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Édouard Pailleron · Modernismo

Pangloss

francés

I.

Je ne suis pas de ceux à qui les choses neuves

Font l’effet du fruit vert sur un nerf agacé,

Qui sur le temps présent pleurent comme des fleuves,

Et, fouillant les tombeaux pour y chercher des preuves,

Étaient de vieux débris leur temple crevassé :

C’est du vilain présent qu’est fait le beau passé.

II.

Le présent a du bon néanmoins, et je l’aime.

Est-ce par indolence ou curiosité ?

Mais pour ne le pas voir avec sévérité

J’ai cent bonnes raisons, toutes d’un poids extrême :

Être, — au moins je le crois, — vaut mieux qu’avoir été ;

J’ai cent bonnes raisons, et voici la centième.

III.

Je ne suis pas de ceux qui ne voient rien venir,

Dont éternellement l’âme étroite et malsaine

Rumine un vieux regret et vit d’un souvenir,

Et, s’il faut parler franc, j’échangerais sans peine

Tout notre fier passé contre un fier avenir,

Et dix siècles d’honneur contre huit jours de haine.

IV

Urnes du bon vieux temps, obstinés détracteurs

De nos travaux obscurs et de nos âges ternes,

O vous qui des bons rois et des vieux serviteurs,

Des antiques vertus, antiques balivernes,

Bric-à-brac des anciens, assommez les modernes,

Comme vous seriez fous, si vous n’étiez menteurs !

V

Nobles ankylosés et bourgeois en délire,

Qui, marchant à rebours, vivez la tête en bas,

Poètes confians qui chantez sur la lyre

Ces hauts faits qu’avec soin vous vous gardez de lire,

Et vous, sots qui d’instinct leur emboîtez le pas,

Je vous plains, pauvres gens, et vous pardonne, hélas !

VI

Dieu le veut, souvenir, que ton prisme colore

Chaque objet qui s’éloigne et nous fuit tour à tour,

Que les larmes de mère et les baisers d’amour,

Alors qu’ils ne sont plus, nous soient plus doux encore ;

Dieu le veut ! Quel moment serait, dans un beau jour,

Plus beau que le couchant, s’il n’était pas d’aurore ?

VII

Autre temps, autre but, partant autres moyens.

Tartufes éplorés, apaisez vos alarmes.

Chaque âge eut, sachez-le, son mobile et ses armes.

C’est d’abord la vertu, — dans des temps très anciens,

Puis la foi, puis l’honneur, en qui l’on vit des charmes…

— Et maintenant, monsieur ? — C’est là que je vous tiens.

VIII

— Mais ce toujours plus tiède amour de la patrie ?

— D’accord, mais quels progrès a faits l’artillerie !

— Et cette universelle et navrante torpeur ?

— Mais l’électricité, mon cher ! n’ayez pas peur.

— Et ce luxe enragé ? — C’est vrai, mais la vapeur !

— Et la corruption ? — C’est vrai, mais l’industrie !

IX

Les machines, voilà ! Ne parlons plus des vieux,

Ensevelissons-les dans un oubli pieux.

Les machines, monsieur, c’est là qu’est notre gloire ;

Les machines un jour écriront notre histoire.

Inutile d’agir, inutile de croire :

Les machines, c’est tout, — et tout est pour le mieux.

X

Ah ! quand l’enivrement des amours éternelles

Accouplait l’âme ardente avec la vérité,

Quand le premier rayon de l’immortalité

Etoilait du mourant les douteuses prunelles,

Alors qu’Athène et Sparte, ainsi que deux mamelles,

Allaitaient de leur sang la jeune liberté ;

XI

Quand l’ivresse du bien avait sa jalousie,

Que le juste exilé s’éloignait radieux,

Que la charité seule avec la poésie

Filait du héros mort le linceul glorieux ;

Quand des mains de Platon découlait l’ambroisie

Que les dieux d’autrefois versaient pour d’autres dieux ; ,

XII

Quand l’éclair de l’épée était une lumière

Dont Rome illuminait la huit des nations,

Et que le peuple, même en ses rébellions,

Au mur de la patrie était comme le lierre,

Quand les Brutus clouaient leurs cœurs à cette pierre,

Quand la louve de bronze enfantait des lions ;

