I. — LE VOYAGE.
II. — À MA SOEUR.
Moi, je te racontais sans aucun ornement
Le Trilby de Nodier, la Belle au bois dormant.
Que de gazouillemens de fauvette échappée,
Lorsque sur tes bras ronds tu berçais ta poupée !
Ta voix était un chant, ton œil étincelait ;
Comme une abeille d’or, ton rire s’envolait.
Toi que j’ai vue enfant, que j’aimais tant, que j’aime,
Front pensif incliné sous la main du devoir,
Chère moitié de moi meilleure que moi-même,
Où donc es-tu ? Mon âme invisible, le soir,
Vient voltiger autour de vous comme une abeille.
On vous croirait groupés par un peintre flamand.
Calme tableau ! La lampe argente vaguement
Le dos du grand fauteuil où la mère sommeille,
Au coin du feu, les pieds posés sur un coussin,
Souriant à demi, front mûr, cœur jeune encore,
Et portant bravement son âge qu’elle honore.
Toi, tu fermes ton livre et laisses en chemin
Les vers interrompus, la page commencée,
Où par hasard tomba la fleur de ta pensée,
Et tu rêves. De quoi rêves-tu ? Ton regard
Cherche-t-il un absent regretté, moi sans doute ?
Le voyageur est là, qui vous voit, vous écoute,
Qui revient au foyer pour y prendre sa part.
L’autre sœur, adoptée au banquet de famille,
Sur une broderie amuse son aiguille,
Pendant que son mari, notre frère, à mi-voix
Vous raconte gaîment un conte d’autrefois.
Il est près de minuit. La mère réveillée
Sur ses trois beaux enfans jette un regard d’amour,
Et, comme la maison se lève au petit jour,
Qu’il est tard, que le feu s’est éteint, la veillée
Est finie. On s’embrasse, on se dit : « À demain ! »
Moi, je n’ai pas d’ami qui me serre la main,
Et de chers souvenirs pleurent dans ma mémoire…
Il neige, et l’aquilon souffle de la Mer-Noire.
III. — À LA GÉORGIE.
J’aime ton ciel d’opale et tes hautes collines,
Où se tord la vipère, amante des ruines.
Là des tombeaux ! ici des tombeaux ! Le soleil
Couvre tes deuils passés de son manteau vermeil,
Indolente victime ! et sous la molle soie,
Caressant un poignard, tu t’endors dans la joie ;
Ou bien, lorsque le soir verse au loin ses fraîcheurs,
De tes voiles brodés tu lèves les blancheurs.
Autour des gais bosquets de jasmins et de roses,
Qui s’inclinent pour voir tes langoureuses poses,
Ta danse aux pieds nus courbe à peine le gazon ;
Au son du tambourin s’envole ta chanson,
Et sur le front neigeux des vierges de l’Asie,
Comme une huile d’amour, coule la poésie.
IV. — TIFLIS.
Dans des cornes de buffle où puise leur gaîté,
Boivent les vins heureux qui donnent la santé,
Et le plaisir, seul dieu qu’en Asie on adore,
Embaume les échos de la brise sonore.
Ne te souviens-tu plus, Tiflis, de tes malheurs,
Toi qui t’ébats le soir en effeuillant des fleurs ?
De tes pleurs, de ton sang, mère tant de fois veuve,
On aurait pu gonfler les ondes de ton fleuve :
Les Persans, les Tatars, les Turcs ont insulté
Le diadème d’or de ta virginité ;
Ils ont brûlé tes champs, décimé tes familles,
Aux hontes du harem jeté tes jeunes filles ;
Mais le deuil t’épouvante, et tu cherches toujours
La paix inaltérable et de calmes amours.
Dans les cieux étoilés quand l’heure qui s’envole
A versé le sommeil à ton peuple frivole,
Chants, danses et clartés, tout s’éteint, tout s’enfuit ;
La solitude plane au-dessus de la nuit ;
La lune triomphante, intense de lumière,
Semble argenter les blocs d’un vaste cimetière,
Où depuis trois mille ans dormiraient des tombeaux,
Sauvés de tous les vents par trente grands coteaux.
Balançant à leur cou leur clochette qui sonne,
Seuls, les chameaux s’en vont, d’un pas lent, monotone,
Et ce bruit vague et sourd, qui dans l’ombre se perd,
Rappelle le silence infini du désert.
V. — LE DÉSERT.
Ils allongent leurs cous balancés lentement,
Comme pour imiter par ce balancement
L’inexorable ennui des vastes solitudes.
Là-bas, ô voyageur, que hâle le soleil,
Tu te reposeras des jours chauds, des nuits rudes,
Tu baigneras ton cœur dans l’onde du sommeil ;
Sous l’ombre des palmiers, d’où pleut l’extase douce,
Oublieux de la mort et couché sur la mousse,
Tu rêveras sans doute aux sables qu’Azraël,
L’ange noir, a couverts d’un silence éternel.
Voyageur, marche, marche ! une heure encor ! courage !
Vois au loin l’oasis luire comme un jardin ;
N’en sens-tu pas les fleurs ? Horreur ! c’est un mirage,
C’est un jeu du soleil qui s’efface soudain.
Traverse, résigné, l’immobilité morne,
Triomphe du désert, mer stérile et sans borne,
Sans songer que demain peut-être d’âpres vents,
Soulevant jusqu’aux cieux ses vagues de poussière,
Engloutiront, meurtrie à ces souffles mouvans,
Dans un même tombeau la caravane entière.
Le pauvre voyageur, c’est l’homme ! et le désert,
C’est notre vie, amer et décevant voyage,
Où nous voyons s’enfuir, comme dans un mirage,
L’oasis du bonheur et le feuillage vert.
VI. — LE RETOUR.
Dont le front s’est bruni sous les flammes d’Asie ?
Quel est cet étranger ? Par quelle fantaisie,
Cédant à la rigueur de rêves clandestins,
A-t-il porté son ombre aux rivages lointains ?
Puis, coupable et jalouse, il revoit sa maîtresse,
Qui soudain jette un cri de joie et de détresse :
« D’où viens-tu ? d’où viens-tu ?… qu’as-tu fait loin de moi ?
Ma vie et ma beauté, j’ai tout perdu pour toi,
Et j’ai séché d’ennui comme une herbe flétrie… »
Ô Dieu ! laisse-moi fuir de nouveau ma patrie !
Insensé ! je souffrais en la voyant souffrir ;
Elle avait dit : « Tu pars, adieu, je vais mourir. »
Elle l’avait juré ; ses larmes l’ont sauvée ;
Je la revois vivante, et je l’ai retrouvée
Belle et prête à poser sur mon cœur trop aimant
Une main tiède encor des lèvres d’un amant.
Mon lâche cœur, pareil à la grenade mûre,
Sent sous un seul baiser se rouvrir sa blessure.
Alors le voyageur, ce martyr de l’amour,
Qui déjà se repent des fêtes du retour,
Exhalant un soupir qui brise sa poitrine,
Dit : — Je retourne aux mers de l’Inde et de la Chine.
VII. — ÉCRIT EN MER.