Mais voyez, mon cher esmoy,
Voyez combien de merveilles
Vous parfaites dedans moy
Par voz beautez nompareilles.
De telle façon voz yeux,
Vostre ris et vostre grace,
Vostre front, et voz cheveux
Et vostre angelique face,
Me brulent depuis le jour
Que j'en eu la connoissance,
Desirant par grande amour
En avoir la jouissance.
Que si ce n'estoient les pleurs
Dont ma vie est arrosée,
Long temps a que les chaleurs
D'Amour l'eussent embrasée.
Au contraire, voz beaux yeux,
Vostre ris, et vostre grace,
Vostre front, et voz cheveux,
Et vostre angelique face
Me gelent depuis le jour
Que j'en eu la connoissance,
Desirant par grande amour
En avoir la joüissance.
Que, si ne fust les chaleurs
Dont mon âme est embrasée,
Long temps a que par mes pleurs
En eau se fut épuisée.
Voyez donc, mon cher esmoy,
Voyez combien de merveilles
Vous parfaites dedans moy
Par voz beaultez nompareilles.
Belle et jeune fleur de quinze ans
Qui sens encore ton enfance,
Mais bien qui celes au dedans
Un cueur remply de desçevance,
Cachant soubz ombre d'amitié
Une jeunette mauvaitié,
Ren moy (si tu as quelque honte)
Mon cueur, que tu m'as emmené,
Dont tu ne fais non plus de conte
Que d'un prisonnier enchesné,
Ou d'un valet, ou d'un forcere
Qui est esclave d'un corsere.
Une autre moins belle que toy,
Mais d'une nature plus bonne,
Le veult par force avoir de moy,
Me priant que je le luy donne:
Elle l'aura puis qu'autrement
Il n'a de toy bon traitement.
Mais non: j'ayme trop mieux qu'il meure
Que de l'oster hors de tes mains,
J'ayme trop mieux qu'il y demeure
Soufrant mille maux inhumains,
Qu'en te changeant jouyr de celle
Qui doucement à soy l'appelle.
Demandes tu, douce ennemye,
Quelle est pour toy ma pauvre vie?
Helas certainement elle est
Telle qu'ordonner te la plest:
Pauvre, chetive, langoureuse,
Dolente, triste, malheureuse,
Et si Amour a quelque esmoy
Plus facheux, il loge chez moy.
Apres demandes tu, m'amie,
Quelle compagnie a ma vie?
Certes acompagnée elle est
De telz compagnons qu'il te plest:
Ennuy, travail, peine et tristesse,
Larmes, souspirs, sanglotz, detresse:
Et s'Amour a quelque soucy
Plus facheux, il est mien aussi.
Voila comment pour toy, m'amye,
Je traine ma chetive vie,
Heureux du mal que je reçoy
Pour t'aymer cent fois plus que moy.
Hé que voulez vous dire? êste-vous si cruelle
De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux
Qui démènent l'amour: voyez les colombeaux,
Regardez le ramier, voyez la tourterelle,
Voyez deçà delà d'une fretillante aile
Voleter par le bois les amoureux oiseaux,
Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux,
Et toute chose rire en la saison nouvelle:
Ici, la bergerette, en tournant son fuseau
Dégoise ses amours, et là, le pastoureau
Répond à sa chanson; ici toute chose aime,
Tout parle de l'amour, tout s'en veut s'enflammer:
Seulement votre cœur, froid d'une glace extrême
Demeure opiniâtre et ne veux point aimer.
Il m'advint hyer de jurer
Qu'on voirroit mon amour durer
Apres la mort, ma chere amye,
Et afin de t'asseurer mieux
Je feis le serment par mes yeux,
Et par mon cueur, et par ma vie.
Quoy? dis-tu, cela est à moy.
Bien! je le veulx qu'il soit à toy,
Mais las! ma langueur miserable,
Et mes pleurs sont miens pour le moins,
Qui te serviront de tesmoings
Que ma parole est veritable.
Alors, belle, tu me baisas,
Et doucement desatizas
Le feu de ma gentille rage:
Puis tu feis signe de ton oeil,
Que tu recevois bien mon dueil,
Et ma langueur pour tesmoignage.
Si tost que tu as beu quelque peu de rosée,
Soit de nuict, soit de jour, caché dans un buisson,
Pendant les aesles bas, tu dis une chanson
D'une notte rustique à ton gré composée.
Si tost que j'ay ma vie un petit arrousée
Des larmes de mes yeux, en la mesme façon
Couché dedans ce boys j'espen un triste son,
Selon qu'à larmoyer mon ame est disposée.
Si te passé je bien, d'autant que tu ne pleures
Sinon trois moys de l'an, et moy à toutes heures,
Navré d'une beauté qui me tient en servage.
Mais helas, Rousignol, ou bien à mes chansons
(Si quelque amour te poingt) accorde tes doux sons,
Ou laisse moy tout seul pleurer en ce bocage.