XIII

Ah ! quand Jésus naissait comme l’aube se lève,

Lorsque, sublime et seul, le céleste émigré

Allait par ce pays lointain, doux et doré,

Petit comme un berceau, mais grand comme le rêve,

Et, semant l’avenir, fondait l’œuvre ignoré

Commencé par le verbe, achevé par le glaive ;

XIV

Quand le pâle martyr en mourant triomphait,

Quand la foi s’éprouvait par le fer et la flamme,

Qu’au vieux monde goulu livrant la chair infâme,,

L’idée en souriant tendait la gorge au fait,

Et qu’au soleil du cirque immense et stupéfait

Tombaient extasiés les insurgés de l’âme,

XV

Certes ce n’était pas alors comme chez nous

Un sang rare et stagnant qui rougissait les veines ;

L’histoire était robuste, et qui lui prend le pouls

Le sent bien qu’à travers les amours et les haines

Qui, dans ces durs cerveaux, poussaient comme des chênes,

Le cœur des nations battait à plus grands coups.

XVI

Certe, et sur quelques points ils valaient bien les nôtres,

Ces jours de foi, d’espoir, de lutte et de combats.

Autres étaient les temps, ces hommes étaient autres.

Avec l’humanité Dieu ne marchandait pas,

Et l’on ne verrait plus ici comme là-bas

Des siècles de héros et des peuples d’apôtres.

XVII

Mais quoi ! ce même Dieu qui d’un doigt souverain

Implantait la foi vive en leur âme profonde

Les pétrit tout exprès dans le marbre et l’airain,

Ces maçons du destin, pour nous bâtir un monde,

Et quand ce monde fut, — éternel et serein, —

Il rentra dans la nuit comme un astre dans l’onde.

XVIII

Allez ! n’essayez pas d’imiter nos aïeux

Dans l’erreur ou le sang de quelque parodie ;

Ils ont fait l’épopée et clos la tragédie.

Pour jouer notre calme et simple comédie,

Nous n’avons pas besoin d’acteurs géans comme eux…

Quand je vous le disais, que tout est pour le mieux !

XIX

O rire inextinguible aimé des dieux d’Homère !

O rire immense et fou ! formidable grelot

Qu’agite en se raillant notre humaine misère !

Rire haut et puissant ; si puissant et si haut

Qu’on ne peut distinguer, tant sa note est amère,

Si vraiment c’est un rire ou si c’est un sanglot !

XX

Voyez-vous à Paris ceux de Sparte et d’Athènes,

Les foudres d’Agora cuisant à nos feux doux,

Et la sonnette grêle endiguant Démosthènes ?

Les voyez-vous passer, les figures hautaines

De tous ces vieux Romains, et vous figurez-vous,

Sauf Auguste ou César, ce qu’ils feraient chez nous ?

XXI

D’y songer seulement la gaîté vous enivre.

Pour moi, le brouet noir fait mon ravissement,

Et qui peut supposer, même pour un moment,

Qu’un Epaminondas à nous prenne ou délivre

N’importe quoi… Pékin, et n’ait pas seulement

Non pas de quoi mourir, mais même de quoi vivre ?

XXII

Voyez-vous la Phryné devant le tribunal ?

(Derrière on ne dit pas). Quant à Platon, j’espère

Qu’on l’autoriserait à fonder un journal,

Sauf… Je tremblerais fort pour Brutus fils ou père :

Le jury n’est pas doux, et les deux font la paire,

Et puis les avocats parfois plaident si mal !

XXIII

Seuls, vous vous reverriez en vos lugubres fêtes,

Martyrs, car votre foi s’appelle liberté.

(Je ne vous compte pas, crétins livrés aux bêtes) ;

Par exemple, il faudrait avertir les prophètes

Des lois sur la folie et la mendicité,

Sous peine de conflit avec l’autorité,

XXIV

Non, le farouche honneur, non, la vertu sauvage

Sont les armes de fer et d’airain d’un autre âge ;

Rien qu’à les soulever, le nôtre s’est blessé

Avec ces lourds engins dont il n’a pas l’usage…

Ah ! révolutions, laissez, raide et glacé,

Sur le tombeau des temps dormir le vieux passé !

XXV

Et quant à l’avenir, cet éternel peut-être,

Ce hochet solennel enflé d’ombre et de vent,

Que le siècle qui meurt lègue au siècle suivant,

Cette Isis que jamais nul ne pourra connaître,

Fermons sur l’infini cette oblique fenêtre

Par où l’âme s’échappe et buissonne en rêvant.

