que doivent les Français les malheurs de la France ;

Et Charles, l’insensé ! se soumet à leur loi

Comme à celle de Dieu !… La maîtresse d’un roi,

De la sphère élevée où son pouvoir la range,

Peut devenir d’un peuple ou le démon ou l’ange,

Vous pouviez de la France être l’ange ; mais, non :

Vous avez préféré devenir son démon !

Oui, grâce à votre amour adultère et fatale,

Aujourd’hui l’Occident a son Sardanapale !…

La faible monarchie, à ses derniers momens,

Se débat étouffée en vos embrassemens…

Eh bien ! quand sous les coups que votre main lui porte,

Elle sera tombée, et qu’on la croira morte ;

Que l’Anglais en viendra partager les débris,

C’est alors que partout vous poursuivront ses cris…

Vous fuirez ; mais dans son agonie, un royaume

Se débat plus long-temps que ne le fait un homme…

Le feu de nos cités sera votre flambeau ;

Vos pieds à chaque pas heurteront un tombeau…

Vous fuirez, vous fuirez sans que rien vous arrête,

Car vous ne saurez plus où poser votre tête !

Grâce, grâce !…

Grâce, grâce !… Nos fils… ce qu’il en restera,

En vous voyant passer, de ses cris vous suivra ;

Les mourans, pour maudire à leur heure dernière,

Accoudés sur leurs lits, rouvriront la paupière ;

À leur voix se joindra la voix de votre cœur,

Et toutes vous criront : « Malheur à vous ! malheur !…

Monseigneur, il n’est rien qu’un repentir n’efface…

Cela ne sera pas, monseigneur… grâce ! grâce !

Oh ! tout n’est pas encor si bas que vous croyez,

Et la main qui blessa peut guérir !

Et la main qui blessa peut guérir ! Essayez !

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Autor
Jules Janin
Título
Révolutions de la quinzaine - 14 octobre 1831
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
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Cita recomendada
Jules Janin, «Révolutions de la quinzaine - 14 octobre 1831», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-revolutions-de-la-quinzaine-14-octobre-1831--jules-janin-50b86d.html

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