Je ne veulx plus que chanter de tristesse,
Car autrement chanter je ne pourrois,
Veu que je suis absent de ma maistresse:
Si je chantois autrement, je mourrois.
Pour ne mourir il fault donc que je chante
En chantz piteux ma plaintive langueur,
Pour le despart de ma maistresse absente,
Qui de mon sein me déroba le cueur.
Déjà l'Esté, et Cerez la bledtiere,
Ayant son front enceint de son present,
A ramené sa moisson nourriciere
Depuis le temps que mort je suis absent
De ses beaux yeux, dont la lumiere belle
Seule pourroit garison me donner,
Et si j'estois là bas en la nacelle
Me pourroit faire en vie retourner.
Mais ma raison est si bien corrompue
Par une faulce imagination
Que nuict et jour je la porte en la veue,
Et sans la voir j'en ay la vision.
Comme celuy qui contemple les nues
Pense adviser mile formes là sus
D'hommes, d'oyseaux, de chimeres cornues,
Et ne voit rien, car ses yeux sont deceuz:
Et comme cil qui d'une aleine forte,
En haute mer, à puissance de bras
Tire la rame, il pense qu'ell'soit torte
Rompue en l'eau, toutesfois ne l'est pas:
Ainsi je voy d'une veüe trompée
Celle qui m'a tout le sens depravé,
Qui dans mes yeux, et dans l'âme frappée
Par force m'a son portrait engravé,
Et soit que j'erre au plus hault des montaignes,
Ou dans un boys, loing de gens et de bruit,
Soit dans des prez; ou parmi les campagnes,
Tousjours à l'oeil ce beau portrait me suit.
Si j'apperçoy quelque champ qui blondoie
D'espicz frisez au travers des sillons,
Je pense veoir ses beaux cheveux de soye
Refrisotez en mile crespillons.
Si j'apperçoy quelque table carrée
D'yvoire, ou jaspe applany proprement,
Je pense veoir la voulte mesurée
De son beau front egallé plenement.
Si le Croissant au premier moys j'advise,
Je pense veoir son sourcy ressemblant
A l'arc d'un Turc, qui la sagette a mise
Dedans la coche, et menace le blanc.
Quand à mes yeux les estoilles drillantes
Viennent la nuict en temps calme s'offrir,
Je pense veoir ses prunelles ardentes,
Que je ne puis ny füyr ny souffrir.
Quand j'apperçoy la rose sur l'espine,
Je pense veoir de ses levres le tainct,
Mais la beauté de l'une au soir decline,
L'autre beauté jamais ne se destainct.
Quand j'apperçoy des fleurs dans une prée
S'épanouir au lever du Soleil,
Je pense veoir de sa joüe pourprée
Et de son sein le beau lustre vermeil.
Si j'apperçoy quelque chesne sauvage
Qui jusqu'au ciel esleve ses rameaux,
Je pense veoir en luy son beau corsage,
Ses pieds, sa greve, et ses coudes jumeaux.
Si j'entendz bruire une fontaine clere,
Je pense ouyr sa voix dessus le bord,
Qui, se plaignant de ma triste misere,
M'apelle à soy pour me donner confort.
Voila comment pour estre fantastique
En cent façons ses beaultez j'apperçoy,
Et m'esjouys d'estre melancolique
Pour recevoir tant de formes en moy...
Amour vrayement est une maladie,
Les medecins la scavent bien juger,
L'appellant mal, fureur de fantasie
Qui ne se peult par herbes soulager.
J'aymerois mieux la fiebvre dans mes venes,
Ou quelque peste, ou quelqu'autre douleur,
Que de souffrir tant d'amoureuses peines,
Qui sans tüer me consomment le cueur.
Or'va, chanson, dans les mains de ma sainte,
Mon angelette, et luy racompte aussi
Que ce n'est point tromperie ny fainte
De tout cela que j'ay descrit icy.
Hyer au soir que je pris maugré toy
Un doux baiser assis de sur ta couche,
Sans y penser, je laissay dans ta bouche
Mon âme, las! qui s'enfuit de moy.
Me voyant prest sur l'heure de mourir,
Et que mon ame amuzée à te suivre
Ne revenoit mon corps faire revivre,
Je t'envoiay mon cœur pour la querir.
Mais mon cœur pris de ton oeil blandissant
Ayma trop mieux estre chez toy, ma dame,
Que retourner: et non plus qu'à mon ame
Ne luy chaloit de mon corps perissant.
Et si je n'eusse en te baisant ravy
Du feu d'Amour quelque chaleur ardente,
Qui depuis seule (en lieu de l'ame absente
Et de mon cœur) de vie m'a servy,
Voulant hyer mon torment apaiser,
Par qui sans ame et sans cœur je demeure,
Je fusse mort entre tes bras, à l'heure
Que maugré toy je te pris un baiser.