XXVI

A-t-elle assez vécu, cette vieille utopie ?

A-t-il assez duré, ce travail d’Ixion ?

Que nous faut-il encor de désillusion

Pour savoir que l’espoir est une chose impie !

O Dieu ! pour l’affliger de cette passion,

Qu’a fait l’humanité ? qu’est-ce donc qu’elle expie ?

XXVII

Guérira-t-il enfin ce mal de l’avenir

Qui depuis six mille ans l’agite et la tourmente ?

Ce qu’elle s’est promis, qui pourra le tenir ?

Ithaque de l’azur fugitive et charmante !

L’époux est toujours là qui cherche et se lamente.

Quand finit son voyage, hélas ! s’il doit finir ?

XVIII

Être indéfinissable et douteux, âme humaine,

Où volent tes désirs inconnus et flottans ?

Où vas-tu ? d’où viens-tu ? que veux-tu ? qui te mène ?

Qui donc es-tu d’abord ? Réponds, si tu m’entends,

Voyageur éperdu de l’espace et du temps

Qui va dans l’infini comme sur ton domaine.

XXIX

Qui donc appelles-tu de ce gémissement ?

Sur qui pleures-tu donc ces larmes éternelles ?

Es-tu blessé, ramier ? Qui t’a coupé les ailes ?

Tes premières amours, dis, étaient donc bien belles !

Il était donc bien beau, dis, l’infidèle amant

Que, sans le voir jamais, tu suis incessamment !

XXX

Messaline céleste et jamais assouvie !

Claude, ton vieil époux, le corps, ton lourd seigneur,

Que depuis si longtemps tu traînes par la vie,

Enfin désabusé, las de t’avoir suivie,

Refuse d’avancer et devient raisonneur…

Eve grecque, ô Psyché ! qu’as-tu fait du bonheur ?

XXXI

Tu le tenais pourtant, s’il faut qu’on vous en croie,

Rêveurs ! tu le tenais, mais ne pouvant le voir,

L’aube de l’inconnu faisait pâlir ta joie,

Le jour de ton bonheur n’alla pas jusqu’au soir ;

Le réel te lassait, tu rejetas la proie

Pour l’ombre de son ombre, et préféras l’espoir.

XXXII

Oh ! combien en sont morts, et de combien de bouches

Le blasphème en grondant s’est-il pas exhalé !

Et combien, sur le marbre implacable et voilé,

Se sont brisé les dents en leurs baisers farouches,

Hélas ! et pour si peu qu’on a vus sur leurs couches

S’endormir doucement dans leur rêve étoile !

XXXIII

Mais aujourd’hui, parbleu ! que ce mont ridicule

Est accouché d’un rat, son enfant biscornu,

Le Doute, — espoir encor, — l’appétit d’inconnu,

Ont pris fin, Dieu merci ! Qu’il avance ou recule,

Le monde est fait pour vivre, et vivons ! Par Hercule !

Sans y même être allé, j’en suis bien revenu.

XXXIV

Plus de brumeuse erreur ! c’est assez de mystère !

Le dernier Faust est mort de son rêve rentré,

Pressant contre un cœur vide un néant adoré ;

Voyant qu’après le bois vient le charbon de terre,

Saint Laurent s’est levé, puis dans un grand voltaire

Il est allé s’étendre et dort comme un curé.

XXXV

Oui, magistrat honnête et confit en bien dire,

Oui, la société, les mœurs et la maison,

Oui, la base immortelle, oui, le sombre horizon

(Allez, ce n’est pas moi qui veux vous contredire),

Oui, le but ténébreux de fauteurs en délire…

Monsieur le magistrat, vous avez bien raison.

XXXVI

Le présent, voyez-vous, est le mot de la chose ;

Le présent à plein bust, guorgias et point manchot,

Bien bullé, de morisque, enfreluché, grimault,

Crouste levé, niéblé, quinault et bouche close,

A beaux affiquets d’or, à beaux flocquars de rose…

Le présent, voyez-vous, de la chose est le mot.

XXXVII

Et vous dont l’âme obscure est pareille à la voûte

Où l’ombre opaque et sourde est vierge de clartés

Et d’où des pleurs rhythmés découlent goutte à goutte ;

Utopistes chagrins, mécontens brevetés,

Dites-les donc enfin, vos regrets entêtés !

De quoi vous plaignez-vous ? Allons, parlez, j’écoute.

