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PoetósferaLa BibliotecaJean-Jacques Lefranc de Pompignan

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan · Ilustración

Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau

francés

Quand le premier chantre du monde

Expira sur les bords glacés,

Où l’Ebre effrayé dans son onde

Reçut ses membres dispersés,

Le Thrace errant sur les montagnes,

Remplit les bois et les campagnes

Du cri perçant de ses douleurs :

Les champs de l’air en retentirent,

Et dans les antres qui gémirent,

Le lion répandit des pleurs.

La France a perdu son Orphée ;

Muses, dans ces moments de deuil,

Elevez le pompeux trophée

Que vous demande son cercueil :

Laissez par de nouveaux prodiges,

D’éclatants et dignes vestiges

D’un jour marqué par vos regrets.

Ainsi le tombeau de Virgile

Est couvert du laurier fertile

Qui par vos soins ne meurt jamais.

D’une brillante et triste vie

Rousseau quitte aujourd’hui les fers,

Et loin du ciel de sa patrie,

La mort termine ses revers.

D’où ses maux ont-ils pris leur source ?

Quelles épines dans sa course

Etouffaient les fleurs sous ses pas ?

Quels ennuis ! Quelle vie errante,

Et quelle foule renaissante

D’adversaires et de combats !

Vous, dont l’inimitié durable

L’accusa de ces chants affreux,

Qui méritaient, s’il fût coupable,

Un châtiment plus rigoureux ;

Dans le sanctuaire suprême,

Grâce à vos soins, par Thémis même

Son honneur est encore terni.

J’abandonne son innocence ;

Que veut de plus votre vengeance ?

Il fut malheureux et puni.

Jusques à quand, mortels farouches,

Vivrons-nous de haine et d’aigreur ?

Prêterons-nous toujours nos bouches

Au langage de la fureur ?

Implacable dans ma colère,

Je m’applaudis de la misère

De mon ennemi terrassé ;

Il se relève, je succombe,

Et moi-même à ses pieds je tombe

Frappé du trait que j’ai lancé.

Songeons que l’imposture habite

Parmi le peuple et chez les grands ;

Qu’il n’est dignité ni mérite

A l’abri de ses traits errans ;

Que la calomnie écoutée,

A la vertu persécutée,

Porte souvent un coup mortel,

Et poursuit, sans que rien l’étonne,

Le monarque sous la couronne,

Et le pontife sur l’autel.

Du sein des ombres éternelles

S’élevant au trône des Dieux,

L’envie offusque de ses ailes

Tout éclat qui frappe ses yeux.

Quel ministre, quel capitaine,

Quel monarque vaincra sa haine,

Et les injustices du sort !

Le temps à peine les consomme ;

Et jamais le prix du grand homme

N’est bien connu qu’après sa mort.

Oui, la mort seule nous délivre

Des ennemis de nos vertus,

Et notre gloire ne peut vivre

Que lorsque nous ne vivons plus.

Le chantre d’Ulysse et d’Achille

Sans protecteur et sans asile,

Fut ignoré jusqu’au tombeau :

Il expire, le charme cesse,

Et tous les peuples de la Grèce

Entre eux disputent son berceau.

Le Nil a vu sur ses rivages

De noirs habitants des déserts

Insulter par leurs cris sauvages

L’astre éclatant de l’univers.

Cris impuissants ! fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares

Poussaient d’insolentes clameurs,

Le dieu, poursuivant sa carrière

Versait des torrens de lumière

Sur ses obscurs blasphémateurs.

Souveraine des chants lyriques,

Toi que Rousseau dans nos climats,

Appela des jeux olympiques,

Qui semblaient seuls fixer tes pas ;

Par qui ta trompette éclatante

Secondant ta voix triomphante

Formera-t-elle des concerts ?

Des héros, muse magnanime,

Par quel organe assez sublime

Vas-tu parler à l’univers ?

Favoris, élèves dociles

De ce ministre d’Apollon,

Vous à qui ses conseils utiles

Ont ouvert le sacré vallon ;

Accourez, troupe désolée,

Déposez sur son mausolée

Votre lyre qu’il inspirait ;

La mort a frappé votre maître,

Et d’un souffle a fait disparaître

Le flambeau qui vous éclairait.

Et vous dont sa fière harmonie

Egala les superbes sons,

Qui reviviez dans ce génie

Formé par vos seules leçons ;

Mânes d’Alcée et de Pindare,

Que votre suffrage répare

La rigueur de son sort fatal.

Dans la nuit du séjour funèbre,

Consolez son ombre célèbre,

Et couronnez votre rival.

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Autor
Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
Título
Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau
Lengua
francés
Época
Ilustración
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-ode-sur-la-mort-de-jean-baptiste-rousseau--jean-jacques-lefranc-de-pomp-c2193a
Cita recomendada
Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, «Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-ode-sur-la-mort-de-jean-baptiste-rousseau--jean-jacques-lefranc-de-pomp-c2193a.html

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