À UN ARC DE TRIOMPHE
Et c’est pourquoi, sachant toute gloire éphémère,
Porte auguste, tu sers d’entrée au cimetière.
Car la Mort est le seul vainqueur qui dure assez
Pour tes murs éternels de nos grandeurs lassés.
LES VASES DU CIRQUE
Quand une multitude effarée et poussée
Par les fouets et les dards dans le cirque désert,
Voyait, en tas tremblant et gémissant massée,
S’ouvrir, à l’autre bout, les grillages de fer.
Et s’approcher les bonds des bêtes affamées,
Et qu’au bout d’un instant il ne subsistait plus
Que des marais de sang et des chairs parsemées
Dans lesquels se léchaient des animaux repus ;
Quand le meurtre, montant en monstrueux effluve,
Soulevait tout un peuple en un même transport.
Et que l’amphithéâtre était comme une cuve
Sanglante où fermentait l’ivresse de la Mort ;
Un formidable bruit, plus fort que les orages.
De gradins en gradins courait comme une mer ;
Les acclamations, les bravos, les outrages.
Les clameurs de courroux, les entrechocs du fer,
Les lourds rugissemens, les hurlemens des bêtes.
Les hoquets des vaincus, les défis des vainqueurs,
Les grands cris féminins déchirant ces tempêtes.
Tout un tumulte affreux d’effrois et de fureurs
Grondait dans ce cratère en une immense houle,
Et roulant son délire atroce sur les fronts,
Prenait, sur les milliers de bouches de la foule,
Des grondemens nouveaux qui grandissaient ses bonds
Frappés et recueillant ces redoutables ondes.
Les grands vases d’airain se remplissaient d’émoi,
Et, leurs flancs frémissant de clameurs furibondes
Vibraient à l’unisson avec le Peuple Roi.
Ils enflaient de leur voix la voix de Rome entière ;
Leur métal, s’animant au rythme qu’il contient.
Dans son ébranlement énorme et circulaire.
Embrassait tous ces bruits de son grave soutien.
La rumeur qui montait monstrueuse et mêlée
S’ordonnait en trouvant leur écho souverain,
Tant que, passant par eux, elle en sortait réglée
Sur les grands mouvemens mesurés de l’airain.
Ils donnaient, la prenant dans leur voix surhumaine,
A l’ignoble clameur de la plèbe, un accent
D’orgueil impérial et de grandeur romaine,
Et quelque majesté planait sur tout ce sang.
Mais quand le soir rendait les arcades plus noires,
Quand partait le César, des licteurs précédé,
Et que, par ses nombreux et vastes vomitoires,
L’amphithéâtre énorme était enfin vidé.
Quand les gradins déserts du gouffre taciturne,
Vers la placidité, vers la sérénité.
Vers la sévérité de la voûte nocturne
Montaient, ainsi qu’un mont par les loups déserté,
Les grands vases d’airain, impuissans à se taire,
Continuaient l’émoi dont ils étaient remplis ;
Sur la tragique arène, à présent solitaire,
Ils prolongeaient l’horreur des forfaits accomplis.
Maintenant ils jetaient les plaintes des victimes,
Les prières, les cris, les supplications.
Les appels vers un Dieu qui doit punir les crimes.
Le vol désespéré des malédictions.
Cette criée atroce, immense et continue.
Recouvrait le grand cri triomphal presque éteint,
Comme si la pitié, de ce peuple inconnue,
Avait fini par naître en ces parois d’airain.
Et les derniers échos de victoire et de fête,
Qui, plus ils faiblissaient, plus ils semblaient affreux,
Se taisaient à la fin perdus dans la tempête
De lamentation qui remplissait les cieux.
Puis s’élevait en elle un souffle de colère
Et de menace, tel qu’il aurait pris en soi
Les grondemens voisins et profonds d’un tonnerre,
Sans que son épouvante en reçût un surcroit.
Autour du colossal et tragique édifice,
Le cercle des vaisseaux courroucés proclamait,
D’une voix vengeresse et dénonciatrice,
L’inexpiable opprobre où Rome s’abîmait ;
Et ce chœur, plus puissant que ceux du drame antique
Auxquels les Dieux donnaient de prévoir le Destin,
Annonçait, de son chant justement prophétique,
A la Ville Éternelle un châtiment prochain.
DEUX INSCRIPTIONS POUR UN AUTEL DE L’ESPÉRANCE
Notre angoisse, mélange un doute à notre ennui.
Son souvenir, parfois, est plus fort que celui
Des tourmens supportés, qui deviennent un songe ;
L’inflexible réel est moins que son mensonge,
Et son charme survit aux vérités du sort.
N’advient-il pas aussi, mortel, que son essor
Amène les clartés dont elle est l’hirondelle.
Et que son léger vol, nous demeurant fidèle.
Au lieu de sa promesse apporte le bonheur ?
C’est elle aussi qui donne aux souhaits leur ferveur,
Aux amours, leur audace, aux efforts, leur constance.
Et c’est pourquoi, mortel, honore l’Espérance !
II
Qui semble effarouché de l’embûche traîtresse,
Mais, bientôt reparue, elle reprend sans cesse
Sa fourbe entente avec le Destin ténébreux.
Ainsi la cruauté savante de ses jeux
En nos cœurs fatigués rajeunit la souffrance.
Et c’est pourquoi, mortel, redoute l’Espérance I
CONTRE L’OURS