XXXVIII

………………

………………

XXXIX

Oh ! oh ! mais il n’importe, et cela n’est pas fort !

Tout votre monument vaut une pichenette.

Vous ne combinez pas, et voilà votre tort,

La cause avec l’effet, le but avec l’effort.

Que diable ! ayez au moins la vision plus nette,

Ou cessez de vous plaindre ou prenez ma lorgnette !

XL

« Ai-je l’âme trop bonne ou les yeux trop démens ?

Mais je ne vois partout que des hommes charmans,

Qu’aucun instinct n’émeut, qu’aucun transport n’enivre,

Doucement adonnés à ce qu’ils nomment vivre,

Résignés et dodus, tranquilles et fleuris,

Ayant peur du silence, ayant horreur des cris,

Bornant modestement leur modeste voyage

À l’est par le plaisir, par un beau mariage

À l’ouest, et là-bas, mais tout là-bas au nord,

Par une bien obscure et bien paisible mort ;

À tous vents du dehors fermant porte et fenêtre,

Érigeant sagement en vertu leur bien-être ;

Dans leur petit esprit dont ils sont fort coquets,

Si friands de scandale et de petits caquets

Qu’ils font d’un grand pays une petite ville ;

Rendant au dieu Succès un culte un peu servile,

Mais redoutant le neuf comme un coup de bâton ;

Sentant pour un passé qu’ils trouvent de bon ton

Une secrète ardeur qui fondrait bien leur glace,

Si pour reculer même on ne changeait de place ;

De préjugés d’ailleurs non plus que sur la main ;

Se souciant d’hier autant que de demain ;

Dans les larges couloirs d’un aimable cynisme,

Ayant commodément logé leur égoïsme ;

Tenant que tout est bien dont on n’a pas de mal ;

Portant au labarum : « Cela m’est bien égal ; »

Vivant entre eux du reste en bonne intelligence,

Grâce au mépris commun sous couleur d’indulgence,

Sans grandes passions et sans grands sentimens,

Sans fiel et sans orgueil, enfin charmans, charmans !

« Charmans en vérité ! Mais aussi quelle vie !

Qu’ont-ils à regretter ? qui peut leur faire envie ?

Eux, penser ! à quoi bon ? Agir ! vous plaisantez !

N’ont-ils pas pour cela des agens patentés,

Des instituts pour eux savans et pour eux graves,

Pour eux des remplaçans payés pour être braves,

De tous leurs intérêts des gens chargés pour eux,

— Des spirituels même, et même assez nombreux, —

Tous messieurs, s’il vous plaît, portant des uniformes,

Ayant prêté serment, reconnus dans les formes,

Tant que pour ne pas croire à leur habileté

Il faudrait être au moins atteint de cécité,

Et pour s’entremêler, fût-ce à sa propre affaire,

Être bien indiscret ou n’avoir rien à faire. »

XLI

L’esquisse est-elle exacte et selon vos désirs ?

Ce crayon rend-il bien notre béatitude ?

Reconnaissez-vous bien nos goûts et nos plaisirs,

Et cet oubli d’autrui, notre plus douce étude,

Et cet oubli de soi qu’on appelle habitude ?

O Mélibée, un dieu nous a fait ces loisirs !

XLII

Laissons les hommes forts dire qu’à notre taille

On nous ajuste un monde et répéter en chœur :

Que dans nos passions, que l’on rogne et l’on taille,

Ils voient les tristes ifs de ce triste Versaille,

Qu’enfin les lourds ciseaux de l’intérêt vainqueur

Ont mutilé l’amour, virilité du cœur.

XLIII

Laissons les remplacer, ces Catons d’un autre âge,

La gloire par l’estime et l’adroit par le sage,

Et la morale aussi par la moralité,

Eux qui s’en vont criant à la stérilité,

Et pensent follement qu’indomptable et sauvage

L’esprit n’engendre pas hors de la liberté.

XLIV

Le présent seul est vrai, le reste n’est que cendre.

Le présent ! mais c’est l’or du guerrier d’Alexandre.

Donc prenons ce qui peut en tenir dans nos bras,

Remercions ceux qui, lourds de nos embarras,

Jusques à s’en changer veulent bien condescendre,

Et tâchons d’être heureux pour n’être pas ingrats !

EDOUARD PAILLERON.

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Identificador
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Cita recomendada
Édouard Pailleron, «Pangloss», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-pangloss--edouard-pailleron-aec198.html

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