Oscar, jeune propriétaire,
Compte avec le vieux Mathurin,
Fermier d’une petite terre
Qu’il possède au pays chartrain.
« C’est vous, approchez, mon brave homme.
Vous me devez beaucoup d’argent.
Vous m’en apportez ? Quelle somme ?
— Ah ! monsieur, faut être indulgent.
« Par suite des intempéries.
Les biens sont gelés ou brûlés.
Le sec a perdu les prairies,
Et la pluie a noyé les blés.
— J’ai déjà fait maint sacrifice.
Mais enfin que m’apportez-vous ?
— Je viens de remettre à l’office
Un canard et deux cantalous.
— Mathurin, je vous remercie ;
Mais j’ai des moyens exigus.
Pardon de cette minutie :
Que m’apportez-vous en écus ?
— Ah ! monsieur, la vie est si chère !
On meurt de faim, c’est affligeant !
Chez nous on ne connaît plus guère
Couleur d’or ni couleur d’argent.
— Bref, c’est toujours la même histoire.
Vous n’avez rien d’autre pour moi ?
— Mon bon monsieur, il faut le croire,
Si le bon Dieu n’a plus de quoi.
— Mathurin, soyons de bon compte,
Vous me croyez trop ingénu.
Je vous le déclare sans honte.
J’ai besoin de mon revenu.
— Dame, si monsieur voulait vendre
Cette ferme, il en trouverait
Un capital bien bon à prendre
Et produisant bel intérêt.
— Mais à voir ce que j’en retire,
Qui la voudrait ? Et pour combien ?
— Baste ! on en trouverait, sans rire,
Dix mille écus ; ce n’est pas rien.
— Ma foi, pour une telle somme
Je vous la donne. — Je la prends.
— Qui, vous ? Mathurin, mon brave homme ?
— Voici vos trente mille francs ! »
(Contes, Scènes et Récits ; Stock édit.)