SOIR DE PRINTEMPS
Les couleurs, les rumeurs s’éteignent peu à peu ;
L’enchantement du soir s’achève... et tout est bleu !
Ineffable minute où l’âme de la foule
Se sent mourir un peu dans le jour qui s’écoule...
Et le cœur va flottant vers de tendres hasards
Dans l’ombre qui s’étoile aux lanternes des chars.
Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres !
Douceur des yeux !... Tiédeur des mains !... Langueur des lèvres !
Et l’Amour, une rose à la bouche, laissant
Traîner à terre un peu de son manteau glissant,
Nonchalamment s’accoude au parapet du fleuve,
Et puisant au carquois d’or une flèche neuve,
De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent.
Sourit, silencieux, à la Nuit qui consent.
NOCTURNE PROVINCIAL
Au long des grands murs d’un couvent
Des feuilles bruissent au vent.
Pensionnaires... Orphelines...
Rubans bleus sur les pèlerines...
C’est le jardin des Ursulines.
Une brise à travers les grilles
Passe aussi douce qu’un soupir.
Et cette étoile aux feux tranquilles,
Là-bas, semble, au fond des charmilles.
Une veilleuse de saphir.
Oh ! sous les toits d’ardoise à la lune pâlis.
Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,
Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires.
Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits !..
D’une heure égale ici l’heure égale est suivie.
Et l’Innocence en paix dort au bord de la vie...
Triste et déserte infiniment
Sous le clair de lune électrique,
Voici que la place historique
Aligne solennellement
Ses vieux hôtels du Parlement.
A l’angle, une fenêtre est éclairée encor.
Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !
Sous le frôle tissu, qui tamise sa flamme,
Furtive, par instans, glisse une ombre de femme.
La fenêtre sentr’ouvre un peu ;
Et la femme, poignant aveu,
Tord ses beaux bras nus dans l’air bleu...
O secrètes ardeurs des nuits provinciales !
Cœurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles
Grands appels supplians, et jamais entendus !
Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,
Dont la chair se consume ainsi qu’un vain flambeau,
Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,
Et faites pour l’amour, et d’amour dévorées.
Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !
Et mon âme pensive, à l’angle de la place.
Fixe toujours là-bas la vitre où l’ombre passe.
Le rideau frêle au vent frissonne...
La lampe meurt... Une heure sonne.
Personne, personne, personne.
IDEAL
Tambours d’or, clairons d’or, sonnez par les campagnes !
Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer !
Ce qui vient d’eux est pur comme l’eau des montagnes,
Et fort comme le vent qui souffle sur la mer !
Sur leurs pas l’allégresse éclate en jeunes rires,
La terre se colore aux feux divins du jour.
Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres,
Et le cœur de la rose a des larmes d’amour.
Là-bas, vers l’horizon roulant des vapeurs roses.
Vers les hauteurs où vibre un éblouissement.
Ivres de s’avancer dans la beauté des choses.
Et d’être à chaque pas plus près du firmament ;
Vers les sommets tachés d’écumes de lumière
Où piaffent, tout fumans, les chevaux du soleil,
Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière
Au seuil de l’Empyrée effrayant et vermeil ;
Ils vont, ils vont, portés par un souffle de flamme...
Et l’Espérance, triste avec des yeux divins,
Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme,
Un jour encore, au ciel lève ses vieilles mains !
⁂
Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route
Et plante au cœur du mal ses talons frémissans.
Ils ont perdu, rongés par la lèpre du doute,
Le ciel qui se reflète aux yeux des innocens.
Même ils ont renié l’orgueil de la souffrance.
Et dans la multitude au front bas, au cœur dur,
Assoupie au fumier de son indifférence,
Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur.
Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules ;
Aux fentes de leur cœur d’acier noble bardé.
Le sang altier des forts goutte à goutte s’écoule,
Et puis leur cœur un jour se referme, vidé.
Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques,
Leur âme épanouie accueille les passans ;
Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques,
Et, le front dans la poudre, adorent les puissans.
Ils veulent des soldats, des juges, des polices,
Et, rassurés par l’ordre aux solides étaux.
Ils regardent grouiller au vivier de leurs vices
Les sept vipères d’or des péchés capitaux.
Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes
A ceux-là qui près d’eux gravissaient l’avenir.
Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles,
S’étant couchés là-haut, s’y sont laissés mourir ;
Et le remords les prend quand, au penchant des cimes,
Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus.
Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes
Rêvent, tout grands ouverts, aux idéals perdus !
AUX FLANCS DU VASE
De sentir, rougissant chaque fois d’y penser,
Son épaule plus douce encore à caresser.
III. — LE LABOUREUR
Par l’escalier du ciel l’enfantine journée
Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée,
Et, pour mieux l’accueillir, la mer au sein changeant
Scintille, à l’horizon, toute vive d’argent.
Mais déjà les enfans s’échappent ; vers la plage
Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage.
En vain Nysa les gronde ; enivrés du ciel clair,
Leur rire de cristal s’éparpille dans l’air...
La maison du matin rit au bord de la mer.
V. — AMPHISE ET MIÎLITTA
Avec Clydès le pâtre étendu sur la mousse,
Ecoute, en lui parlant, descendre la nuit douce,
Et regarde, pensif, dans le golfe désert
Les constellations se lever sur la mer...
Clydès est pur et doux ; sa chevelure brune
Couvre un beau front plus blanc qu’un marbre au clair de lune ;
Il fuit les jeux bruyans et les propos légers ;
Et le vieillard, qui l’aime entre tous les bergers.
Pour lui laisse, à longs flots, de sa barbe ondoyante
La science couler comme une huile abondante.
Il dit les fruits, les fleurs, les baumes, les poisons.
Les vents du ciel et l’ordre alterné des saisons.
Partout il montre l’âme éparse en la matière,
La vie épanouie en jardins de lumière.
Et célèbre d’un geste élargi peu à peu
L’eau sombre et douce unie à la splendeur du feu !
Clydès l’écoute, avide ; une ardeur le dévore ;
Il n’est pas satisfait ; il veut savoir encore.
Comprendre tout, saisir l’ordre unique et fatal.
Monter à l’infini l’escalier de cristal.
Et par delà le temps, l’étendue et le nombre,
Contempler un instant, fulgurante dans l’ombre.
Sous son voile criblé de millions d’astres d’or,
La Face dont les yeux vivans donnent la mort !
Il frémit ; la pensée en lui comme une ivresse
Monte ; ses yeux profonds brillent ; sa voix se presse ;
Mais le vieillard l’arrête, et, lui prenant le bras,
Met un doigt sur sa bouche, et, ne lui répond pas.
Clydès frissonne... Il a compris son insolence.
Et, pâle, il croit entendre, au sein du calme immense.
Chaque mot proféré par son orgueil mortel
Tomber, sans fin, au fond du silence éternel.